‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 95 sur 231 · CHAPITRE VI. — MARS 1838. d · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — MARS 1838. d

13. — J'ai vu au ministère de la guerre M. Evrard de Saint Jean, chef de division chargé de l'administration des hôpitaux et des subsistances. Il m'a dit qu'il n'existe aucun rapport contre le service des hôpitaux en Afrique.

14. — J'ai dîné chez Mme Hoche, veuve du général; son gendre, le comte des Roys, a été créé pair, en considération de la mémoire de son beau-père. Mmes Hoche et des Roys avaient voulu composer un festin de grands personnages. H y avait le comte Roj', M. Thiers et son camarade le beau M. Mignet, ancien journaliste, maintenant directeur des affaires étrangères; M. Dupin avec sa figure chafouine; le baron de Barante. notre ambassadeur en Russie; M. de Lamartine, et les professeurs Cousin et Villemain qui se détestent.

Nous avons eu un feu roulant de bons mots de plus ou moins bon goût. M. Thiers ne manque certainement pas d'esprit, mais il est impossible d'être plus petit, plus frêle, d'avoir l'air moins noble, de manquer davantage de dignité dans ses manières, et de moralité.

On discutait vivement du côté de la table où il était, sans rien conclure; l'opposition elle-même ne sait pas ce qu'elle veut.

20. — J'ai été chez le Roi pour le féliciter du retour de sa fille, la duchesse Alexandre de Wurtemberg. Sa Majesté n'a pas paru dans le salon; la Reine et Madame Adélaïde y sont venues. Le ministre de la guerre Bernard, en qualité d'aide de camp du Roi, est arrivé en avant de la Reine et des princes, chargé de pelisses et de châles; cela ne m'a pas paru fort digne pour un ministre en exercice.

23. — Mon affaire pour l'indemnité à accorder aux officiers en Afrique marche bien à la Chambre des députés. Un législateur m'a raconté, chez le président Dupin, que, dans son bureau, on a été unanime à la leur accorder. S'ils l'obtiennent, ils me la devront bien; personne n'y songeait.

M. de Rocca, ce fils de Mme de Staël qui a épousé Mlle de Rambuteau, reçoit les jeudis; ils s'efforcent tous les deux d'être polis. Les jours de réception, la grande satisfaction de M. de Rocca est de s'esquiver pour aller rincer des verres dans l'office.

25. — Nous avons eu à dîner le ministre de la guerre Bernard, excellent homme, mais qui n'a pas du tout la tournure d'un ministre; le duc de Mortemart, dont la conversation est toujours intéressante; le brave général Harispe, qui n'a pas dit un mot; le préfet de police Delessert, si honnête qu'aucun parti n'a osé jusqu'ici l'attaquer. Il nous a dit qu'il trouva, à son entrée à la préfecture de police, sur son bureau, un billet de cinq cents francs. L'huissier lui annonça que c'était le billet envoyé chaque jour par l'administration des jeux au préfet de police; il le mit sous enveloppe et l'adressa à l'administration des hospices; ce qu'il fît chaque matin jusqu'au 1" janvier 1838, époque de la disparition de l'administration des jeux.

29. — M. Thiers s'est décidément fait de nouveau journaliste. Il doit écrire trois articles par mois dans le Constitutionnel; il en fera bien davantage. Sa coalition avec M. Guizot ne lui réussissant pas, il voudrait revenir au pouvoir par la presse . Il attaque vivement dans le Constitutionnel la nomination du duc de Fezensac à Madrid et le transfêrement du général Janin à Besançon. Quoiqu'il parle de moi à cette occasion en bons termes, parce qu'enfin, pour avoir fair impartial, il faut quelquefois dire du bien de quelqu'un, cet article n'en est pas moins injuste et d'autant plus méchant que la vérité y est altérée avec une grande adresse.

J'ai été k un concert chez la princesse Bagration; il y avait Lablache, Mlle Grizi, les grands talents des Italiens. La princesse Bagration est jaune, vieillie, malgré tous ses efforts pour rester jeune, ce qui lui a réussi longtemps. Son mari, l'Anglais Caradoc, dont elle ne peut pas prendre le nom à cause de l'empereur de Russie, et qui a à peu près la moitié de son âge, est toujours un joli garçon, fort spirituel. Son gouvernement lui donne de loin en loin des missions diplomatiques.

30. — J'ai vu, au théâtre des Variétés, les Saltimbanques, parade en trois tableaux. Odry fait le succès de la pièce. Ce genre de comique, si bas, si commun, n'est pas amusant; il en est autrement du Père de la débutante, comédie-vaudeville. Vernet y est très divertissant.

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