‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 129 sur 196 · CHAPITRE VIII — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII — NOVEMBRE

rangs russes, le titre de maréchale; c'est le seul exemple de promotion posthume.

Des affaires de famille nécessitèrent de ma part un voyage à Londres; je partis de Paris le 5 novembre.

A mon arrivée à Douvres, le capitaine remarqua que les pavillons des vaisseaux dans le port étaient à moitié mât, (^e qui annonçait un grand malheur. En débarquant, nous apprîmes la mort de la princesse Charlotte et celle de son fils.

Nous partîmes à sept heures du soir par la malle-poste. Cette bonne berline, traînée par quatre chevaux, menée à grandes guides, va très vite. Nous arrivâmes à Londres, le 9, à six heures et demie du matin.

Je séjournai trois semaines à Londres. Cette ville est beaucoup plus grande que Paris; les rues sont larges, éclairées la nuit par de petites lanternes. Des veilleurs de nuit, armés de gros bâtons, crient l'heure et sont chargés de la police. Je dînai plusieurs fois chez lord et lady Fitz-Gérald, auxquels le vicomte de Chabot, mon oncle, marié à une de leurs parentes, m'avait recommandé; je m'y rencontrai avec un major Russel, leur parent, et un lieutenant des gardes à pied. Le service se fait dans ces régiments par les sous-officiers: ces corps sont bien tenus. Ils venaient d'adopter le shako français avec une petite visière par derrière, se baissant à volonté. Nos troupes devraient lavoir au lieu des shakos plus longs derrière que devant, imités des Anglais. Ils les ont quittés, étant trop incommodes. Je n'aime pas le petit jabot des soldats anglais, d'une blancheur éclatante: cela n'est pas militaire.

Ce major et ce lieutenant, comme les Anglais en général, étaient grands admirateurs de l'empereur Napoléon. Ils écoutaient avec un plaisir indicible ce qui avait rapport à lui.

Napoléon leur a fait un mal dont l'Angleterre se relèvera difficilement. Nos manufactures ayant pris un grand essor pendant la guerre, son commerce avec la France est réduit à jamais.

J'éprouvai un sentiment pénible, en voyant des soldats anglais et écossais, avec des jambes de bois et en uniforme, qui mendiaient en jouant d'une espèce de clarinette. Je ne

concevais pas que l'orgueil anglais supportât pareille chose.

Je fus à Covent-Garden; on donnait une tragédie nouvelle, VApostat. Mlle O'Neil, célèbre actrice, remplissait le rôle de Florinda. Les acteurs Kemble et Young avaient du talent; ils jouaient avec beaucoup plus de force, de gestes et de furie que les acteurs français.

Cette pièce fut suivie du Libertin, ou Don Juan^ opéra-drame en trois actes. Liston, bon acteur, faisait le valet.

Pour des morts étendus sur le théâtre, nous n'en avons pas chômé : trois actes dans la tragédie, deux dans l'opéra; en voilà cinq dans une soirée.

Ce spectacle de morts entassés sur la scène plaît excessivement aux Anglais; ils aiment aussi la grosse farce. Il y avait de fréquents changements à vue de décorations, puis de la danse.

Les spectateurs étaient en noir, les ouvreurs de loges (ce ne sont pas des ouvreuses, comme en France), les femmes dans les corridors vendant Taffiche, étaient en noir, pour le deuil de la princesse Charlotte.

Toutes les filles de moyenne vertu étaient aussi en noir; il y en avait beaucoup de jolies. Elles vous raccrochent, vous parlent avec une impudence sans exemple, au spectacle. Le théâtre en fourmillait.

Le marquis d'Osmond, notre ambassadeur à Londres, avait de gros appointements, mais n'en usait pas. Une lettre de recommandation de M. le duc de Richelieu me valut un dîner de lui; il ne tenait pas d'état.

Le comte et la comtesse de Liéven, ambassadeur de Russie, jouissaient d'une grande considération à Londres ; ils y tenaient un grand état. Je dînai chez eux : Mme de Liéven était une agréable et fort aimable personne de trente ans.

Je quittai Londres le 28. sans avoir eu la satisfaction d'apercevoir le bord de la Tamise, d'un côté à l'autre; j'en avais l'ambition, elle était déplacée, au mois de novembre. J'allais en conséquence tous les jours sur les rives de ce fleuve; le brouillard de ce beau climat m'a privé de ce bonheur.

Mme la comtesse de S... mourut subitement le 8 décembre.

Page 1