CHAPITRE X — JANVIER
pensant à rien; à ses côtés, sur une chaise, M. MoIé se dépitait de n'être plus ministre; il voudrait rentrer aux affaire^ avec le duc de Richelieu, qui ne s'en soucie guère.
Non loin de là avait lieu un bal d'une composition différente chez le duc Charles de Plaisance, fort brave homme, ne ressemblant en rien à madame sa femme, la plus aigre des libérales de Paris. La danse était animée; l'ancienne cour de l'Empereur formait le fond de l'assemblée.
Le marquis et la marquise de Bellisen, qui donnent toujours des bals, ont raison d'employer ainsi leur fortune; cela les met dans le monde élégant. Le marquis de Bellisen, petit gentilhomme du Midi, fort riche, a épousé Mlle delà Galissonnière; il a été chambellan de l'Empereur.
L'appartement de la vicomtesse de Gontaut, gouvernante des enfants de Mme la duchesse de Berry, est situé au deuxième étage de l'Elysée; elle y fait danser. Mme la duchesse de Berry saute les pieds en dedans, mais elle aime cet exercice. Pour concilier son goût et le désir du Roi et de sa famille de ne point donner de fêtes, M. le duc de Berry a pris un moyen terme. Mme la vicomtesse de Gontaut a des violons. Leurs Altesses Royales montent chez elle; les appartements sont entièrement éclairés avec des bougies, et la soirée est très animée. Le seul désagrément de ces soirées est l'obligation de rester jusqu'après le départ de Mme la duchesse de Berry, qui s'est retirée vers trois heures et demie du matin. Son époux a laissé l'assemblée plus tôt, après avoir joué au creps un moment.
J'ai dîné à l'hôtel de Broglie; société mêlée de royalistes, de doctrinaires et de libéraux. Le duc de Broglie s'éloigne de ces derniers. Ce jeune pair de trente-quatre ans n'a pas une grande justesse dans l'esprit, mais il en a beaucoup; il est un peu taquin, comme tous les Broglie, d'une figure agréable et d'une tournure distinguée. Il possède de bonnes et nobles qualités, une grande instruction et l'amour de l'étude. Sa vue basse est, je le suppose, la raison qui l'a porté à ne pas embrasser le métier des armes, auquel son nom l'appelait naturellement. Sous l'Empereur, il fut auditeur, attaché à- différentes ambas-
sades; il ne put pas être préfet : TEmpereur ne lui pardonnait pas de ne s'être pas fait militaire.
La duchesse de Broglie. fille de Mme de Staël, a de qui tenir pour être spirituelle; elle est charmante : les plus beaux yeux du monde, grande, une taille des plus sveltes, des pieds et des mains fort jolis, un sourire doux et bienveillant, du moelleux dans tous les mouvements, quelquefois de la gaucherie, gracieuse parce qu'elle e.st simple.
La société de Mme de Broglie est une queue de celle de Mme de Staël; Mme de Broglie ne sait pas recevoir, quoiqu'elle ait bonne volonté d'être polie; la plupart des hommes, chez elle, ont des façons qu'ils ne se permettraient pas ailleurs; cela lui paraît tout simple, parce qu'elle ne sait pas qu'on doit être autrement (1).
Dans ce dîner où j'assistais, elle avait placé à côté d'elle M. de Lamartine, jeune poète d'une grande réputation; il a mal à la poitrine et n'a pas desserré les dents; puis M. Moore, poète anglais. Le baron de Barante, pair de France, était, il est vrai, au bout de la table; il est homme d'esprit dans le monde, mais ses succès à la tribune sont médiocres; il est de la secte des doctrinaires. Sa laide figure et ses bras courts lui donnent peu d'avantage pour la déclamation.
Près de lui était M. Villemain, auteur d'ouvrages d'un grand mérite, chef d'une direction du ministère de l'intérieur, l'àme damnée de M. Decazes, pour lequel il fait des articles de journaux, suivant l'opinion du jour de son Mécène: cela lui donne occasion de montrer la flexibilité de son talent.
Un jeune, M. de Uémusat, qui vise aussi à la doctrine, le comte Arthur Potocky, beau Polonais spirituel, M. de Châteauvieux, Suisse, homme d'esprit, étaient aussi de ce dîner. Mon voisin, M. de Custine, fils du général mort sur l'échafaud au commencement de la Révolution, n'a pas voulu exposer son beau visage aux hasards de la guerre; il est pédant, n'a pas d'état et s'en vante; il possède cependant un brevet de
(i) Ceci est dit au point de vue du décorum. Dans le monde élégant, ou reprochait à M. Villemaio de faire des visites avec des bottes crottées.