‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 149 sur 196 · CHAPITRE X — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE X — JANVIER

colonel, car il a paru dans les chevau-légers de la Maison Roupie depuis la Restauration.

M. Auguste de Staël nous quitta au dessert pour aller au consistoire protestant; il a de l'esprit et est assez beau. Il ressemble au comte Louis de Narbonne. IMais, au reste, il faut laisser tranquille la vertu de feu Mme de Staël, qui, si elle était fort laide, rachetait ce désagrément par la plus grande quantité d'esprit qu'on ait vue depuis longtemps réunie dans la même personne.

Le Roi a le besoin d'un favori ; il a aussi une favorite sans en avoir besoin. Avant la Révolution, pendant une partie de l'émigration, la comtesse de Ralby le menait à la baguette; elle s'avisa d'avoir deux jumeaux du comte Archambaud de Périgord. Le Roi, qui avait été jusque-là le meilleur ami de ses amants, lui envoya par M. d'IIautefort, longtemps très favorisé par elle, un billet dans lequel il lui écrivait : « La femme de César ne doit point être soupçonnée. » Mme de Balby répondit : « i" Je ne suis pas votre femme ; 2" vous n'êtes pas César; 3» vous savez bien que vous êtes hors d'état d'avoir ni de causer aucune jalousie à une femme. » Louis XVIII lui retira alors toutes ses pensions; il les lui a rendues depuis la Restauration, mais il n'a pas voulu la voir et lui a même interdit les Tuileries. Quand la marquise de Lordat, sa nièce, va à la cour, le Roi lui demande des nouvelles de Mme de Balby; c'est à quoi se borne sa politesse pour elle. Le Roi a été longtemps sans parler au comte Archambaud de Périgord. Sa Majesté a dit qu'il a détruit tout son bonheur. Le Roi, après la disgrâce de Mme de Ralby, prit M. d'Avaray pour favori; quand il l'eut perdu, il s'en consola promptement avec M. de Blacas, auquel M. Dccazes succéda.

La duchesse de Luynes a chaque semaine un creps, un loto royal desservi par l'administration des jeux. On jouit chez elle de l'avantage de pouvoir perdre beaucoup d'argent en très bonne compagnie.

Le duc et la duchesse deBerry ont été à un grand bal donné par le comte de Goltz, ambassadeur de Prusse. Le comte de Goltz a été ministre de cette puissance sous Bonaparte ; il

était alors le très humble courtisan de celui-ci. Après la première Restauration, il commença à lever la tête; à la seconde entrée des alliés et pendant l'occupation étrangère, il fut d'une insolence remarquable. Il est un peu plus poli maintenant, et quand la France sera plus puissante, cet ambassadeur sera tout à fait bien.

27 . — Un article du Constitutionnel intitulé : De l'état militaire de la France et -de l'administration du maréchal Gouvion- Saint-Cyr^ contient une longue énumération des nombreuses ordonnances contresignées par ce ministre, le tout accompagné de pompeux éloges. Le rédacteur de cet article oublie que l'armée avait de bons règlements avant le ministère du maréchal Saint-Cyr. Il y a des gens qui croient les anciennes ordonnances meilleures que les nouvelles, et qui pensent qu'il serait avantageux de les remettre en vigueur. Plusieurs des dernières ordonnances sont plus propres à désorganiser qu'à organiser l'armée. M. le maréchal Saint-Cyr a, en augmentant l'infanterie, négligé la cavalerie, l'artillerie et le génie; leur effectif est très faible. Ce sont les armes qui coûtent le plus; elles demandent plus de soins, elles exigent une longue instruction; l'artillerie, le génie et la cavalerie devraient toujours être au complet, même pendant la paix. Il faut du temps pour former de bons artilleurs et de bons cavaliers, tandis qu'avec des cadres bien organisés, on obtiendrait en peu de temps une infanterie imposante et nombreuse, si une guerre inopinée l'exigeait.

M. le maréchal Saint-Cyr s'est occupé presque exclusivement des légions dans lesquelles deux bataillons sont habillés, l'un en blanc, l'autre en vert, bigarrure singulière dans le même régiment; il devait, d'après l'ordonnance de formation, y avoir de plus une compagnie de canonniers et une d'éclaireurs à cheval. Ces corps sont composés de recrues du même département: on a eu beau créer de nouvelles légions pour remédier à l'inégalité des populations, il n'y a pas moins de graves inconvénients à réunir ainsi des soldats de la même province : une légion détruite à la guerre mettrait tout un département en deuil; la désertion, les complots s'organisent plus facile-

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