‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 173 sur 196 · CHAPITRE XI. — AOUT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. — AOUT

511 hommes et 31 officiers, venant de Bastia et se rendant au Havre, est arrivé à Moulins. J'ai donné à dfner à M. de Murphy, colonel irlandais, et à six officiers de ce corps; ils étaient tous de pays différents. Ce régiment est composé de toutes les nations; il y a des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Russes, des Irlandais. Ils vivent très bien ensemble; ce sont presque tous de vieux soldats, et les officiers d'anciens serviteurs. La composition des hommes est très belle, le régiment est très bien tenu; ils saluaient très poliment nos officiers. Gela nous a d'autant plus étonnés que, dans l'infanterie au service de France, c'est chose rare maintenant. Ils ne font pas l'éloge de la Corse, où ils viennent de passer quatre ans, et ils sont charmés d'en être dehors.

2 août. — Voulant juger les progrès qu'ont fait les recrues, en cas de départ à {'improviste, je suis allé ce soir au quartier donner l'ordre que le régiment soit à cheval, avec armes et bagages, à dix heures, que le logement parte à neuf heures trois quarts et que le capitaine qui le commande vienne chez moi prendre la feuille de route. Je lui ai prescrit d'aller à une lieue sur la route de Limoges et de nous y attendre; les officiers non montés, les recrues avec quelques sous-officiers et brigadiers, ont reçu l'ordre de rester au dépôt avec les jeunes chevaux. J'ai été fort content des recrues, qui ont fait d'énormes progrès depuis quatre mois; j'aurais trois cents chevaux disponibles en ce moment. A dix heures, le régiment était en bataille au quartier. J'y ai trouvé le colonel de B..., qui était fort inquiet de savoir où serait le logement sur la route de Limoges; il s'adressait à tous les officiers supérieurs les uns après les autres, leur demandant si le départ était réel, leur exposant qu'il n'avait que 2G francs dans sa poche, et chacun de lui répondre : « Nous ne raisonnons pas sur les ordres; nous sommes à cheval parce qu'on nous le prescrit; vous voyez bien que le régiment va se mettre en marche aussitôt que l'appel sera rendu. » M. de B..., de plus en plus persuadé, dit au lieutenant-colonel Nancré : « Toutes mes affaires sont à l'abandon. — Le colonel vous en prêtera. — Croyez-vous que si je demandais au colonel une heure pour

arranger mes affaires, il me raccorderait? » Même consultation auprès des chefs d'escadron, qui lui répondent qu'il peut toujours se risquer. « C'est que, pour comble de malheur, mon shako, mon habit de chasseur que je devais avoir pour demain ne sont pas faits. » Jusque-là, il a été habillé en cuirassier; il porte l'uniforme de grosse cavalerie. Comme cela est drôle au milieu d'un régiment de housards, nous lui avons persuadé de solliciter et il a obtenu d'être en chasseur. Enfin, il s'approche de moi d'un air penaud et se hasarde à me demander de lui accorder de rester une heure en arrière. Je lui permets; il court chez son homme d'affaires, rue d'Allier, fait un vacarme affreux; puis chez un de ses amis, dans une auberge, pour lui reprendre de l'or qu'il l'a chargé de porter à sa femme, à Paris; il se rend chez lui. fait ses paquets, loue un cheval 33 francs pour conduire son cabriolet à Montluçon; en passant sous les fenêtres de l'adjoint et voyant de la lumière, il lui crie : « Adieu. Béraudf mille amitiés àGhampflour,nous partons! » L'autre lui répond : « Vous ne partez pas, c'est une plaisanterie. » M. de B... reprend, piqué : « Nous partons; je crois même pouvoir vous dire sans indiscrétion que nous allons au cordon sanitaire. » Il nous rejoint, au bout de deux heures, sur la route de Limoges, avec un énorme portemanteau porté par son palefrenier, comme nous en revenions, et chacun de rire, et lui d'avoir le bon esprit de ne pas se fâcher. Je lui ai d'ailleurs observé que, si j'y avais mis de la malice, j'aurais changé la direction du régiment et je serais revenu au quartier par un autre chemin, et qu'alors il aurait couru toute la nuit après nous. Vraiment, avec son rhumatisme, il y aurait eu conscience de lui faire faire celte promenade; s'enquérant du régiment, on l'aurait pris pour un insensé tout le long de la route.

Les housards sont sortis du quartier à onze heures du soir. à cause du temps nécessaire pour avoir l'état des hommes partant et restant. A un quart de lieue, j'ai fait faire une halte pour ressangler les chevaux; une demi-lieue plus loin, une autre halte pour une inspection «lévère du paquetage;

Page 1