‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 172 sur 196 · CHAPITRE XI. — MAI i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. — MAI i

pour venir au-devant de moi à mon arrivée ; j'ai été reçu on ne peut i)as mieux.

J:^. — M. le baron de TalN.'vraiid, jnélVt de lAlliiT, arrive à Moulins avec la baronne sa femme.

l^'' mai. — M. le lieutenant Muller rejoint avec quatorze chevaux; il était en remonte à Glermont depuis cinq mois, Les chevaux sont excellents; le colonel Hofîmayer, qui est chargé de ce dépôt, a beaucoup de connaissances et s'acquitte de sa mission avec une haute probité; les abus qui existaient sous son prédécesseur ont entièrement cessé, et les marchands sont contraints de fournir de bons chevaux.

7. — Je fais sonner à cheval à l'improviste; les deux cents recrues y sont montées sans désordre et assez vite.

20. — M. le marquis de B..., colonel, attaché au régiment pour son instruction seulement, le rejoint; il a émigré et a été, je crois, sous-lieutenant dans un régiment au service d'Angleterre. Revenu en France en 1799, il a demandé au général Bourmont un brevet de colonel pour lever un régiment dans le Cher. Le régiment est encore à venir, mais le brevet lui est resté, car au retour du Roi, il a pris rang de cette date; il est entré dans les gardes du corps comme souslieutenant, puis prétendant être victime d'un passe-droit, il s'est fait mettre comme colonel en disponibilité. Dans un séjour à Moulins, l'année dernière, il a pris goût pour les housards du Bas-Rhin, et pour arriver à commander un régiment, il s'est fait mettre chez nous à l'école, comme colonel attaché. Sa position y est désagréable, et chacun s'en divertit; il n'en a pas moins l'air fort satisfait. C'est tout simple; il voit toujours des figures riantes.

Avant de quitter Paris, il s'est adressé à ce génie de M. de Modène, colonel de la Restauration, sous-aide-major de la garde. Celui-ci a été à la caserne des housards de la garde, et il y a laissé pour l'adjudant-major de service une note ainsi conçue :

€ M. de Modène désirerait un sous-officier instruit, pour apf prendre son métier à un officier supéi'ieur des gardes du corps € placé comme colonel en second dans un régiment de housards. * T. I. Î8

J'ai eu beaucoup de peine, ce matin, à ne pas pouffer de rire, en voyant entrer dans ma chambre M. de B...: il avait une redingote bleue avec des boutons à grenades qu'il n'a pas le droit de porter, un pantalon de toile grise, un petit chapeau surmontant sa figure blême, les cheveux blancs, l'air d'avoir cinquante ans; je lui ai dit : t Vous ferez ce que vous voudrez; dans l'état de santé où vous me paraissez être, il serait sage à vous de vous reposer. » Il avait le diable au corps; il m'a annoncé sa volonté de suivre tous les exercices.

21. — Ce matin, j'ai entendu M. de B... galopant dès sept heures; il allait aux classes. Il est revenu chez moi à neuf heures en galopant; il était haletant. Je lui ai dit : t Vous avez l'air fatigué » ; il a repris : t C'est que j'ai chaud, parce que j'ai galopé; il faut bien que je galope pour le régiment. » Je prévois que, s'il veut me singer comme cela, je lui verrai sous peu un bon billet d'hôpital.

22. — M. de B... a été aux files d'encadrement; ayant mis pied à terre au repos, il ne pouvait plus remonter à cheval. En allant à la parade. Doucette, son cheval, l'a emporté et ne s'est arrêtée qu'à la porte du quartier, lui étant accroché aux crins. Il nous a menacés sans cesse d'une chute sans nous en donner la représentation.

27. — M. de B..., après avoir dîné hier chez moi. a voulu voltiger sur un cheval dans la cour; il s'en est tiré assez bien. La voltige, cependant, ne lui a pas réussi, car ce matin le chirurgien-major est venu me dire : t II fait venir ses chevaux sans pouvoir se lever. » Son rhumatisme l'ayant repris de plus belle, notre docteur lui a mis des sangsues et l'a envoyé aux eaux.

5 juin. — Je donne aux housards, à l'occasion de ma fête, une loterie, des oies qu'on tire par escadron, et une distribution de vin. Les officiers sont venus, hier soir, me souhaiter ma fête avec beaucoup d'amabilité, et les sous-ofTiciers sont venus ensuite.

Le duc de Richelieu est mort. C'est une perte: non pas qu'il eût le génie du cardinal, mais c'était un homme loyal, honnête; sa famille est éteinte, et il a obtenu pour son mau-

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vais sujet de neveu, Jumilhac, qu'il prenne son nonn et son titre.

10. — Arrivée de soixante chevaux de remonte de Caen, dont MM. Meyer et Forster, sous-lieutenants, ont pris le j)lus ii^rand soin. Le général qui s'occupe de cette remonte s'en acquitte bien, à ce qu'on m'assure, mais il ne peut changer l'espèce. Ce sont de lourdes bêtes, bonnes pour le train de l'artillerie, mais pas pour les housards; ce ne sont pas là les remontes de Glermont, qui, malheureusement, sont en trop petite quantité.

17. — Une grande partie a été arrangée par nous pour aller à Bourbon -l'Archambault. Parmi les dames étaient Mmes de Bressolles, de Foucauld et la comtesse Etienne des Roys, belle personne de vingt-six ans, fille unique du général Hoche, grande, spirituelle, de beaux yeux noirs, des cheveux blonds, l'air raidc et fier, mais bonne et pleine de qualités. Nous sommes débarqués à dix heures du matin chez notre colonel attaché, le marquis de B..., qui soigne à Bourbon ses rhumatismes. Je trouve que les douches le ragaillardissent, mais il a l'air encore bien souffrant. Les bains n'ont rien de bien remarquable; le vieux château en ruine est le berceau des Bourbons. On nous a montré, dans une ancienne église transformée en magasin, et en remuant des tonneaux et des poutres, la pierre sur laquelle est Tépitaphe de Mme de Montespan, qui a fini ses jours aux eaux de Bourbon. Cette femme qui a disposé de la France, repose maintenant obscurément dans une église devenue grenier où on joue parfois la comédie.

J'ai fait visite au prince de Talleyrand, qui nous a entretenus de la situation de l'Espagne et de la ditTérence qui existait entre ce pays et la France au commencement de la Révolution. Il n'y a pas d'émigration; le Roi est au milieu de ses sujets, et tôt ou tard cela s'arrangera. Ce récit m'a paru évidemment prononcé pour faire effet sur les auditeurs, autres que moi, qui étaient dans cette chambre. J'ai trouvé, du reste, le prince de Talleyrand vieilli et bien changé.

La comtesse Tyskyewicz, née princesse Poniatowska, sœur

du fameux prince Poniatowski. est une femme de soixante ans, dune grande politesse, d'une noblesse remarquable; sa passion pour le prince de Talleyrand le met entièrement à ses ordres et toujours à sa suite, quand il veut bien le lui permettre. On joue le soir, chez elle, à l'écarté: M. de B... y vient tous les soirs. Il doit rentrer au régiment dans six jours. Je lui ai offert de rester aux eaux plus longtemps; il était trop pressé de revenir auprès de moi soigner son instruction militaire pour accepter. J'aime ce B....; je lui rendrais service de bon cœur, mais il est trop ridicule comme militaire pour n'en pas rire.

18. — Arrivée du 3* bataillon du 4« régiment suisse, qui va de Toulon à Cherbourg. Je donne à dîner à M. le comte de Salis, qui ne sert la France que depuis la création des nouveaux régiments suisses, à M. de Riaz, son lieutenant-colonel, que j'ai connu, il y a quatorze ans, capitaine de grenadiers au second régiment suisse en Espagne, et à plusieurs officiers qui me paraissent de fort braves gens. Je les ai menés au quartier, j'ai fait sonner à cheval; ils ont tous été étonnés et dans l'admiration de l'extrême politesse des housards, de la discipline du régiment, « ce qui, vous savez, m'a dit M. de Riaz, est bien rare en France ». Ils ont été frappés de la bonne volonté des housards, qui se mettaient à courir du plus loin qu'ils entendaient la trompette, et de l'ordre avec lequel ils ont été s'habiller et ont sellé leurs chevaux.

30. — J'ai fait l'expérience des pavés de la rue d'Allier, ils sont très durs. En allant au quartier au pas (allure la plus dangereuse que je connaisse), mon cheval a glissé et s'est abattu sur le côté droit; je me suis contusionné les genoux. La douleur a été vive, mais je n'en suis pas moins remonté à cheval et je me suis sauvé au galop au quartier, évitant les verres d'eau des marchands de la rue d'Allier.

S juillet. — M. le colonel de B... est encore monté deux fois à cheval. Cela l'a rendu tellement souffrant qu'il est parti il y a deux jours pour Paris, afin d'aller consulter M. Dupuyiren, fameux chirurgien.

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