CHAPITRE XII. — NOVEMBRE
pour mot d'ordre Victoire et Rouen. Victoire est un des noms de Mme du Cayla, et Rouen la ville où elle a été pour son procès avec son mari. Il y a maintenant variante entre Sainte- Zoé et la Rochelle; ils reviennent tous les quinze jours. Quand le général Talon, colonel des lanciers de la f^Mrde, frère de Mme du Cayla, est de garde un mercredi, cela paraît d'autant plus piquant aux ofliciers auxquels il rend le mot d'ordre.
10. — Une brochure du duc de Uovigo insulte le prince de Talleyrand. Celui-ci a demandé à Louis XVIII de lui faire justice. Sa Majesté a répondu : t Est-ce que vous ne portez pas toujours un bâton? » Puis elle a interdit les Tuileries au duc de Ilovigo et a dit au grand chambellan : « Ni vous, ni les vôtres, ne serez exposés maintenant à faire des rencontres inconvenantes. »
17. — J'ai vu le maréchal duc de Heggio, charmé d'être de retour d'Espagne; il m'a dit : « Tranquillisez-vous de n'avoir pas été à l'armée; je n'en ai pas fait plus que vous. »
Le roi et la reine d'Espagne ont fait leur entrée à Madrid, le 13 novembre, sur un char de triomphe élevé de vingtcinq pieds, traîné par cent hommes. Je ne sais pas de quoi triomphait Ferdinand.
M. de Querhœnt m'écrit de Burgos :
« Voilà donc cette campagne finie, et tant tués que blessés « dans notre régiment, nous avons eu deux morts, plus dix- « huit hommes que nous laissons dans les hôpitaux d'Es- « pagne. »
Ces pertes si minimes montrent l'extrême découragL-iuent des Espagnols dans cette campagne. Les housards du Bas- Rhin, un des régiments qui se sont le plus distingués, ont ramassé dans le combat de Logrono beaucoup de prisonniers, et auprès de Séville ils ont fait mettre bas les armes à un régiment entier de cavalerie espagnole.
Il y a en France quinze mille prisonniers espagnols qui craignent plus qu'ils ne désirent de rentrer dans leur patrie. Si ces troupes ont souvent faibli dans les combats, on doit s'en prendre à leurs officiers. Le simple soldat est sobre, patient, courageux, bon marcheur; les mômes gens que j'ai T. I. 30
VUS fuir en 1808 en Espagne, une fois formés en régiments et commandés par des officiers français, ont déployé, dans la campagne de Russie, ténacité et brillante valeur. La position des prisonniers espagnols les rend éminemment propres à une expédition lointaine. Repoussés de leur patrie, ils n'ont rien à perdre. Je voudrais que la France fît un traité avec l'Espagne qui lui assurât pendant trente ans au moins la possession du Mexique, moyennant une redevance annuelle. Cette colonie n'a jamais rapporté à l'Espagne plus de quinze millions par an, toutes les autres colonies espagnoles plus de trente millions de francs. Les principales mines du Mexique ne sont pas exploitées, faute d'argent et de machines.
Le Mexique serait repris ostensiblement au nom du roi d'Espagne par les soldats espagnols commandés par les officiers français soi-disant passés au service de l'Espagne. Les grades obtenus en cas de réussite de l'expédition leur seraient assurés en France au bout de deux ans de séjour au Mexique. L'objection est la crainte de la jalousie de l'Angleterre. Elle a. dans l'alTaire d'Espagne, été très mal pour la France. Ce qu'on pardonne le moins aux gens, ce sont les torts qu'on a vis-à-vis d'eux. Ce qui existe entre particuliers a lieu aussi de nation à nation; la guerre serait donc inévitable avec l'Angleterre si elle avait la possibilité de la faire. J'ai remis aux ministres un mémoire sur cette manière d'utiliser les prisonniers espagnols.
2 décembre. — L'entrée à Paris de M. le duc d'AngoukMue a eu lieu aujourd'hui, jour anniversaire de la bataille d'Austerlitz et du couronnement de Napoléon. Les troupes de la garde étaient en bataille de la porte Maillot à lÉtoile. M. le duc d'Angoulème est passé sur notre front vers une heure; nous avons défilé devant le Roi dans les jardins des Tuileries.
Sa Majesté était placée au balcon du pavillon de l'Horloge ; avant qu'elle y prît poste, M. de Chateaubriand, ministre des alVaires étrangères, est entré dans son cabinet pour lui porter la réponse faite au préfet de Paris, à la barrière, par M. le duc d'Angoulème. Le Roi lui a dit en souriant : « Vous venez de chasser sept belles dames qui étaient dans mon cabinet.
CHAIMTHK XII. — DKCEMnRK 18i3. 407
M. DE CriATEAUBRiAND. — Coiiiment, Sire ?
Le Hoi. — Oui, elles sont bien jolies.
M. DE (Chateaubriand [gardant le silence). — ... ?
Le lloi. — Mme du Gayla, Mme DaviduH" et leurs filles; elles sont dans ma cliambre.
M. DE Chateaubriand. — Elles y verront bien dcliler les troupes.
Le Hoi. — Oh, oui ! je Tespère bien.
M. de Chateaubriand. — Je crains que Votre Majesté n'ait froid sur le balcon.
Le Roi. — J'aurai mon chapeau ; je ne l'Atorai pas, et puis Mme du Cayla m'a conseillé de mettre du coton dans mes oreilles. D'ailleurs, si j'ai froid, je m'en irai. »
Après avoir défilé à la tôte de mon réijiment, j'ai relevé presque aussitôt le colonel Oudinot.
Il y avait dans le jardin des Tuileries une foule considérable; le soir, Paris a été illuminé. Je ne sais pourquoi on n'avait mis des lampions qu'au milieu du chAteau des Tuileries, et la moitié seule du jardin était éclairée.
Le Roi a donné pour mot d'ordre Saint Louis et Paris; c'était convenable pour l'entrée de son neveu.
M. le duc d'Angoulème était de mauvaise humour; en montant sur son bucéphale, à la porte Maillot, pour son entrée triomphale, il a dit au duc de Guiche, son premier écuyer : « Me voilà à cheval pour la plus grande fanfaronnade vue depuis don Quichotte. »
j FIN DU TOMK PRK.MIKR