CHAPITRE IV. — AOUT
garde sont logés dans une salle de spectacle, à raison de deux par loge. Talinund et Briquoville sont établis dans une chapelle grec(|ue très bien ornée. Tout est ici d'une cherté épouvantable; mon domestique m'achète d'un Juif un pain d'un quarteron pour vingt sous, encore a-t-il eu bien de la peine à le trouver. On vend pour du vin un mélange d'hydromel et de framboise; cette boisson-là est une jolie cochonnerie. On manque à peu près de tout pour être bien; de la limonade en poudre apportée de France m'est d'une grande ressource.
Le maréchal duc de Reggio a eu un beau combat à Polosk; il a enlevé quinze pièces de canon aux Russes, leur a tué trois mille hommes, leur en a pris autant.
8. — On ordonne à quelques détachements de la jeune garde restés à Bjeschenkowitschi de se rendre à Witepsk; cela fait croire à un prochain départ. L'Empereur se fâche de ce qu'il n'y a pas de médecin à la parade. Le médecin en chef Desgenettes est resté malade à Wilna. Ceux qui sont présents n'osent pas se montrer, de peur de lui déplaire.
Je me suis baigné dans la Dwina. L'eau est très claire, de couleur d'ocre; on paraît tout jaune.
Edmond de Gastries, aide de camp du prince d'Eckmûhl, vient en mission de son maréchal au quartier impérial.
Je dîne avec mes camarades, les adjoints; festin infernal.
L'excellent Mortemart, aussi bon que brave, a appris la mort de son père; il en est fort affligé.
9. — Parade par la pluie. L'Empereur met l'épée à la main, à la tête des grenadiers de la garde, fait reconnaître lui-même le général de division Friant : « Grenadiers de ma garde, vous reconnaîtrez le général Friant pour votre commandant colonel, et lui obéirez comme tel en tout ce qu'il pourra vous commander, pour Texécution des règlements militaires. » Sa Majesté lui a donné ensuite l'accolade d'usage. Je suis de service comme adjoint à l'état-major du prince de Neufchâtel. Son Altesse ne veut pas qu'on écrive dans son salon de service; ses aides de camp s'en plaignent. Ils ont broché plus d'une lettre malgré sa défense. Chez l'Empereur, c'est plus commode : on dessine, on lit, on écrit, on fait ce qu'on veut. A
deux heures. Fezensac entre dans le salon de service avec l'air charmé; il me remet une commission d'aide de camp de M. de Narbonne. Celui-ci m'attendait sous l'escalier, et m'a dit les choses les plus aimables. Je n'oublierai jamais ce que je lui dois en cette circonstance. Ma position militaire redevient ce qu'elle était avant mon aventure avec le comte de Lobau. J'ai eu beaucoup à me louer du grand écuyer et du grand maréchal. Tous mes camarades m'ont fait compliment de mon retour parmi eux : Chabrillan m'a sauté au cou; mon ami Mortemart en est enchanté, il craint seulement que le comte de Lobau ne m'en veuille trop; Desaix, Briqueville, je les nommerais tous. J'ai fait ma rentrée à la table du palais; le déjeuner a lieu à neuf heures, le dîner à cinq, quand nous sommes à poste fixe.
10. — Parade. Je reprends mon service auprès de l'Empereur, en ma qualité d'aide de camp de M. de Narbonne; justement le comte de Lobau se trouve être aide de camp de service. Il agit avec moi comme si rien ne s'était passé entre nous (1).
(1) Nous avons toujours (.Hé depuis fort bons amis ; il a toujours clierclié à m'être utile. A l'époque où je fus nommé colonel, en 1813, il avait le personnel de la guerre. Lf comte de Lobaa écrivit à mon père pour lui faire compliment de ma nomination, so félicitant des rapports de service que cela établissait entre nous, parce qu'il était aide-major général de la garde. Le l" régiment de gardes d'honneur dans lequel j'entrais, en faisait partie.
Le comte de Lobau, né le 31 février 1770, à Phalsbourg. était entré au service connue capitaine de volontaires; il fut aide de camp du général Jouhcrt. L'Emi)ercur le rcniiufiua comme colonel du 3* de ligne, au camp (le Boulogne; il connaissait parfaitement les détails de l'infanterie et était bon manœuvrier. L'Empereur, frappé de la tenue sévère de son régiment, le lit son aide de camp. Le général Mouton avait cinq pieds huit pouces, l'air militaire, jxcliant (juelquefois par les foinies. Il écrivait bien, avait re(;n une certaine éducation preiiiièr(^; il était ti-ès rangé. Sans être un homme d'un esprit étendu, il n'en manquait cependant pas; sans caractère, politiquement parlant, cet officier général de la plus belle bravoure, du plus beau sang-froid au feu, était capable d'une grande détermination sur le champ de bataille; je l'y ai vu, je le sais. Le comte do Lobau avait vis-à-vis du sui)érieur cette timiditi' que tous ceux ployés comme nous jeimes à la discipline militaire ont plus ou moins: moi. par exenq)le. quehiue cjjose (|ue je fasse, je la conserve à un haut degré. Sûrement beaucoup de gens considéraient le général Mouton comme un butor ; il était bon soldat, loyal, honnête homme; il avait un cd'ur excellent, aimait réellement son métier. Les gens de cette trempe n'étaient pas si