CHAPITRE IV. — AOUT
Un service d'expédition, une partie des chevaux de l'Empereur sont dirigés par Babinowitzki sur Smolensk.La cavalerie de la garde suit dans la soirée la môme route. L'Empereur monte à cheval, va visiter la tôte de pont sur la Dwina.
11. — La vieille garde à pied part de grand matin; les fusiliers, les voltigeurs, les tirailleurs de la garde de la division lloguet défilent à la parade.
La division de cavalerie légère du général Sébastiani a été ramenée à Rudnia, pendant trois lieues, par les Cosaques en nombre supérieur, avec du canon; ils nous ont pris cinq cents chevaux, cent voltigeurs du 24* d'infanterie légère. Le général Sébastiani a montré beaucoup de courage.
12. — Parade. Je suis de service, je monte à cheval avec l'Empereur. Il rencontre un convoi de blessés, fait donner un napoléon à chaque soldat, dix à chaque officier. Il charge le grand écuyer d'aller faire la même distribution à Thôpital. Par décret de ce jour, l'Empereur a créé deux aides-majors généraux, l'un pour l'infanterie, l'autre pour la cavalerie. Ils seront nommés à chaque campagne, devront connaître parfaitement l'emplacement des divisions, un jour de bataille; ils auront à leur suite un officier d'ordonnance par division; ils seront chargés des petits dépôts, de leur emplacement. Ils transmettront un jour de bataille les ordres de l'Empereur aux officiers d'ordonnance et d'état-major. Le comte de Lobau a été nommé aide de camp, aide-major pour l'infanterie, et le comte Durosnel pour la cavalerie (1).
13. — L'Empereur part de Witcpsk à une heure du matin, en voiture pour Rasasna.
Je quitte Witepsk à huit heures, par une pluie épouvantable; j'étais à trois heures à Babinowitzki (seize lieues), ville polonaise; c'est tout dire. Après avoir fait reposer une heure
coiiiinuns pour qu'au milieu de ses défauts (et qui n'en a pas?), on n'appréciât pas ses qualités. {Noie du maréchal.)
(1) Ce décret était inutile et inexécutabl(3 ; les ofTiLMers d'ordonnance envoyés des divisions no savaient comment vivre et où se retrouver; on les renvoya. Les ordres continuèrent à être donnés sur le champ do bataille, aux olïîciers d'état-major, par l'Empereur lui-même ou par l'aide de camp le plus près de lui, auquel il les transmettait. (iVo/e du maréchal.}
iiioa cheval, j'ai été coucher de l'autre côté d'une forêt, à six lieues, à un village où le général Michel, major des grenadiers à pied, m'a donné une place dans une grange sur sa paille. Chemin de traverse affreux, sables, bois de sapins et de bouleaux.
14. — Je me remets en route au matin. On passe le Dnieper, large de quarante toises en arrivant à Uasasna, petite ville. De Babinowitzki à Rasasna, dix heues. A une lieue en avant de cette dernière cité, on rejoint la très belle route de Minsk à Smolensk, bordée de bouleaux magnifiques : c'est la seule chose remarquable que j'aie encore vue en Russie.
Le pays est tourmenté: les divers ponts sur les marais sont en bois, très mal faits, détestables. En sortant de Liady, petite ville, après le passage d'un ruisseau, on se trouve dans l'ancienne Russie. Je rejoins l'Empereur à sept lieues de Rasasna, au camp de Simiaki.
Sa Majesté voit défiler une partie de l'armée. Il est une heure quand le roi de Naples se met en marche; ce prince, dans l'après-midi, avec le 6* de chevau-légers lanciers, le 1" et le 3* de chasseurs, a enfoncé plusieurs bataillons russes, auprès de Krasnoé, fait cinq cents prisonniers, pris sept canons et neuf caissons. Le colonel Marbœuf, à la tète de son brave 6* régiment, a eu la jambe cassée d'une balle; il a succombé aux suites de cette blessure. Fort bon camarade, nous le regrettons. Il a été oflicier d'ordonnance de TEmpereur. Sa Majesté portait un véritable intérêt à ce fils de M. de Marbœuf. gouverneur de Corse, qui l'avait fait placer à l'école de Brionne. L'Empereur l'aurait nommé son aide de camp. Sa Majesté lui a fait épouser une jeune personne de Lyon, fort riche.
Je me suis établi dans une grange à moitié découverte. Ce ((u'uii cheval peut faire est inouï, .l'ai été sur le même de Wilepsk, au delà de la forêt de IJabinowitzki. au pas et au galop, en douze beiires; il y a vingt-deux lieues.
/5 1,0 M) iunU, jour de la l'êli* de rL]in|HM-eur, je suis de service. Sa Majesté a passé dans la plaine au delà de Krasnoé la revue des corps de cavalerie des généraux Nansouty et Montbrun. Le roi de Naple? était à leur tête. Nous avons suivi
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Sa Majesté à cheval; elle a fait une portion de sa route en voiture et a établi son quartier général à neuf lieues de Simiaki, au camp de Korytnia. Je passe ma nuit, étant de service, partie dans sa tente, partie au feu de son bivouac, l'autre partie en course.
Le prince d'Eckmùhl a son quartier général près de celui de l'Empereur; le duc d'Elchingen est en avant avec son corps; le général Grouchy fait l'avant-garde avec sa cavalerie.
L'ennemi construit un pont à deux lieues de là sur le Dnieper; le général Graszenski y a été envoyé en reconnaissance avec son régiment de Polonais de la garde. Le général Montbrun a reçu l'ordre de soutenir les lanciers. On a trouvé l'ennemi au pont, on l'en a chassé. Le général Montbrun y est resté en observation avec sa cavalerie légère.
iO. — Partis à huit heures du matin, du camp de Korytnia, nous sommes arrivés à une heure devant Smolensk. On a repoussé l'ennemi jusque sous les murs de la place. Les officiers se succèdent; tous les rapports confirment que l'ennemi veut tenir à Smolensk. Le maréchal Ney avec les Wurtembergeois, le général Grouchy avec sa cavalerie contiennent l'ennemi. L'Empereur fait le demi-tour de la ville, à une demiportée de canon. Sa Majesté établit son camp à deux mille quatre cents mètres des remparts. Elle nous a envoyés nous reposer à deux heures, gardant avec elle le service. On se tiraille, on se canonne toute la journée. Le brave colonel Sopranzi, du 7«de dragons, fait une superbe charge, refoule les Cosaques dans les faubourgs. Ce régiment revient ensuite au pas, sous la mitraille, reprendre sa position. En allant vers les tirailleurs, je rencontre M. de Coigny, bel officier de mérite et de courage, aide de camp du général Sébastiani, blessé au bras (i). On le ramène.
17. — Le maréchal Ney appuie sa gauche au Dnieper; il a devant lui la cavalerie du général Grouchy, qui couvre aussi le corps du prince d'Eckmùhl, placé à ladroite du duc d'Elchingen. Le général Nansouty a sa cavalerie légère à droite de celle du
(1) Il a fallu depuis lo lui coupor. (Note du maréchal.)
134 JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE. général Grouchy, ayant derrière lui les WestpHaliens, et les Polonais. La cavalerie légère polonaise est à l'extrême droite de l'armée. Derrière le maréchal Ney. le maréchal duc de Tré- Jj vise avec la jeune garde, à sa droite les cinq régiments de vieille garde commandés par le duc de Dantzig ayant ses ailes appuyées par la cavalerie de la garde; viennent ensuite les cuirassiers du général Nansouty sur la même ligne. L'Empereur s'avance de temps en temps, à pied, pour considérer les tirailleurs. SaMajesté monte à cheval à dix heures du matin. Je venais de me mettre dans mon sac pour me délasser; au son de la fusillade, au lieu de me reposer, j'ai suivi l'Empereur. Smolensk a des murailles en briques crénelées hautes de soixante pieds, des tours carrées garnies de caponnières: cette ville est coupée en deux par le Dnieper. De l'autre côté de l'eau sont les faubourgs. Smolensk est située sur une hauteur, entourée de mauvais bois : un ravin très profond entoure les murs. L'Empereur se porte à l'extrême droite, fait avancer la cavalerie polonaise du corps du prince Poniatowski avec de l'artillerie; lacavalerie légère, les cuirassiers du général Nansouty soutiennent les Polonais. L'infanterie polonaise s'avance dans les bois. Le roi de Naples, à la tête de la cavalerie, repousse les Cosaques jusqu'au Dnieper et les fait rentrer dans la ville. Une batterie établie sur le bord du fleuve tire sur une batterie russe placée de l'autre côté de l'eau: l'armée russe paraît y être en position.
J'ai été envoyé au roi de Naples. Un officier d'ordonnance a reçu une balle dans son épaulette, au milieu de son groupe. Sa Majesté était à pied; le roi s'est retourné alors vers moi, s'écriant avec son accent gascon : « Monsieur de Gastellane, retirez-vous, je vais vous faire tuer. . Parlant à tous : « Vous, voyez, messieurs, il est inutile que vous restiez là ; vous servez de point de mire. » Nous sommes restés, comme de raison, mais en nous éparpillant, afm de ne pas faire tuer l'audacieux souverain de Naples. Son indilTérence pour les dangers est poussée au dernier degré.
D'autres batteries ont été dirigées contre les remparts. J'y ai été envoyé plusieurs fois par l'Empereur, je suis vraiment
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émerveille de la bonne volonté et de la conduite de nos braves tanonniers. Le duc d'Elchingen a reçu une balle dans le collet de son habit. Son corps et celui du prince d'Eckmùhl ont attaqué à gauche avec les Polonais. On a fait avancer deux batteries de la garde ; elles sont parvenues à éteindre le feu de l'ennemi. La division Morand passe le ravin. Le43« d'infanterie légère montre une grande détermination et perd beaucoup de monde. L'adjudant-major Monccy, fils du maréchal, est blessé. Ce régiment s'empare du plateau, au-dessus du ravin; le 8" polonais, à sa droite, en fait autant. Ce mouvement nous rend maîtres, à cinq heures, du faubourg. Le feu du canon cesse tout à fait alors; on se tiraille jusqu'à la nuit. La division Friant a à peine donné. Les murs crénelés, les tours carrées, le ravin ne permettant pas de battre en brèche, nous ont empochés de nous emparer le soir même de la ville. L'Empereur a établi son camp en arrière de l'endroit où il était la veille.
Une chose nous fait grand bien à la maison de l'Empereur, c'est la certitude d'avoir toujours à manger devant l'ennemi; nous sommes même mieux qu'à poste fixe. Nous dînons avec les officiers de la maison. Les jours de bataille, nous avons toujours du vin de France, avec de l'eau, il est vrai, mais cela fait toujours plaisir.
J'ai couché au bivouac avec Chabot. Nous avons été fort heureux; nous avons eu de la paille. Temps superbe depuis trois jours.
18. — A la pointe du jour on entre dans Smolensk évacué pendant la nuit. Les Russes, en se retirant de l'autre côté du Dnieper, ont pris position sur une hauteur; ils ont tiré cinq ou six coups de canon sur l'Empereur, qui s'avançait afin d'examiner la batterie de la Chapelle, placée de l'autre côté de l'eau. Sa Majesté est restée à* cheval de dix heures du matin à six heures du soir. Elle a établi son quartier général dans la ville. On construit des ponts; une partie du corps du maréchal Ney, la division Morand du 1" corps, se sont logés dans le faubourg au delà du Dnieper. On évalue notre perte d'hier à sept mille hommes hors de combat; il faut prendre le cinquième pour les tués. Les pertes des Russes sont beaucoup
plus fortes; on a trouvé sur la place le cadavre d'un de leu généraux; on suppose que c'est celui du prince Dolgorouki La place de Smolensk, plantée de superbes bouleaux, était entourée de maisons assez régulières, avant l'incendie du soir, qui a achevé de détruire les plus belles de la ville, déjà fort endommagées par les obus de la veille. Les maisons, construites en grosses poutres rondes dont on a bouché les fentes avec de la filasse, sont fort propres en dedans. Celle où nous logeons était très bien meublée; on le voit encore, quoique tout ait été retourné par nos soldats. Je m'étais emparé d'un matelas de canapé dans l'intention d'y faire un bon somme; les punaises m'en ont empêché.
Les églises grecques sont très jolies. La ville, entremêlée de jardins, coupée par des ravins, avait une population de vingt-cinq à trente mille âmes; la plupart se sont enfuis.
29, — Je suis de service. A sept heures du matin, le corps du maréchal Ney commence à se tirailler avec l'ennemi. Les Russes ont évacué les hauteurs de la ville; il les suit le long de la rivière, sur la rive droite. L'ennemi s'est arrêté à un village, trois pièces de 12, un obusier de l'artillerie de réserve du 1" corps se sont placés sur une éminence de la rive gauche et. prenant la cavalerie et l'infanterie russe en flanc, les ont obligées à se retirer. La fusillade continue. L'ennemi riposte à notre artillerie par deux pièces seulement, qui s'en vont pas à pas. J'arrivais alors sur la rive gauche : l'Empereur m'avait envoyé au général Éblé. qui établissait des ponts à deux lieux à l'extrême droite. Je longeais le bord de l'eau, considérant la retraite des Russes qui s'en allaient en bon ordre, j'avais déjà dépassé de beaucoup leur hauteur, ne me doutant pas de la présence de leurs tirailleurs sur la rive où j'étais. D'une colline, j'en ai vu trois se précipitant dans un ravin où je devais passer: des soldats russes, de l'autre côté de l'eau, ont tiré sur moi au lieu de s'attacher à ceux qui se cachaient; j'ai vu alors clairement que j'allais tomber dans une embuscade et être fait prisonnier (1).
(1) Dans le militaire surtout, à oombion peu <le chose timt la carrière d'un individu, à part même los chances d'être tué ou estropié qui vous