‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 45 sur 196 · CHAPITRE IV — SKPTKMnRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV — SKPTKMnRE

arrête plusieurs Russes, une mèche ;i l.i main. Nos soldats peuvent bien avoir mis le feu en quelques endroits, mais non partout. Il parait que le gouverneur de Moscou a laissé des soldats de police chargés de cette honorable mission.

16. — L'incendie force l'Empereur à quitter le Kremlin. En se promenant sur la terrasse, il dit au comte de Lobau, en considérant l'incendie : « Ceci nous présage les plus grands malheurs (1). » Sa Majesté se rend au château de Pétrosky, à une lieue de la ville. Je traverse Moscou en différents sens, à cheval, au risque d'être étouffé par la fumée. Jamais on n'a vu de spectacle plus horrible : une ville plus grande que Paris livrée au feu et au pillage. Encore vaut-il mieux sauver des flammes ce que l'on peut; une quantité considérable de marchandises ont été consumées. Nos chevaux sont restés sellés dans la cour toute la journée. Le feu menaçant de nouveau la maison où nous étions, on m'a tiré du feu une diligence pour remplacer ma calèche usée. On peut se procurer des voitures à bon marché. Je casse le verre de ma montre; c'est comme si je n'en avais plus, pas moyen d'en faire mettre un autre.

17. — Je suis de service au château de Pétrosky; très beau, entouré de murailles en briques flanquées de tours d'un style grec, il a vraiment l'aspect très romanesque.

Le soir, le coup d'œil de Moscou incendié offre un bel effet de lumière. On m'envoie avec le général Narbonne pour tâcher de préserver des flammes le beau Palais Jaune de Catherine. Nous y arrivons à dix heures du soir, après avoir été forcés de faire de grands détours, à cause du feu qui nous empêchait de passer. Nous avons vu dans les rues beaucoup de soldats russes armés se promenant librement; d'autres, blessés, cherchaient à se retirer des flammes. Nous avons rencontré une foule d'habitants emportant sur des charrettes leurs effets les plus précieux, nos soldats les dévalisaient; nous leur avons donné une escorte. Un grand nombre de ces malheureux sont assis en groupes aux environs de la ville.

Il a été impossible de sauver le Palais Jaune. Nous avons

(1) On ne conçoit pas, d'après ce propos, son séjour d'un mois à Moscou. {Note du maréchal.)

fait rouler plusieurs tableaux: j'ignore leur sort. Nous avons eu le temps d'admirer la richesse de l'ameublement.

18. — A la pointe du jour, nous nous retirons après une nuit blanche. Je retourne à un nouveau logement vis-à-vis de l'ancien, brûlé de la veille. Cette maison appartient au comte Kamensky. à en juger par des lettres d'amour laissées dans sa bibliothèque. Ne pouvant se faire entendre des esclaves, il est très difficile de découvrir le nom du propriétaire. Je passe ma matinée à courir pour sauver un droshki des flammes. Je fais l'acquisition de pelisses de fourrures (1). On est forcé d'acheter du soldat si on veut avoir quelque chose. Ils tirent tout du feu; cela légitime en quelque manière leur pillage. Les ressources de Moscou étaient inouïes; les maisons avaient des provisions pour huit mois, du vin en quantité. Aussi tous nos soldats s'enivrent : on en voit, dans les rues, couchés en long autour de grands bocaux de confitures. Ils ont cassé le verre en rond par le côté, mangent comme à la gamelle, entourés d'une foule de bouteilles de vin; ils en offrent avec générosité aux passants. Il y a beaucoup de vin de Champagne et de vin de bouleau qui l'imite mal. On découvre, malgré l'incendie, des subsistances en abondance dans les caves.

Les dépendances des plus beaux palais sont cà un seul étage : les palais eux-mêmes en ont deux au plus; cela explique l'étendue de la ville pour une population de trois cent mille âmes. Les maisons sont peinturlurées, leur ameublement est d'une richesse remarquable. La construction en bois de leurs dépendances, les cabanes à côté des plus beaux hôtels, ont favorisé la prompte extension de l'incendie.

(1) Je ne m'y connaissais pas du tout : je payais fort cher du renard ne valant pas grand'chose; je ne faisais aucun cas de la martre zibeline. J'achetai pour 11 francs deux petits manchons tirés d'une cave par des soldats. M. de Talmond, rentre en France avant nous, s'en chargea. Je les avais envoyés à ma l)cllc-mère pour lui faire unt^ garniture de robe. Elle vaut 2,000 francs ; cela fut mon seul bon marché. Nous étions fort occupés de nous procurer des vivres, des vêtements. Nous ne pensions en ce moment-là qu'à faire du commerce; cela était amusant. Nous avons bien fait : les fourrures, le sucre, le café nous ont été d'une grande ressource dans notre retraite. (Note du viaréchal.)

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