CHAPITRE IV. — SEPTEMBRE
L'Empereur revient habiter le palais du Kremlin, bien conservé; il est situé au milieu de la ville, au confluent de la Moskowa et de la Néglina. Moscou avait, car ce n'est plus qu'un monceau de cendres, quarante verstes de tour, ou onze lieues. Le Kremlin est bien conservé.
19. — J'avais peu reposé depuis quelques jours; je me suis jeté sur un canapé hier, à une heure de l'après-midi, et j'y dormais encore ce matin à cinq heures.
Notre logement était plein de malheureux sans asile. M. de Narbonne, ne voulant pas les faire sortir, est allé habiter à côté; nous en sommes à notre quatrième. Je parcours la ville pour tâcher de trouver encore des fourrures. J'achète, à la caserne des grenadiers de la garde, un châle pour vingt francs (1).
Je vais au palais. Nous en sommes à une lieue; on rencontre sur la route deux ou trois maisons conservées par miracle. Près du Kremlin, il y en a davantage.
20. — Voilà notre premier vilain jour à Moscou; nous avons une pluie horrible. Tiburce Sébastiani est venu nous voir des avant-postes. Ils sont en communications amicales avec les Cosaques, depuis la prise de Moscou. L'avant-garde s'est portée à huit lieues. Avant de partir, elle a prévenu les Cosaques, qui se sont mis en marche. Lorsque le général Sébastiani voulait s'arrêter, il le faisait savoir à l'ennemi; celui-ci prenait position. On établissait les vedettes à portée de pistolet, les camps à portée de fusil. Le général Sébastiani envoie du vin au général des Cosaques; on est convenu tacitement de ne pas se battre sans se prévenir. Le 18, ils ont fait dire qu'ils ne pouvaient pas quitter leurs positions sans ordres, le général Sébastiani leur a répondu qu'il devait s'en emparer. On a tiré quelques coups de canon, on s'est chargé; cela n'a rien changé aux relations amicales du soir. Les Cosaques continuent à frayer avec nos cavaliers; nos housards
(i) Il m'a bien servi dans la retraite; on le place autour du corps audessous des bras, puis on fait passer les bouts sur les épaules et l'on croise les pointes sur la jjoitrine : ainsi arrangé sous ses liabits, un cbàle tient très chaud. {Note du maréchal.)
leur donnent du vin. Il reste à la compagnie de Tiburce Sébastian! treize hommes montés.
L'incendie continue, mais faiblement, parce qu'il y a peu de maisons à brûler. On met à l'ordre de cesser le pillage; les soldats doivent être reconduits k leurs régiments. Chose singulière, le lendemain de notre arrivée, j'ai vu les esclaves russes restés dans la ville qui pillaient plus que nos soldats.
La ville de Moscou offre encore du haut du Kremlin un fort bel aspect, à cause des églises grecques conservées en grand nombre, et bâties en briques. Il y a sur chacune d'elles cinq ou six clochers à dôme, en cuivre doré ou peint en vert, d'un effet très agréable. On voit au Kremlin une énorme cloche enfoncée dans la terre.
Après avoir habité de superbes appartements, je me suis fait monter, dans une grande salie, un lit. avec l'intention de l'emporter si le feu me force à déménager une cinquième fois; mon sac me sert de drap, mes fourrures de couvertures.
Le piqueur de M. de Narbonne, Augustin, très brave homme, assez niais, est venu me raconter qu'il avait couru après le plus bel oiseau du monde ressemblant à une pintade, qu'il l'avait fait entrer dans ma chambre, qu'il avait cru le tenir; ce chien d'oiseau a cassé une vitre et s'est sauvé. Je ris encore de l'enchantement d'Augustin pour cette bête; j'en ai été la victime, les vitriers n'étant pas communs en cet endroit et à ce moment. Chabot a recueilli à un de nos logements brûlés une jolie boîte d'outils de jardinage; il se propose de la donner à sa mère à son retour.
Les Russes ont eu. à la bataille du 7. cinquante mille hommes au moins hors de combat; on en a acquis la certitude.
21, — Je n'avais plus de papier, j'en ai maintenant de doré sur tranche; je me suis ravitaillé à un magasin indiqué par les chasseurs de la garde. Un chapelier de la garde me vend un chapeau; les mendiants n'auraient pas voulu du mien.
22. — Je suis de service, l'Empereur m'a fait entrer à dix heures du matin dans son cabinet, m'a envoyé porter l'ordre aux chasseurs, dragons et grenadiers de la garde de monter