CHAPITRE IV. — OCTOBRE
d'échange de prisonniers ou plutôt pour examiner nos forces, i" octobre. — Je monte à cheval avec l'Empereur, étant de service; nous nous promenons quatre heures au pas, par un assez heau temps. Nous avons été à un magasin à poudre, nous avons traversé une partie de la ville; que de décombres! Il ne reste pas maintenant un vingtième de Moscou non incendié. Le quartier des Allemands est intact. Les Cosaques prennent une douzaine de voitures de domestiques allant au fourrage. L'ennemi a abandonné de très beaux ouvrages; en se retirant, il s'arrête et défend chaque position. Les Cosaques ont fait prisonniers Alfred Potosky, aide de camp du général Poniatowski, et le général Ferrières, aide de camp du roi de Naples, qui venait de Cadix pour rejoindre. Le maréchal duc d'Istrie est à six lieues sur la route de Kalouga, avec les deux régiments de lanciers de la garde et quelque infanterie. Nous sommes à huit cent soixante lieues de Paris, l'estafette met de seize à dix-sept jours, la poste quelquefois quarante et un.
2. — Le grand maréchal nous demande, pour la troisième fois de la campagne, nos états de service; on s'attend, cette fois, à la sortie d'un travail d'avancement. Je me suis fait au salon de service, avec six chaises rembourées, un fort agréable lit. On nous paye nos appointements, un tiers en papiers de roubles; nous ne savons qu'en faire. On nous laisse le choix de prendre des traites sur le trésor de Paris; nous le préférons. Froid très piquant. Les Cosaques nous enlèvent encore, au fourrage, des domestiques, des chevaux, des soldats.
L'Empereur reste quatre heures à cheval, fait essayer de battre en brèche, avec deux pièces de douze, une enceinte servant aux forçats, pour voir si les briques résistent bien, afin de s'en servir comme d'une forteresse.
Un poste de la garde italienne, fort avancé, n'avait point ses armes chargées; nous avons une confiance inouïe. On ne répétera jamais assez que nous ne nous gardons pas, qu'il faut se garder.
8. — Beau temps froid; on nous prend encore des fourrageurs. A onze heures du soir, M. de Narbonne, entrant dans ma chambre, m'apprend que je suis nommé, par décret de
l'Empereur, chef de bataillon et son premier aide de camp. Je suis doublement heureux. J'avance et je reste près de cet officier général; cela sous tous les rapports m'est extrêmement agréable. Il a ajouté, à la lettre dans laquelle je faisais part à mon père de ma promotion, ce qui suit : « Ne va « pas dire, mon ami, que je suis un impertinent faquin parce « que je ne réponds que par deux sottes lignes à tes deux « aimables lettres. J'aime mieux charger ton fils de te parler « de ma reconnaissance pour le prix que tu as attaché à une « des choses qui m'ont fait le plus de plaisir, car il est bien « vrai que ton fils me plaît, et je t'assure bien que nous ne « risquerons jamais de nous battre, toutes les fois qu'il sera « question de me faire passer ma vie avec ton bon enfant. »
4. — J'ai été déjeuner au château : c'était chose vraiment comique de voir chacun se féliciter, s'embrasser, et de voir les difTérentes manières que l'on a pour montrer sa joie; de tout cela je conclus que les hommes sont de grands fous, et moi le premier. Plusieurs de mes camarades n'ont pu y tenir; ils ont mis la croix ou leurs épaulettessans attendre leurs brevets (1).
Le général Lauriston est parti aujourd'hui en voiture pour aller du côté de Kalouga. en parlementaire.
Le roi de Naples a son quartier général à dix-huit lieues, sur cette route.