CHAPITRE IV. — OCTOBRI-: 1812. IG-i
temps du monde; il y a beaucoup de mouvement dans le service. Sa Majesté s'occupe de l'artillerie. Elle travaille toute la nuit. Elle dort, il est vrai, une partie du jour. On compte sur un départ très prochain. On parle d'aller dans l'Inde. Nous avons une telle confiance que nous ne raisonnons pas sur la possibilité du succès d'une telle entreprise, mais sur le nombre de mois de marche nécessaires, sur le temps que les lettres mettraient à venir de France. Nous sommes accoutumés à l'infaillibilité de l'Empereur, à la réussite de ses projets.
On raconte que le corps du duc de Bellune n'est pas loin de faire sa jonction avec le roi de Naplcs, je n'en crois rien.
6*. — L'Empereur passe la revue de l'infanterie de la vieille garde par un temps assez doux. Briqueville, envoyé au quartier général du roi de Naples, en revient. Ce prince a eu une affaire très vive, le 4 octobre; la division Dufour s'est couverte de gloire; elle s'est fait jour à la baïonnette à travers douze mille hommes. Le général Lauriston revient de sa mission chez les Russes; on en ignore le résultat. Il a été fort bien reçu par les généraux Kutusow et Benningsen. Il existe un armistice aux avant-postes; on doit se prévenir deux heures d'avance.
7. — Il fait un temps superbe. L'Empereur passe la revue de la division Roguet, de la jeune garde. Je prends avec moi le jeune Stanislas Laperche; il a quinze ans et parle russe, polonais et allemand; il me servira d'interprète. Son père est un peintre français établi à Moscou. Il était dans l'intérieur de la Russie lors de notre entrée à Moscou; sa femme y est restée avec trois enfants, fort embarrassée pour les faire vivre. Je lui donne des secours, je procure une place de soldat à l'aîné dans le régiment de Fezensac, nommé dernièrement colonel du 4* de ligne. Leur oncle a été précepteur de Chabot; voilà d'où vient ma connaissance de cette famille. L'Flmpereur se promène longtemps à cheval.
Il y a à la suite du quartier général un nommé Leclerc, marchand de Paris; il me vend 285 francs des épaulettes qui en auraient coûté 150 à Paris, cela n'est pas trop cher, pour le chemin qu'il a été obligé de faire et les risques à courir;
sans lui, les officiers n'auraient pas pu porter les insignes de leurs nouveaux grades ou décorations. Je mets pour la première fois avec joie les épaulettes d'officier supérieur.
8. — Je suis de service, il y a parade. Le duc de Dantzig m'y fait compliment sur mon avancement. Revue de la division Labordc, de la jeune garde. Cet officier général a bien de la peine à marcher; il ne pourra pas supporter longtemps les fatigues de la guerre. Temps superbe; les gens du pays disent : « 11 faut que Dieu soit avec vous; ordinairement il fait beaucoup plus froid. »
9. — Un ordre du jour du 9 octobre prescrit le départ, le 10, pour Wilna, des officiers et soldats blessés pouvant être évacués, sous la conduite du général Nansouty; les officiers assez blessés pour n'être pas guéris avant six mois retournent en France; ceux qui peuvent être rétablis dans trois resteront à Wilna. Talmond est du nombre de ceux qui retournent en France; il vient d'avoir la croix à vingt-quatre ans; il a la goutte et va prendre sa retraite.
Je suis dans un cinquième logement, occupé précédemment par un chef de bataillon des tirailleurs de la garde; il est fort bien. J'ai depuis deux jours pour voisine Mme Solon Grandier; cette dame ne sachant où donner de la tête, M. de Narbonne l'a prise chez lui. Elle a trente-cinq ans, est encore fort jolie; cette créole bien née, parente de Mme de Genlis. a beaucoup de talent sur la harpe. Elle désire vivement en trouver une; n'aimant pas la musique, je tremble de lui en voir découvrir. Je ne suis pas fâché, pour animer la conversation, de sa présence dans la maison; elle est coquette. Je ne lui ferai pas grand mal. Nos deux chambres à coucher sont séparées par une simple cloison; je suis bien décidé à la respecter beaucoup. Elle m'a cependant prévenu que la porte est fermée seulement de mon côté, et (jue les seuls verrous mis sont les miens. Je serai cruel, je sais bien pourquoi (1).
(1) Le puur<|u<ti était le respect que je portais à mon général. Je ne savais pas alors à «luol point il était égal à M. de Narbonne qu'on fût bien avec les femmes avec les(iuelles il avait des rapports. {Soie du maréchal.)