Je séjourne à Wéréja. Je déjeune au bivouac du
major Doreille, Provençal, commandant le régiment Joseph- Napoléon. Ce brave homme ne sachant pas le français est un bon militaire, d'une grande activité; son régiment, composé d'Espagnols anciens soldats, est excellent. J'ai eu beaucoup à me louer pendant ce détachement du colonel Bourmont: il connaît parfaitement la guerre de partisans. L'Empereur arrive dans la soirée à Wéréja.
28. — Nous partons à six heures du matin de Wéréja, l'Empereur s'arrête en chemin pour laisser filer le 3« corps, qui va coucher sur le champ de bataille delaMoskova. Nous passons à Mojaïsk, brûlé en grande partie; les maisons restant sont remplies de cadavres. L'Empereur couche à un château à huit kilomètres en avant de Mojaïsk. sur la route de Smolensk. Mes chevaux sont bien logés à l'église. On nous permet de porter des bonnets fourrés. On ordonne à tous ceux ayant des voitures d'évacuer un blessé; la mienne reçoit un brigadier des chasseurs à cheval de la garde, touché d'un biscai'en à l'épaule. Je me fâohe contre mon laquais d'avoir jeté un lit de fer apporte de Moscou, ma voiture étant trop chargée (1). Temps froid avec du soleil.
29. — Nous quittons notre gîte à sept heures du matin, nous arrivons à six heures du soir à Ghja (seize lieues), après nous être arrêtés au couvent servant d'hùpital en arrière du champ de bataille du 7, i)Our faire charger les blessés sur les voitures qui passent. Le spectacle de ces malheureux estropiés voulant tous être emmenés est effroyable; malgré le nombre considérable d'équipages, les moyens de transport sont insuffisants, et il faut se fâcher contre les conducteurs, qui se défendent d'en recevoir. Ghja, jolie ville à notre premier passage, est brûlée, sauf trois ou quatre maisons: j'ai la bonne fortune d'une chambre chaude où étaient Ségur et Canouviile. A niiiniil. lieausset et Turenne sont arrivés. Tne scène entre lk'aus>el. se plaignant de n'avuir pas de place par terre, et Ségur le plaisantant, niuis a beaucoup fait rire. Temps froid.
(1) Je ne croyais pas alors arriver au Niémen cntièreuient dépouillé. (A'ote du maréchal.)
CHAPITRK V. — OCTOBRE 4812. 179
30. — Je suis de service. On comptait sur un séjour à Ghja; à midi l'Empereur demande ses chevaux, s'arrôte pendant deux heures auprès de la ville pour laisser filer les troupes. Sa Majesté fait presque l'avant-garde; les Westphaliens, tête de colonne, arrivent en môme temps qu'elle à hauteur du château de Velitschevo, sur le bord d'un lac; nous y avons couché. En allant, on en avait ôté les fenêtres. L'Empereur cause avec tous ceux qui entourent un grand feu de bivouac; il dit qu'un malh(iur partagé par beaucouj) de monde est senti moins vivement.
Pendant le souper, j'avais posé mon petit portemanteau dans le vestibule; on me l'a volé. J'avais dedans les choses commodes pour la toilette; il ne me quittait jamais, car je connais le goût des frères d'armes pour le bien d'autrui. J'y avais mis des souvenirs moscovites pour les donner en France; on l'a retrouvé vide dans un bois voisin. Je n'ai pas vu depuis deux jours un seul de mes gens. Je suis sans pelisse, je n'ai pu dormir, le froid est à 4 degrés; on y est beaucoup plus sensible quand on est mal couché, étant presque toujours à l'air. Après avoir été morfondu la nuit, le matin on n'est pas bien disposé. Nous causons de nos quartiers d'hiver; on croit à leur établissement sur le Dnieper et la Dwina.
31. — Je découvre mon domestique Ayharts qui couche depuis deux jours dans les mêmes endroits que moi; il n'ose pas se montrer, s'étant laissé voler ma pelisse. Un de mes Polonais se promène de son côté avec ma peau d'ours; ma voiture est en arrière, et je n'ai pas une chemise pour changer. Avec cela, il y en a de plus malheureux. .l'ai souvent réfléchi que. pour éprouver tous les inconvénients de la pauvreté, il n'y avjiit rien de mieux que de se faire militaire: on sent, il est vrai, ensuite le prix de Tabondance.
L'Empereur met un lioniu't fourré, une pelisse verte. Nous faisons «lix lieues et arrivons à Wjasma, presque entièrement brûlé. On y trouve huit estafettes; on n'avait pas voulu les laisser passer, à cause des Cosaques et des paysans armés. La brigade Evers, de deux mille chevaux de différents régiments, rejoint. Jamais on n'aura fait un cours de cadavres
pareil, pour l'étendue, à celui suivi par ceux qui ont fait cette campagne: on en voit dans tous les coins, sur toutes les routes, des frais et des vieux. Le temps est froid, mais sec; l'artillerie et les voitures marchent facilement. On trouve des fourrages à une lieue du grand chemin. Je couche dans une chambre voûtée, avec mon cheval. Giroux et Chabot, auquel on a volé sa montre. Les chevaux se détachent, nous empêchent de dormir: en quoi le froid les aide.
i" novembre. — Mes domestiques n'arrivent jamais. Je prends un dragon démonté pour me servir.
Séjour à Wjasma. La vieille garde, restée en arrière. rejoint. Les Westphaliens partent: le duc de Trévise les suit avec les cavaliers démontés et son corps. Le soir arrive le 3' corps: le 4* marche après le 3'. le 1" fait Tarrière-garde.
Je m'impatiente contre mon équipage resté en arrière: je n'ai ni linge, ni fourrures.
2. — Le 2 novembre, je reste à Wjasma jusqu'à deux heures pour attendre ma voiture; elle était en avant, et je la retrouve en chemin, j'en étais fort inquiet, les Cosaques ayant fait plusieurs hourras sur la route, suivant leur habitude journalière. Je traîne trois lieues par la bride un cheval fourbu: cela n'est ni amusant ni étonnant, le bivouac sans manger n'arrange pas les chevaux.
Le prince d'Eckmûhl est inquiété par l'ennemi et obligé de laisser successivement partie de son artillerie, faute de chevaux. L'ennemi s'est placé entre lui et le 1" corps; ils se sont rejoints à la baïonnette. Notre perte s'élève à trois ou quatre mille hommes, blessés, tués ou prisonniers. Le quartier impérial est porté à Semlewo: sept lieues.
Je passe une bonne nuit sur la paille dans une chambre, avec tous les ofliciers de la Maison. J'ai chaud, grâce à des pelisses de femme retrouvées. On vole à Chabot son cheval et son portemanteau: deux de mes chevaux restent aussi sur la route.
3. — Je suis de service. Nous quittons notre gîte, nous nous rendons à Postéa (^sept lieues): il fait, le jour, une chaleur d'été, et les nuits sont froides. Le cheval a un grand