CHAPITRE V. — NOVEMnRE
moins utile pour l'éclairer. Quatorze pièces de canon ont été enciouées dans la joiiiiiéc. [.(;s soldats, ne vivant que de cheval, sont attaqués d'une singulière maladie; ils ont l'air ivres, font des mouvements précipités, tnndjcnt par terre en (lisant : « Je n'ai j)lus de force » et meurent. Cinquante sont restés sur la route ce jour-là; au bivouac quitté ce matin par le maréchal, il est mort deux cents hommes de son corps et des traînards des autres. Une chose affreuse, c'est d'être obligé d'abandonner les blessés qui ik; peuvent pas marcher; un pain de deux livres se vend 20 francs, et heureux quand on peut en trouver. La route est pavée de chevaux morts.
Je pars à neuf heures du soir, après avoir fait un assez bon dîner avec un peu de pain, au bivouac, au milieu de la neige et des sapins, avec les aides de camp du maréchal. Le colonel Fezensac y était invité; il n'avait pas de pain chez lui.
Je traverse une quantité considérable de bivouacs d'amateurs, nom donné aux soldats voyageant pour leur compte. Je fais un peu manger à Mikareika mon bucéphale; je pars avec mon dragon par un temps épouvantable de neige, de vent. Je roule sans cesse avec mon cheval; je suis obligé d'aller à pied presque continuellement.
Le 1" corps était bivouaqué entre la rivière Ost et le Borysthène. On n'avait pas placé de poste pour indiquer le logement de l'Empereur; je le dépasse, fais une longue et inutile promenade, tant à pied qu'à cheval, et j'arrive enfin vers les six heures du matin, le 8 novembre, au quartier de l'Empereur, situé à un château. C'est une des plus cruelles nuits de ma vie pour les souffrances physiques.
8. — J'ai rendu compte au major général; l'Empereur, contre l'ordinaire, a dit au prince de Neufchàtel de m'entendre à mon arrivée, apparemment Sa Majesté dormait. Je lui ai peint de mon mieux l'état de détresse du 3* corps, les vives demandes faites par le maréchal Ney d'un envoi immédiat de vivres; on a dirigé, en conséquence, sur le 3" corps de l'caude-vie et quelques bœufs pris à la garde.
A sept heures, l'Empereur part avec le même temps, moi avec le môme cheval. Nous arrivons à Bérédins, maison de
poste. Nous sommes à couvert, quoique à l'étroit, nous pouvons un peu reposer. Beausset a la goutte; on marche sur ses pieds, il crie que c'est une boucherie. Cet excellent homme, ce mien cousin, est généralement aimé dans la maison de l'Empereur. J'ai perdu mon dragon pendant la nuit, et je n'ai plus de domestique avec moi. Mon malheureux cheval, ayant fait vingt-trois lieues, a mangé de la paille pour seule nourriture, et encore pas beaucoup.
9. — Nous partons à sept heures du matin, nous entrons dans Smolensk à une heure, traînant pour la plupart nos chevaux par la bride dans la neige. Notre ardent désir d'arriver à Smolensk, brûlé presque en entier, offrant peu de ressources, prouve à quel point nous sommes misérables. Je suis à mon septième cheval perdu; mon meilleur, l'Anglaise (1), et un autre sont restés en chemin.
Les Russes ont occupé Witepsk avec un gros détachement : ils y ont pris quinze cents hommes; nous avions dans cette ville des magasins. très considérables. Le général Baraguayd'IIilliers est avec cinq mille hommes sur la route d'Elnia: le maréchal duc de Bellune est du côté de Tchéria avec vingt mille hommes et le 2* corps; le 6' couvre Wilna.
10. — Ma voiture arrive. C'est un événement heureux: j'étais sans chemise. J'ai la semelle de mes bottes emportée, chaussure peu commode pour marcher dans la neige. On me vole un cheval.
J'ai été envoyé au général Grouchy, commandant les \" et 3* corps de cavalerie. C'est un de ces hommes de tète comme on en voit peu; on connaît, dans les occasions comme cellesci, les véritables gens d'honneur, les véritables braves.
Une demi-brigade provisoire de la division Baraguayd'ililliers, commandée par le major Tracy, a été faite prisonnière; le général Augereau a été pris également.
11. — Je suis de service. Un aide de camp du duc de Bellune arrive de Tcheria: son corps, le 9% a eu plusieurs
(1) L'Anglaise était une jument favoriti' do M. do Castcllane, père du maréchal, alors (ju'il olait préfet à Pau; il l'avait prêtée à la reine Horteuse pendant un séjour qu'elle fit aux eaux de Saint-Sauveur, en 1807.