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Quatrième jour de séjour à Smolensk. Nos chevaux

48G JOURiNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE.

sont sans fourrages, et nos domestiques sont allés à une lieue en chercher : poursuivis par les Cosaques, ils n'en ontpas rapporté.

Le 4» corps avait de Dorogobuje pris la route de Witepsk: il est arrivé après avoir été forcé d'abandonner son artillerie. On entend le canon tout l'après-midi; on se bat, le soir, près de Smolensk. Temps froid, mais sec. Nous avons u^ logement désagréable; on est condamné à être gelé ou enfumé, assis près de ce maudit poêle. M. de Narbonne me raconte les histoires les plus amusantes. Il est du petit nombre d'hommes de cœur dont le courage augmente en proportion de nos désastres.

14. — Nous quittons Smolensk. L'aide de camp de service m'avait d'abord désigné pour y attendre l'arrière-garde, ne trouvant pas d'officiers sous sa main, à cause du talent de certains de nos camarades pour éviter les missions pénibles; je lui ai répliqué : « Je resterai, mais cela n'est pas mon tour. » Il m'a répondu : « Je le sais, vous marchez plus souvent que d'autres, vous êtes actif et zélé. » Il a ajouté : « Cela n'est pas juste; si je puis en découvrir un autre, il aura la corvée. » Cela est tombé encore sur un officier qui ne se cache jamais, M. de Briqueville; ce n'est pas non plus son tour, mais il était à marcher avant moi.

L'Empereur monte en voiture avec le roi de Naples. escorté pour la première fois par un bataillon d'infanterie de la vieille garde: le prince de Neufchàtel. le grand maréchal, le grand écuyer, l'aide de camp de service suivent dans des traîneaux. Il meurt un grand nombre de chevaux. On est obligé d'abandonner plusieurs pièces de canon. Passage do deux ponts; ces défilés sont un embarras du diable. Je trouve la voiture de M. de Narbonne qui ne peut plus avancer; Mme Solon Grandier. qui est dedans, est fort embarrassée. Le chasseur de notre général, homme très fort, a bu beaucoup d'eau-de-vie, s'est endormi; il est mort. Le quartier impérial est établi à Karitnoé. Temps très froid, terrain extrêmement glissant. J'ai fait la route à pied, je me suis ramassé plus d'une fois. Nous couchons les uns sur les autres dans une cuisine de paysan.

CHAPITHK V. — NOVEMBRE 1812. 187

15. — Je suis de service. Nous quittons Karitnoé, pour nous rendre à Krasnoé, où nous sommes à trois heures; sept lieues. Temps froid, 12 degrés au moins, un peu de neige.

Hier douze cents hommes d'infanteiic russe avec de l'artillerie ont attaqué Krasnoé, occupé par les cavaliers démontés; le général Séhastiani les a repoussés. Les Cosaques se présentent à la tête de notre colonne avec de l'artillerie. Les Westphaliens les chassent; ils sont ensuite tombés sur la queue, embarrassée dans des défilés. Il y a des passages de ponts diaboliques; les Cosaques nous ont pris quelques hommes. Un grand nombre de voitures ont été pillées; aussi, le soir, chacun apprend successivement la perte de ses effets; probablement la mienne est du nombre. Je n'en serais pas fâché, si cela nous apprenait à marcher plus en ordre. Le fourgon des cartes et papiers de l'Empereur a été pillé et brûlé. Deux caissons de trophées, parmi lesquels se trouvait la croix d'Ivanowitch, voulant passer sur la glace, se sont enfoncés; hommes et chevaux, tout a été englouti. Je ne suis pas encore accoutumé à aller à pied; aussi suis-je bien fatigué.

10. — A quatre heures du matin, la division Roguet, des fusiliers ei voltigeurs de la garde, a attaqué à une demi-lieue de Krasnoé un village occupé par de l'infanterie russe et de la cavalerie; ils sont arrivés à la baïonnette, ont tué six cents Russes, malgré le feu de l'artillerie et de mousqueterie de l'ennemi. Les fusiliers, s'y étant pris de grand matin, ont été dans la nécessité d'attendre le jour pour poursuivre; cette division a perdu trois cents hommes. Le 4« corps arrive le soir; le vice-roi a trouvé l'ennemi à cheval sur la route avec de l'artillerie; ayant été forcé de laisser la sienne dès avant Smolensk, il a été obligé de se jeter sur la droite. L'auditeur Villebranche, intendant de Smolensk, aimable homme, a été tué d'un boulet, au milieu d'un bataillon carré. Le régiment Joseph-Napoléon a perdu son major Doreille. Détaché avec lui au commencement de la retraite, cet officier supérieur m'avait raconté qu'il avait eu ses six frères tués depuis le commencement des guerres de la Révolution; il était le seul soutien de sa vieille mère dans la misère.

17 . — A la pointe du jour, rEinpereur se porte à la tête de la vieille garde, sur la route de Smolensk. Le maréchal Mortier est envoyé avec la jeune garde, à deux lieues en avant, à la rencontre du 1" corps. Le S"» régiment de grenadiers de la garde, composé de Hollandais vêtus de blanc, réduit à trois cents hommes, attaque un village sur la droite et y perd la moitié de son monde.

L'ennemi a déployé environ deux mille hommes, bon nombre de canons; il entourait presque Krasnoé. Les lanciers de la garde, sous les ordres du général Golbert, étaient placés sur la droite de la route, exposés aux boulets. L'Empereur était sur le grand chemin avec les quatre régiments d'infanterie de la vieille garde.

L'ennemi s'étant aussi montré sur la gauche, le 1" bataillon du 1" régiment de chasseurs à pied de la garde s'est avancé franchement vers l'ennemi, y a perdu son chef et quelques hommes tués par les boulets. Un moment après le mouvement de ce bataillon, un officier arrive et annonce la jonction du !«' corps avec la jeune garde. Le 1*' régiment de voltigeurs, division Roguet, a été anéanti, le seul bataillon carré qu'il a pu former ayant été enfoncé par les cuirassiers russes.

A l'instant où Sa Majesté rentrait dans Krasnoé, des boulets ont traversé la route, le duc de Plaisance lui a observé qu'elle était fort exposée . L'Empereur l'a envoyé promener fort énergiquement, ajoutant : « Depuis vingt-cinq ans. les boulets me labourent les jambes. » On a pris cependant le pas accéléré.

Hier, un bataillon du 2« régiment de grenadiers à pied de la garde, qui escortait de l'artillerie, l'a vigoureusement défendue au passage d'un défilé; la jeune garde a eu ordre de revenir et a remplacé d'abord la vieille; cette dernière est rentrée dans Krasnoé. Le 4" corps a occupé ensuite la position de la jeune garde et a reçu l'ordre d'y attendre le 3% sous les ordres de M. le maréchal duc d'Elchingen. W pouvait être alors dix heures du matin, TEmpereur s'est mis en marche. un bAton à la main, à la tête de la vieille garde, suivi de sa voiture. Sa Majesté est montée aussi quelques instants à

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