CHAPITRE V. — NOVEMBRE
cheval. Nous étions éclairés à notre gauche par la cavalerie de la garde, à laquelle les Cosaques tenaient fidèle connpagnie avec du canon. L'état-major de l'Empereur a perdu dans cette journée le capitaine Giroux, bon et ])rave officier. En revenant de l'arrière-garde, il a voulu forcer le passage à la tête de quelques isolés, ramassés, et il a été blessé mortellement d'un biscaïen. Le quartier impérial est porté à Liadony (cinq lieues); c'est là que nous trouvons les premiers Juifs polonais. Nous éprouvons un grand plaisir à voir des habitants dans les maisons; une partie de la ville a été incendiée suivant l'usage. Je retrouve mes effets sur une charrette, ma voiture ayant été abandonnée; j'en avais fait mon deuil.
M. le duc d'Elchingen, ayant avec raison quitté Smolensk un jour plus tôt qu'il n'en avait l'ordre, arrive devant Krasnoé, avec son corps d'armée de moins de trois mille hommes, malgré les renforts reçus. Cette ville étant occupée par l'ennemi, il attaque sur-le-champ, espérant que le canon du prince d'Echmûhl se fera entendre. Le 48' régiment marche sans hésiter sur les batteries ennemies; son colonel Pelet y est blessé de deux coups de feu. M. le maréchal Ney, voyant que le 1" corps ne lui répondait pas, a pris sur-lechamp le parti de se jeter à droite, de passer le Borysthène ^ sur la glace, vis-à-vis de Krasnoé, et de rejoindre Tarmée à Orcha. Un parlementaire ennemi est venu sommer le maréchal de se rendre, lui annonçant que pas un homme de son corps ne pouvait échapper, cent mille Russes occupant Krasnoé. Le duc d'Elchingen a répondu : « Jamais maréchal d'Empire ne s'est rendu. Je suis assez fort pour me défendre contre l'armée russe, vous pourrez vous en convaincre par vous-même. » Pendant toute la retraite de M. le maréchal Ney, le plus beau fait d'armes du siècle, ce malheureux parlementaire a été exposé à la mitraille, les yeux bandés (1). 18. — L'Empereur part à cinq heures du matin de Liadony; nous arrivons à cinq heures du soir à Dombrowna, petite ville polonaise (32 kilomètres); il dégèle, les traîneaux
(1) Ce passage a été ajouté par le maréchal de Castcllaiie en marge de sou « Journal. »
deviennent inutiles. Nous apprenons Toccupation de Minsk par les Russes; on y avait réuni de grands magasins.
LEmpereur est sur pied toute la nuit. Je suis de service: nous n'avons pas un instant de tranquillité. Sa Majesté est logée dans une maison habitée par une princesse polonaise: nous avons de l'eau à mi-jambes en traversant la cour, chose fort agréable la nuit pour faire des courses en ville.
19. — Avant le jour, vers les sept heures du matin, nous avons eu une alerte, des Cosaques se sont montrés en arrière de la ville, ont fait fuir cinq ou six mille trafnards. qui sont accourus en criant : « Aux armes ! l'ennemi est là. » La garde se met en bataille. On s'attendait à avoir à repousser quelque vingt mille hommes: cela s'est borné à douze Cosaques.
M. de Garaman. capitaine d'artillerie du 1" corps, n'ayant plus ni canonniers ni canons, ayant perdu ses chevaux et ses effets, est venu nous demander asile. Je lui donne un habit. M. de Narbonne lui prête un cheval. Nous mangeons du riz au chocolat: c'est un événement.
Nous passons le Borysthène en arrivant à Orcha (20 kilomètres): la route est bordée de beaux bouleaux, le pays est coupé: on passe deux ruisseaux. L'Empereur loge dans un grand couvent. On m'a perdu mes cartes. Un auditeur m'apporte une caisse sous le couvert du ministre Daru: il en a pris le plus grand soin, croyant faire sa cour à une Excellence: il a été attrapé en voyant qu'il s'était donné cette peine pour un simple officier de l'état-major de l'Empereur. Son désespoir a été comique. Je dois cette bonne fortune à la j)r<''vuyan«'e de mon excollcnt père. Cette caisse contient des tablettes de bouillon, du chocolat, deux chapeaux. J'en donne un au page Fresnel, qui m'a rendu le même service en allant. Je gratilie d'un cachet le maîtie d'hotel de rEmpereui". Gérard, (pii me soigne à notre table, où nous mangeons S'uivent du cheval: j'en donne un autre au directeur des estafettes. Maigarita. ijui fait partit" mes lettres pour ma famill» .
Les hourras des Cosaques sur la route sont journaliers.
20. — Le quartier général est porté à Boronovo. à un château un peu à droite de la route. Le soir, un colonel polonais