Nous allons à la Roche-Guyon
8. — Séjour à la Roche-Guyon. Nous allons nous promener au haut de la montagne; on vient d'y construire un kiosque d'où on a la vue des vallées d'Epte et de la Seine. Le haut de la tour est arrangé; la vue en est superbe. La chambre noire dans une tourelle est fort curieuse. La salle de comédie, qui est dans les caves du château, est fort jolie.
17. — Nous partons d'Acosta pour Paris; nous allons en passant à Saint-Germain au Val, voir chez Mme de Poix la princesse de Ilénin, tante de ma femme. Nous y apprenons que Mme de Broc, dame de la reine Ilortense, en passant un torrent en Suisse sur une planche, est tombée et s'est tuée dans sa chute.
19. — Nous faisons des visites de noce. La conversation ne laisse pas que d'être intéressante; faites-en dix, ce sont toujours les mêmes questions, auxquelles on administre les mêmes réponses.
21. — Visites de noce, et entre autres au couvent des Anglaises, où les pensionnaires ont entouré leur ancienne camarade.
J'ai vu Mme de Jarnac, qui est enchantée de mon mariage.
24. — Les bruits ne sont pas à la paix aujourd'hui à Saint- Gloud; on prétend que M. de Narbonne est rappelé de son ambassade de Vienne.
26. — Nous allons à Reuil ; nous nous arrêtons chez Mme de Damas, à Livry; elle nous guettait dans un pavillon qu'elle a sur la route; elle fait profession d'aimer beaucoup ma femme.
28. — Mme de Laval mande à mon père que M. de Narbonne lui écrit de Dresde que, par décret du 21 juin, je suis colonel-major au l*' régiment des gardes d'honneur. Je suis étourdi de cette nouvelle; je n'y crois guère.
i" juillet. — J'ai la confirmation de ma nomination de colonel-major (1). Les jours passent bien vite quand on est heureux, et la vie de la campagne est bien douce avec un intérieur comme le nôtre.
3. — Promenade sur le bord de l'eau jusqu'à la Ferté-sous- Jouarre. Suivant notre usage, nous jouons le soir au billard; nous lisons, nous causons; nous nous convenons, de sorte que notre temps se passe agréablement.
4. — C'est aujourd'hui la fête de Reuil. On danse ordinairement dans le parc, mais le temps est si vilain qu'on ne peut illuminer.
5. — On fait du feu, et l'on se chauffe avec plaisir; c'est inouï au mois de juillet. M. Boutroy, musicien de Meaux. vient donner des leçons de piano à Mme de Gastellane et pour
(1) Parvenu en neuf ans de simple soldat an grade de colonel , j'étais un des trois plus jeunes de l'armée ; une brillante carrière rtait ouverte devant moi; il no fallait que vivre sous Napoléon pour arriver aux plus hauts emplois militaires. Trois choses m'ont fait un grand plaisir dans mon métier : li^s épaulettes de sous-lioutenant, la Légion d'honneur et le grade de colonel.
Le comte de Lobau était aide-major général de la garde ; il écrivit à mon père, en l'assurant de nouveau de son intérêt pour moi, et lui témoignant sa joie de ce que les gardes d'honneur faisant jjartie de la garde, il se trouvait en relation avec mon corps. {Noie du maréchal.)
CHAIMTnK VI — JIIIJ.KT 1813. 233
cela fait ses cinq lieues à pied, chaque fois. Il reste la journée, cela coûte iO francs; il a beaucoup de talent.
15. — Départ de Ileuil pour Paris; c'est la première séparation d'avec ma femme. Elle m'a été bien pénible, quoique cela ne soit que pour deux jours.
10. — Je vais le matin à Versailles. Je vois le général Pully; je commande mes uniformes et je conviens avec lui de m'établir à Versailles dans huit jours; je retourne à Paris et de là à Reuil.
17. — Arrivée du peintre Hesse; c'est un bon garçon, assez original.
Il y a à Rcuil un M. King, Anglais prisonnier, qui est venu nous voir; il ne me paraît pas fort sur le français.
18. — Arrivée de M. de Laporterie à onze heures du soir. C'est un homme d'une activité singulière, mais qu'il porte sur (les niaiseries. II a quarante-cinq ans, aime la chasse à la folie; il part à quatre heures du matin, revient à midi pour déjeuner, ayant tué un trie, un cul-blanc ou un oiseau de cette force; ensuite il va dresser ses chiens sur le bord de Tcau. Il est toujours très affairé : un appeau cassé qu'il faut raccommoder, son fusil à nettoyer; personne n'y touche que lui. Je l'ai vu faire trente-deux lieues pour une partie de chasse.
Il connaît tout le monde, est fort obligeant. Avez-vous un cheval à acheter? Il vous le choisira. Faut-il le dresser? Il le montera. Il fait cinquante visites par jour. Où courez-vous donc si vite? A peine peut-il vous répondre. Il faut qu'il aille rue de la Concorde, chez une duchesse de ses amies, voir passer le cortège qui ira à Notre-Dame; il courra vite ensuite à la cathédrale pour ne pas perdre la place qu'il a dans la nef; de là il doit aller chez une dévote au faubourg Saint-Germain, dîner au Marais, puis faire une partie de trictrac au faubourg Saint-IIonoré. Il a le plus joli petit alnianach du monde à donner à une femme de la chaussée d'Antin qu'il ne peut se dispenser de lui porter dans la soirée; il est oblige d'aller près de la Grève, chez le préfet de police, dont c'est le jour et dont la femme ne lui pardonnerait pas
d'y avoir manqué. Il est fort obligeant; tout le monde le reçoit avec plaisir. Il est très peu riche; on lui a fait avoir une place. Il n'a pu y tenir; il fallait être quatre heures assis, il en serait mort.
23. — Je passe à la Ferté la revue du troisième escadron de mon régiment qui y passe. Gardes et officiers ne savent rien; il est inouï qu'on fasse partir pour l'armée une troupe aussi peu instruite. Deux mois de Versailles les auraient plus formés qu'un an d'armée.
24. — Je vois encore le 3' escadron du régiment; il est bien mal paqueté. Le système de faire partir pour l'armée des gens, le lendemain de leur arrivée au dépôt, sous prétexte qu'ils se formeront en route, perd l'armée française, ainsi que le système des régiments provisoires, qui depuis cinq ans est à la mode. Chacun y apporte l'esprit de son corps et ne prend point d'amour-propre pour un régiment qui ne doit plus subsister après la campagne.
27. — Départ de Reuil pour Versailles. Je fais, à mon arrivée, connaissance avec plusieurs officiers. Je dîne chez le général Pully, colonel du régiment, qui est bien bon et fort aimable. Il est mon grand-père par ma femme.