‹ Journal du marquis de Dangeau (volume 3)Chapitre 13 sur 27 · QUARTIER DE M. DE XIMENÈS · texte numérisé non relu

QUARTIER DE M. DE XIMENÈS

De la Meuse à la Sambre.

Piémont 2 bataillons.

Marquis de Gramont. . . 4 escadrons.

Piémont 1 bataillon.

Vexin 1 bataillon.

Rannes 4 escadrons.

Caylus 4 escadrons.

Languedoc 4 escadrons.

Aunis 1 bataillon.

Harlus 4 escadrons.

Royal-la-Marine ^. . . . . 1 bataillon.

Mardi 3, devant Namur. — On a fait, cette nuit, la descente du fossé de la demi-lune ; on Ta comblé, et on a entré dans la demi-lune que les ennemis n'ont point défendue. Nous n'avons perdu que trois ou quatre soldats à tout cela ; nous avons sur le bord de la Meuse en deçà, une batterie de huit pièces de trente-trois qui battent la face gauche du bastion que nous attaquons , et il est déjà si déchiré qu'on ne doute pas que la place ne se rende dans deux jours. — M. leprince d'Orange a marché aujourd'hui; il est venu camper à l'abbaye du Parc. Il n'a pas

96 JOURNAL DK DANGEAU.

fait plus d'une heure de marche ; il est encore à huit lieues de M. de Luxembourg; ainsi apparemment qu'il ne songe pas à secourir la ville. Ils ont fait dans leur armée et à Charleroy trois salves de réjouissances pour le gain du combat naval ; mais ils ont accoutumé de faire des feux de joie, lorsqu'ils ne sont pas tout à fait battus. — Le roi envoie M. de la Valette pour servir de maréchal de camp dans l'armée de M. de Luxembourg. — M. de Villers, lieutenant dans le régiment du roi, et deux autres hommes dont on ne sait pas le nom , sont montés après dîner par la brèche qu'a faite notre canon, et sont entrés dans le bastion ; les assiégés, à ce qu'ils croient, se sont retranchés dans la gorge. Ce bastion-là est attaché à la vieille enceinte par une grosse tour ; ainsi il n'y a plus de fossé à passer. — On mande de Paris que madame la princesse de Carignan est à l'extrémité. Le vieux marquis de Valence, beau-frère de M. de Luxembourg , qui avoit quatre-vingts ans passés, est mort.

Mercredi 4 , devant Namur. — Cette nuit on a étendu et élargi les logements, et ce matin on a comblé le fossé du bastion et attaché un mineur à la face droite. L'aprèsdinée, on s'est logé sur la pointe du bastion; nos batteries de delà la Meuse ont tellement déchiré la face gauche qu'on ne doute pas que la place ne se rende demain. Le roi même avoit envie dès ce soir* de la faire sommer. — M. le prince d'Orange n'a point marché aujourd'hui. M. de Luxembourg a rapproché sa gauche d'ici, et s'est mis encore dans un plus beau poste que celui qu'il avoit à Gembloux ; il a sa droite à la Mehaigne et sa gauche versMazy, où le roi campa en venant ici. Le roi envoie encore demain six bataillons, qui sont Crussol, Lorraine , les deux d'Anjou, Artois^ la Fère, et douze escadrons, les quatre de laBessière, les quatre du commissaire général, et les quatre de Boufflers ; le comte d'Auvergne et le duc de Villeroy les mèneront et demeureront dans son armée. — M. le Duc a monté ce soir à la tranchée, et l'on croit

JUm 1699. 97

que la place se rendra avant qu^il soit relevé. M. le Dauphin a été ce|matinà la tranchée ^ le roi ne le lui avoit pas voulu permettre jusqu'ici. — On a eu de mauvaises nouvelles du combat de mer qui s'est donné dans la Hanche le 29 de mai^ mais on ne sait encore aucun détail.

Jeudi 5, devant Namur. — Les assiégés battirent la chamade à six heures du matin ; sur les dix heures ils envoyèrent des otages au roi qui proposoient qu'on permit au gouverneur d'envoyer avertir le prince d'Orange de l'état où étoit la place , et que cinq mille hommes de la garnison pussent en sortir pour aller joindre leur armée. Le roi, qui n'avoit point voulu les voir, leur fit dire par M. de Barbezieux, à qui ils avoient parlé, qu'il vouloit que toute la garnison rentrât dans le château ou qu'ils fussent prisonniers de guerre , et qu'il vouloit qu'on lui ouvrit une porte le soir à six heures ^ sinon qu'il ordonneroit à la batterie et aux tranchées de recommencer à tirer. Ils ne furent pas plutôt retournés à la ville que le gouverneur, les officiers et les bourgeois résolurent de se soumettre aux volontés du roi. Les gardes françoises et suisses, sur le soir, prirent possession d'une des portes de la ville; on fit trêve jusqu'au samedi matin. Le roi a donné à M. de Guiscard le gouvernement de Namur, et la maison de plaisance qu'a le prince de Barbançon à un quart de lieue de la ville. — M. le prince d'Orange a marché aujourd'hui; il prend le chemin de venir à Hannut. — Le major de Boulogne qui est arrivé ce matin, et qui étoit au combat de mer *, a dit que M. de Tourville, qui n'avoit que quarante-deux vaisseaux, attaqua les ennemis, qui en avoient quatre-vingt-dix; il a parlé comme s'il n'y avoit pas eu une grande perte de notre côté, mais il est impossible, à la disproportion, des flottes que la nôtre n'ait beaucoup souffert (1).

(1) Stir la bataille delà RogoC) Voy, IwMéimires du fnàrqiHs de Villette, p. 113 , et les pièces citées dans Vffist, de la marine franc, par L. Gnérin.

* Le roi ifAdgleterre avoit persuadé au roi qu'il avott des intdligences sur la flotte angloise et hollandoise, qui étoît de pluà de quatrevingts vaisseaux. Leroiencroyoit aussi avoir de si certaines qu'il ordonna à Tourvîlle de l'attaquer^ quoiqu'il n'eût que quarante vaisseaux. 11 représenta et votdut un second ordre. Les intelligences se trouvèrent fausses , et Tourville, qui fit des prodiges, fut hattu. Ce qui rendit la débite entière ce fut de n'avoir aucun port dans la Manche , où M. Golbert et M. de Seîgnelay surtout en vouloit faire, et dont il fut empêché par la jalousie de M. de Louvois (1). L'armée du maréchal de Bellefonds, prête à s'embarquer, fut en partie témoin de la bataille navale de dessus le rivage, et le roi d'Angleterre fut accusé d'avoir laissé échapper sa joie de voir la valeur et la supériorité des Anglois en regardant le combat. Le roi eut à cette occasion un cruel tire-lesse. Pontchartrain , resté à Paris, adressoit ses courriers à Châteauneuf, son cousm, qui portoit les dépêches au roi. Le courrier de cette funeste bataille fut rencontré par un de Barbezieux, qui s'accosta de lui pour lui tirer les vers du nez. L'autre, plus matois, qui s'en aperçut, lui confia comme à grand'peine qu'il portoit la nouvelle d'une grande bataille gagnée à la Hogue par notre flotte. Un peu après ce secret échappé , le courrier de Barbezieux, mieux monté, redouble de vitesse, le devance et débite sa nouvelle à Barbezieux. Celui-ci court au roi la lui apprendre , qui mande Châteauneuf, étonné de n'avoir point de courrier. Six ou sept heures après l'autre courrier arrive à son aise. Châteauneuf le querelle; le courrier répond qu'il n'avoit pas cru ce qu'il apportoit si pressé. — « Comment pressé ! s'écrie Châteauneuf en fîirie , que le roi sache déjà la bataille gagnée et par autre que Pontchartrain et moi; » prend ses lettres, les ouvre et demeure déconcerté. 11 va chez le roi, qui le fut bien davantage, et qui, bien en colère, manda Barbezieux, et devant Châteauneuf lui lava bien la tête.

Vendredi 6 , devant Namur. — Il y eut toute la journée trêve, et grand commerce dans la ville entre les officiers des ennemis et les nôtres. Toute la garnison monte dans le château, et il parolt même qu'ils le font à contre-cœur; ils ont promis de ne point tirer sur la ville, en cas qu'on ne les inquiétât pas de ce c6té-là. Le roi met dix-huit bataillons dans la ville. — M. le prince d'Orange a marché aujourd'hui et est venu camper à Orp-le-grand

(1) Le nuuuttSGrit ré|)ète |Nur enrewrie nom de Seignélay à k plaiôe de cdui de Loavois.

JtriN i69i. 9d

et Orp-le-petit; il n'est plus qu'à deux lieues de M. de Luxembourg. Il ne songe apparemment qu'à couvrir Huy et Liège. M. de Luxembourg a fait marcher sa gauche, qui campera ce soir à sa droite afin d'être pliîs vis-à-vis des ennemis. — Le roi passera demain la Sambre avec toute son armée^ qui est depuis la Sambre jusqu'à la basse Meuse ; il envoie encore à l'armée de M. de Luxembourg les huit escadrons de ses gardes du corps, les douze escadrons de la brigade de Bolhen et beaucoup dé régiments de dragons. Le roi est bien aise de n'avoir pas tant de cavalerie entre Sambre et Meuse où il va camper, et où il msuiquera peut-être de fourrages. — Le roi nous a dit aujourd'hui qu'il avoit eu nouvelles que Tourville étoit descendu du Soleil royal et étoit monté sur le vaisseau de Villette, et qu'il croyoit qu'on auroit été obligé de faire sauter le Soleil royal et quelques autres vaisseaux qui étoient venus échouer auprès de la Hogue.

Samedi 7^ au camp devant le château de Nnmur. — La roi fit marcher toutes les troupes qu'il avoit depuis la basse Meuse jusqu'à la Sambre et les fit passer entre Sambre et Meuse. Le roi fit la marche en carrosse/ il ne peut pas encore mettre le pied à terre. Vauban> sur les troisheures après-midi, fit avancer quelques compagnies de grenadiers soutenues par des pelotons de cinquante hommes pour chasser les assiégés de quelques hauteurs qu'ils occupoienL On les chassa , mais comme ils étoient soutenus par trois ou quatre mille hommes, on fut obligé de faire avancer les dix bataillons de la brigade que commande M. de SurviUe. M. de Soubise marcha à la tête, et on chassa les ennemis, qui firent un fort grand feu et nous tuèrent ou blessèrent une vingtaine d'officiers et quelques soldats. Vauban revint sur les cinq heures rendre compte au roi, et lui dit qu'il alloït prendre mille travailleurs et qu'il avanceroit beaucoup son travail , et . que cela vaucboit mieux qu'une ouverture de tranchée. Le soir, Cormaillon eut l'épaule cassée, et Ton

croit qu'il en mourra. — Nous avons deux batteries, chacune de huit pièces^ qui tirent déjà^ mais ce ne sont pas celles dont on espère incommoder le plus les assiégés. — Le roi s'est campé dans des bois près le Désert qui est un couvent de Carmes plus près de la Meuse que de la Sambre; toutes les troupes campent dans des bois. — Le soir, le roi a envoyé le comte de la Motte avec deux cents chevaux de sa maison pour être à la queue de la brigade que commande M. de Surville et la couvrir sur la queue; il .vient beaucoup de rendus du château, et ils disent tous que l'eau leur manquera bientôt. — M. le prince d'Orange a fait faire quelques mouvements à sa cavalerie ; il est derrière Hannut, qui est dans le centre de son camp. M. de Luxembourg a fait avancer sa droite, qui n'avoit point marché hier, et a passé un petit ruisseau ; il se met toujours vis-à-vis des ennemis ; sa droite, approche présentement de Falais. — On ne sauroit mener plus fièrement l'infanterie que M. de Soubise la menée pour chasser les ennemis de leurs postes; M. de Surville, qui commandoit la brigade, s'est fort distingué aussi; heureusement ils n'ont été blessés ni l'un ni l'autre. — M. de Boufflers vint à la droite de Tattaque, et s'y tint jusqu'à ce que tout ce logement eût été établi, et n'est pas blessé non plus; on a tué beaucoup des ennemis. Nos bataillons montèrent sur les hauteurs , les drapeaux déployés et du meilleur air du monde, quoiqu'ils ne fussent point préparés à aucune attaque ; ils étoient en marche et chargés de leurs havresacs et de leurs tentes.

Dimanche 8, devant le château de Namur, -^ On a fait beaucoup de travail cette nuit, quoique ce ne fût que le dispositif de la tranchée; les assiégés ont fait une sortie ce matin ; mais ils ont été repoussés fort vite ; ils travaillent auprès de leurs redoutes, et ilsembleroit qu'ils voudroient mieux se défendre qu'ils n'ont fait à la ville. Les gardes ont monté la tranchée à midi; on fait monter

JUm 1692. 101

huit bataillons, et on pousse deux rameaux qui se rejoindront. M. de Soubise qui y voulut demeurer hier tout le jour y est encore aujourd'hui , parce qu'il monte comme premier lieutenant général ; M. de Montrevel monte à la gauche ; le comte de Fiesque est l'aide de camp de jour. — Le prince d'Orange a marché et est venu camper sur la Hehaigne ; il a sa droite [à Branson , et sa gauche par de là Braive Toutes les apparences sont qu'il passera la rivière et qu'il veut combattre M. de Luxembourg. Il a fait tirer quelques coups de canon qui ne nous ont tué quasi personne. M. de Luxembourg s'éloigne d'un quart de lieue de la rivière, et s'est mis sur des hauteurs avec une belle plaine devant lui; il laissera passer la rivière à M. le prince d'Orange, parce qu'il veut combattre dans un terrain où toute sa cavalerie se puisse remuer. — On apprit de Paris la mort de madame la princesse de Carignan*. — Nous avons été contraints de sauver les équipages de quelques vaisseaux de notre flotte qui avoient échoué à la côte de la Hogue et dans la fosse du Galet; il nous en coûtera quinze vaisseaux de cette affaire^là. Tourville fut obligé de descendre du Soleil royal, qui ne pouvoit plus aller, et c'est un des vaisseaux que nous avons brûlés; mais heureusement nous avons sauvé tous les équipages.

*La princesse de Garignan^ dernière de sa branche , fille et sœur du comte de Soissons , prince du sang, avoit épousé le prince Thomas , frère du grand-père du premier roi de Sardaigne, beau-frère de Louis XIIL Ge prince Thomas fit la guerre à sa belle-sœur, soutenue de la France , et lui de la maison d'Autriche pour la régence. Après la paix il vint en France; et pendant que M. le Prince , le héros , fut avec les emiemis , il eut sa charge de grand-maître de France que M. le prince de Gonty eut ensuite, et enfin M. le Prince, le dernier mort. Le fils atné de ce prince Thomas, né sourd et muet, et prodige d'esprit et de connoissance , se maria fort tard , et eut le prince de Garignan, mari de la bâtarde du roi de Sardaigne et de madame de Verrue. Le cadet, appelé le comte de Soissons, épousa une nièce du cardinal Mazaiin, pour qui il fit la charge de surintendante de la maison de

la relue au mariage du roi , et par cette raison fit la fille de son autre sœur, qui avoit épousé le prince de Conty , surintendante de la maison de la reine-mère. Jusqu'alors on n'avoit jamais ouï parler de ces charges-là. Cette comtesse de Soissons avoit toujours le roi et la fleur de la cour chez elle. Des intrigues de femmes contre le roi la firent chasser avec Yardes, le comte de Guiche et d'autres. Elle fut impliquée dans des affaires de poison, et obligée de sortir du royaume. Elle fut fort soupçonnée d'avoir fait empoisonner son mari à Tarmée , qui étoit colonel général des Suisses et Grisons. Elle alla en Flandre , puis longtemps après en Espagne , où elle fut accusée d'avoir empoisonné la reine , fille de Monsieur ; elle en partit promptement après , et est morte vieille et misérable à Bruxelles. Ses enfsoits furent le comte de Soissons, qui épousa par amour la bâtarde de Beauvais, écuyer de M. le Prince, lefameax prince Eugène , généralissime des armées de l'empereur et de l'empire et chef de son conseil de guerre, et le prince Philippe , garnement mort jeune plein de bénéfices , et deux filles qui ont vécu longtemps et étrangement en France, et se sont enfin retirées en Piémont. Le comte de Soissons, après avoir longtemps vécu de la cour et servi , passa au service de l'empereur, et fut tué au siège de Landau , et ses fils sont auprès du prince Eugène. La fille du prince Tliomas et de la princesse de Carignan étoit la princesse de Bade, dame du palais , sans nulle distinction quelconque des autres dames du palais, titrées jusqu'à la mort de la reine ; et est morte après à Paris. Son fils a été le célèbre prince Louis de Bade, généralissime des armées de l'empereur, père de deux fils et de la dernière duchesse d'Orléans.

Lundi 9j devant le château de Namur. — On a trouvé à la tranchée un terrain fort pierreux, cependant on n'a pas laissé que de pousser le travail jusqu'à cinquante pas de la redoute; nous commençons à avoir quelques mortiers en batterie. Nous avons eu ime vingtaine de soldats des gardes blessés et un officier des grenadiers, nommé Brisart, des gardes, blessé à la joue. Quatre bataillons des gardes suisses ont relevé les quatre bataillons des gardes françoises. Tilladet relève M. de Soubise, et le prince d'Elbeuf M. le comte de Fiesque. M. de Ximenès a relevé M. de Montrevel à la gauche ; Auvergne et Royal-la- Marine ont relevé Piémont et Beauvoisis. — M, le prince d'Orange fait faire beaucoup de ponts sur la Mehaigne ; tous les rendus et tous les avis qu'on a disent qu'il veut

JUIN ii9ft. lOS

attaquer M. de Luxembourg demain. Il avoit fait passer quelques pelotons d'infanterie que nos dragons ont repoussés fort aisément , mais M. de Luxembourg, qui ne veut pas engager une affaire d'infanterie, a fait revenir les dragons. Sur les trois heures, M. de Luxembourg a mandé au roi que, selon toutes les apparences, on combattroit demain, et finit sa lettre en disant : «Demain, si les ennemis passent, V. M. sera la maltresse absolue de tous les Pays-Bas. » M. de Luxembourg a sa droite entre Bur* dinne et Falais, et sa gauche par delà Emptines. Le roi lui a envoyé dix bataillons et douze escadrons, et a donné ordre à Lanjamet et à Lassay , deux de ses aides de camp, de marcher avec cette infanterie et de leur donner soixante pistoles par bataillon, et qu'ils arrivent aujourd'hui à l'armée. — M. le duc de Valentinois, en tirant son pistolet du fourreau, ce pistolet, qui étoit bandé, a tiré et lui a cassé le bras à l'endroit que les chirurgiens appellent l'avant-bras.

Mardi 10, devant le château de Namur. — Il a fait un temps si horrible la nuit, qu'on n'a pas pu beaucoup avancer à la tranchée ; on espère que le siège ira plus vite présentement que nous avons vingt-huit pièces de canon et vingt-six mortiers en batterie. Il vient toujours beaucoup de rendus du château qui disent que nos bombes les désolent et qu'ils manquent d'eau, M. de Boufflers a monté à la droite avec le régiment du roi. M. de Turenne est l'aide de camp de jour. M. de Congis a monté à la gauche avec les régiments.... — M. de Luxembourg, à midi, a mandé au roi que le prince d'Orange étoit toujours en son même camp, et que les rendus de son armée, qui en sont venus ce matin , disoient que les troupes avoient eu ordre de se tenir prêtes à la pointe du jour pour venir attaquer notre armée; mais que la rivière de la Méhaigne étoit tellement crue de cette nuit que cela lui faisoit différer son dessein ; cependant on doute fort ici qu'il ose attaquer M.. de Luxembourg. ~ CormaiUoii

est inort de la blessure qu'il reçut ici le premier jour. — Le roi a toujours un peu de goutte , qui Fempéche de monter à cheval.

Mercredi 11^ devant le château de Namur. — Nous avons eu vingt-quatre ou vingt-cinq soldats tués ou blessés cette nuit; notre travail a fort avancé, et nous sommes à la gauche fort près de lem» redoute. On parle de Tattaquer demain matin. M. de Rubantel a monté la tranchée avec le régiment des Vaisseaux et M. de Gacé à la gauche avec [ceux de Toulouse et du Vexin]. M. de Roncherolles est l'aide de camp de jour. — M. le Duc et M. de Montrevel ont placé des postes d'infanterie le long de la Heuse^ au-dessous du château, pour empêcher les soldats de la garnison d'y venir prendre de l'eau. — Sur les onze heures, M. le duc de Villeroy est venu de l'armée de M. de Luxembourg et a été longtemps enfermé avec le roi. Monseigneur, Monsieur, M. de Barbezieux et Chamlay. M. le Prince et M. le maréchal d'Humières étoient allés visiter la tranchée. Le duc de Villeroy dit que la Méhaigne est fort débordée, que beaucoup de chevalets des ponts du prince d'Orange ont été emportés, et que, conune le terrain est fort marécageux en deçà et en delà de la Méhaigne, il seroit impossible au prince d'Orange d'y passer, quand même ce seroit son intention; ce qu'on ne veut point croire. Sur le soir, LanjametetLassay sont revenus, qui ont confirmé tout ce qu'avoit dit le duc de Villeroy. M. de Luxembourg ne manque point de fourrages, et a prié le roi de ne lui envoyer de l'avoine pour la cavalerie que quand il lui en demanderoit, et qu'il en a pas encore besoin.

Jeudi 12, devant le château de Namur. — On n'a point encore attaqué la redoute aujourd'hui parce que Vauban a voidu qu'on s'étendit et qu'on s'élargit dans les logements les plus avancés. Vauban ne doutoit pas qu'on ne la pût emporter aujourdliui, mais il en auroit coûté du monde, et, en l'attaquant demain, il espère qu'il n'en

JUm 1699. ' lOS

coûtera guère. ->— M. le Duc a monté ce soir à la droite avec trois bataillons des gardes françoises y et le duc de Roquelaure à la gauche avec trois bataillons de Piémont. Lassay est l'aide de camp de jour. — M. le prince d'Orange est toujoiu*s à son même camp. Il ne paroit pas qu'il songe à passer la rivière; il a même fait rompre un pont de pierre qui étoit sur sa gauche à Braive. Nos partis disent qu'il n'y a nul mouvement dans son camp. — Le roi a fait ses dévotions ce matin; l'après-dlnée, il a monté à cheval, quoiqu'il lui reste un peu de goutte , et s'est allé promener sur les hauteurs qui sont derrière la tranchée, et s'est fait montrer les endroits d'où la brigade du roi chassa les ennemis le jour que nous arrivâmes devant le château. Ensuite il alla au salut aux Carmes, qui est un joli couvent dans un très-beau désert au milieu de notre camp. — M. le maréchal d'Estrées qui revenoit de Bretagne où il avoit commandé ces dernières années, a reçu ordre d'aller commander en Poitou et dans le paysd'Aunis; on croit aussi qu'on lui donnera le commandement de Guyenne.

Vendredi 13, devant le château de Namur. — Ce matin, à dix heures, le roi a fait attaquer les retranchements des assiégés qui tenoient depuis les hauteurs qui dominent laSambre jusqu'aux hauteurs qui dominent la Meuse. Ils avoient une assez bonne redoute au miUeu de cela; tout l'espace qu'ils occupoient étoit de neuf cents toises. Il paroissoit bien qu'ils étoient préparés à être attaqués. Voici l'ordre de l'attaque : le signal étoit de faire trois décharges de bombes, l'une de sept, l'autre de neuf, et l'autre de onze ; il y avoit seize compagnies de grenadiers commandées, et outre cela deux cents des mousquetaires du roi à la droite de tout, et les grenadiers des gardes à cheval à la gauche de tout. Notre droite étoit soutenue de trois bataillons des gardes , et le bataillon d'Aunis à la gauche par les trois bataillons de Piémont. Le roi voulut voir l'attaque, et arriva même une heure

avant qu'elle commençât ; il se mit sur une hauteur à la droite^ qui est à la tète du régiment du roi. Le roi avoit fait mettre en bataille les dix bataillons de la brigade du roi, et, dès que le signal fut donné, il les fit avancer sur la crête de la hauteur la plus proche de la tranchée qui étoit parallèle à la tranchée et aux retranchements qu'on attaquoit. Tous les mousquetaires et tous les grenadiers s'avancèrent en même temps et dans le meilleur ordre du monde. Les ennemis ne tinrent pas un moment^ firent leur décharge et s'enfuirent fort vite. Notre loge* ment fut achevé dans une heure de temps, et les ennemis ne tentèrent point de nous en rechasser. Nous avons perdu moins de monde à cette affaire-là qu'on n'auroit osé l'espérer ; il y a eu deux officiers des grenadiers à cheval tués, et trois maréchaux des logis des mousque* taires blessés à mort. Durant l'attaque, le canon des en* nemis et tous les coups de mousquet échappés venoient à la hauteur où étoit le roi et passoient même bien loin par delà. M. de Nonstnt, sous-lieutenant des gendarmes, eut un coup de mousquet à la tète, M. de Chàtillon une contusion à la cuisse, et M. le comte de Toulouse, qui étoit entre le roi et Monseigneur, eut une grosse contu'^ sion au bras; la balle avant que de le frapper toucha un gabion, sans cela lecoupaïu^oit été beaucoup plus grand. Le roi s'aperçut bien, au bruit que fit le coup, que quel* qu'un auprès de lui avoit été touché; M. le comte de Toulouse dit : « Je sens quelque petite chose, mais je crois que^ce n'est rien. » Il défit sa manche, et, voyant la contusion, irsemitàrire. Il y a eu beaucoup d'autres gens blessés auprès du roi, qui a demeuré là jusqu'à ce que teut le logement ait été établi. Lanjamet et Lassay lui en sont venus rendre compte ; Lassay est blessé très-légèrement. Le roi a été content au dernier point de la vigueur et du bon ordre avec lequel les troupes ont marché aux ennemis ; il seroit difficile de voir une attaque mieux ordonnée et mieux exécutee. M. le Duc commandoit

la trancbée; M. le Prince et M. le maréchal d^Huh mières y allèrent aussi , mais ils ne se mêlèrent de rien pour en laisser tout Thonneur à M. le Duc. M. le maréchal d'Humières eut une petite contusion entre les deux épaules. Il y a trois officiers des gardes blessés. Les assiégés^ sur le midi , demandèrent une suspension d^armes pour retirer les morts et les blessés ; ils espè« rent que nous aurons parmi les prisonniers que nous avons faits le fils du comte de Lemos (1), grand d'Es* pagne, dont ils sont fort en peine. — M. de Soubise avec les Suisses releva M. le Duc et les bataillons des gardes ; le baron de Bressey, avec les trois bataillons de Dauphin, a relevé M. de Roquelaure et le régiment de Piémont.

Samedi 1 k , defoant le château de Namur, — On a fait cette nuit neuf cents toises de travail , et nous avons déjà des batteries sur les hauteurs dont nous chassâmes hier les ennemis. Les rendus de la place disent qu^ils ont perdu beaucoup de monde ; ils regrettent fort deux Espagnols, RocafuU, qui étoit colonel, et don Francisco Castro de Lemos, qu'ils ont trouvé parïni les morts, — M. de Tilladet a relevé la tranchée de la droite avec trois bataillons des gardes françoises; M. de Montrevel, à la gauche, a relevé le baron de Bressey et les trois batail^ Ions du Dauphin. M. de Luxembourg a envoyé Ricouse au roi ; il avoit cru que les ennemis faisoient quelque

(1) R Don Francisco Carlos de Castro , fils du comte de Lemos , grand d*£8^ pagne, âgé de TÎngt-deux ans, fut malheureusement tué par un gi*enadier à cheval nommé Sans-Raison. L'Espagnol lui demanda quartier , et lui promit Cent pistoles en lui montrant sa bourse où il y en ayoit trente-cinq. Le grenar dier, outré d'avoir vu dans ce même moment tuer son lieutenant , qui étoit un des plus braves et des plus honnêtes hommes du monde , tua TEspagnol. Les ennemis envoyèrent redemander son corps, pendant une suspansion d'armeft que demanda M. de Barbançon. Il leur fut reoda , et le grenadier, se piquant de générosité, rendit aussi les trente-cinq pistoles qu'il avoit prises au mort en disant : » Tenez , voilà son argent dont je ne veux point. Les grenadiers ne mettent pas Tépéé à la main pour faire quartier. » ( ffistoirè du siège dit ck(U0êudemm»r pn de Yixé, 1092, p. UQ-iit)

108 JOURNAL DE DAJNGEAU*

mouvement dans leur camp; mais^ quand on a eu approfondi^ on a reconnu que ce n^étoit rien/ simplement qu^ils aUoient au fourrage. — La Chapelle-Balon^ mestre de camp de M. le Duc^ a été tué auprès de la Méhaigne. — Le roi a envoyé aujourd'hui deux mille chevaux chargés d'avoine à l'armée de M. de Luxembourg, et on y fait passer force vivandiers, dont il avoit besoin. — Le roi s'est promené l'après-dlnée et a passé la Sambre ; il a été jusque vers son ancien quartier. — On a eu nouvelles que l'évêque d'Angers étoit mort; c'étoit un prélat d'une grande réputation, qui avoit mené une vie fort exemplaire. Il avoit quatre-vingt-quinze ans, et il y en avoit plus de quarante qu'il n'étoit sorti de son évêché. Dimanche 15, devant le château de Namur. — Notre travail de la tranchée a été avancé fort près de l'ouvrage à cornes qui est à notre gauche , et nous avons à présent beaucoup de batteries de canons et de bombes sur la hauteiu* dont on chassa les ennemis il y a deux jours. M. de Rubantel a relevé M. de Tilladet; c'étoit le rang de M. de Boufflers, mais le roi voulut qu'il demeurât dans son quartier, sur l'avis qu'eut S. M. que les ennemis avoient fait passer un corps considérable de cavalerie à Huy. Le roi, qui avoit été le matin au camp de M. de Boufflers, y retourna encore l'après-dlnée, et> pour prendre le chemin le plus court, passa par la prairie audessous du château, et se fit tirer quelques coups de canon. Le roi alla jusqu'auprès du pont de la] basse Meuse, où il vit la brigade de Bohl et les régiments de dragons de Senneterre et de Fomboisart, qu'il avoit fait revenir de Tarmée de M. de Luxembourg. Le roi apprit là que la cavalerie que les ennemis avoient fait passer à Huy n'étoit que deux mille cinq cents chevaux, en cinquante troupes de cinquante maîtres sans étendards. Le roi avoit commandé M. de Boufflers pour marcher à eux vers Chiné, jusqu'où on disoit qu'ils s'avanceroient; mais, sur le soir ) le roi fit demeurer ledétàchement^ ayant su

par un garde de M. de Boufflers que les cinquante troupes des ennemis avoient repassé le pont de Huy. — Les armées du prince d'Orange et de M. de Luxembourg sont toujours dans leur même camp. — Raimondi^ major de la marine , et le comte de Feuquîères, capitaine de vaisseau, sont morts des blessures qu'ils ont reçues au combat de mer du 36 du mois passé. — M. de Ximenès a monté comme maréchal de camp à la gauche avec un bataillon du Royal4a*Harine , un de la Fare et celui de Nice; les quatre bataillons du régiment du roi sont à la droite avec M. de Rubantel.

Lundi 16, devant le château de Namur. — Le vilain temps n'a pas empêché que la tranchée n'ait fort avancé cette nuit. On a embrassé toute la tête de Touvrage à cornes de la gauche et une partie de la branche qui regarde la Sambre. M. de Boufflers a monté la tranchée. Il y a eu une petite dispute entre M. le Duc et lui sur cela, H. le Duc prétendant que, le tour de M. de Boufflers étant passé, il n'y pouvoit plus revenir; le roi a jugé pour M. de Boufflers , parce qu'il l'avoit fait demeurer hier pour une affaire du service. Il a monté à la droite de la tranchée avec les trois bataillons des vaisseaux. Il y a aujourd'hui trois attaques ; un bataillon de Beauvoisis et un de Porlier montent à l'attaque d'en bas au pied des hauteurs y et on ouvre une tranchée vers la Sambre à la gauche de tout , où montent un bataillon des fusiliers , et un du Vexin. M. de Gongis est le maréchal de camp de jour et M. de Turenne aide de camp. — On a eu nouvelles de M. de Luxembourg que M. le prince d'Orange faisoit rompre les ponts qu'il a sur la Héhaigne, et les rendus de son armée disent qu'il doit marcher demain , mais ils ne disent plus que ce soit pour venir combattre M. de Luxembourg. — On a eu nouvelles de Turin que le magasin avoit sauté; il y avoit mille grenades, cinq cents bombes et dix-huit mille mousquets ou fusils qui ont crevé ; plusieurs maisons de la ville ont été ren-

versées. Voilà M. de Savoie hors d'état de bombarder aucime de nos places comme il menaçoit de le faire.

Mardi n, devant le château de Namur. — Notre tranchée enveloppe présentement tout l'ouvrage à cornes neuf, et on croit que les ennemis l'abandonneront demain ou après-demain, la communication étant coupée avec les autres ouvrages. M. le Duc a relevé M. de Boufflers avec trois bataillons des gardes; et M. de Gacé a monté à la gauche avec deux bataillons de Stoppa, et M. de Creil, comme brigadier, à la tranchée de la Sambre avec deux autres bataillons de Stoppa. — Le roi s'alla promener par delà la Sambre. Il passa à la maison de Vauban, qu'il emmena avec lui; Vauban lui fit voir tous les ouvrages des ennemis, à revers d'une hauteur qui est par delà la Sambre. M. le prince d'Orange a marché par sa droite» et est venu camper à Pervez. M. de Luxembourg a marché par sa gauche , et a campé à Longchamp. M. de Marsan est venu, cette après-dlnée, de l'armée de M. de Luxembourg, rendre compte au roi de la marche des armées. — On n'a quasi perdu personne ces derniers jours de tranchée; il vient tous les jours beaucoup de déserteurs du château, qui assurent que nos bombes désolent les assiégés et qu'ils manquent d'eau. Nous avons des batteries nouvelles qui font beaucoup plus d'effet que les premières. -^ On eut nouvelles que madame de Marsan * étoit morte à Paris le 14 de ce mois ; elle étoit fille unique et héritière du maréchal d'Âlbret. Elle avoit épousé en premières noces son cousin germain, dont elle n'a point eu d'enfants, non plus que de M. de Marsan ; elle a donné tout son bien à M. de Marsan.

* Le premier mari de cette madame de Marsan étoit fils du premier lit delà duchesse de Richelieu, dame d'honneur de la reine, puis de madame la Dauphine-Bavière.

Mercredi 18, devant le château de Namur. — Les assiégés ont fait une sortie, à la pointe du jour, sur notre

tranchée dô la Sambre : tpois cents Espagnols et cent Allemands. Les bataillons de Stoppa ont marché à eux et les ont repoussés ; nous avons perdu quelques soldats et le commandant du régiment, qui a été tué. On a pris quelques prisonniers allemands; mais les Espagnols n'ont point voulu de quartier. — M. de Soubise a relevé M. le Duc; les gardes suisses ont relevé les gardes françoises ; M. de Roquelaure a relevé M. de Gacé, et le régiment de Navarre a relevé le régiment dé Stoppa. — Le roi alla se promener par delà la Sambre, où il fit venir Vauban; ij eut une longue conférence avec lui à cheval. — Albergotti est venu ce soir de Tarmée de M. de Luxembourg ; le prince d'Orange n'a point marché, ni M. de Luxembourg non plus. Des hauteurs qui sont au-dessus de la tranchée, on voit le camp de M. de Luxembourg, qui a sa droite à Longchamp et sa gauche à Mazy; le prince d'Orange a sa droite au village de Méhaigne et sa gauche à Branson. — Le roi a présentement à Brest soixante et dix vaisseaux en état de tenir la mer, malgré ceux que nous avons perdus, et on a déjà envoyé l'argent nécessaire pour faire achever quatorze vaisseaux qui seront prêts au printemps. — Les assiégés ont envoyé un tambour pour chercher encore le fils d'un grand d'Espagne qui a été tué, à ce qu'ils croient, à la sortie qu'ils ont faite ce matin. Les soldats de la garnison continuent fort à déserter.

Jeudi 19, devant le château de Namur. — Notre tranchée qui va à l'ouvrage à cornes nouveau par la tète en est présentement si proche que les assiégés ne troublent plus notre travail qu'à coups de grenades. Notre travail continue toujours, et s'avance à l'entour des branches de l'ouvrage , et nous avons mis une batterie qui voit l'ouvrage par la gorge de fort près, et qui apparemment fera bientôt brèche, car la muraille n'est pas terrassée de ce c6té4à. On croit toujours que les ennemis seront contraints del'abandonner; il en est venu aujourd'hui six^vingts dé-

serteuFs qui disent qu'on ne peut pas tenir là ; cependant il y parolt encore beaucoup de monde. — M. de Tilladet, avec trois bataillons des gardes , a relevé M. de Soubise et les Suisses; et M. de Bressey est à la gauche avec le régiment d'Auvergne, qui ont relevé M. de Roquelaure et le régiment de Piémont. — M. le prince d'Orange et M. de Luxembourg n'ont point marché aujourd'hui. — Un parti de la garnison de Charleroy a attaqué un convoi d'avoine qui nous venoit de Rocroy, et nous ont enlevé deux cents sacs d'avoine et pris quelques chevaux.

Vendredi 20 y devant le château de Namur. -^ Quoique nous attaquions l'ouvrage à cornes nouveau, nous ne laissons pas de pousser notre tranchée au vieux château , et nous avons présentement des batteries qui commencent à endommager l'ancien ouvrage à cornes; nous avons aussi quelques-uns de nos gros mortiers en batteries. — M. de Boufflers, avec le régiment du roi, a relevé M. de Tilladet et les gardes; et M. de Maurevert a relevé le baron de Bressey. — M. le prince d'Orange est toujours dans son même camp, et M. de Luxemboug a rapproché sa droite de la Meuse , sa gauche va toujours à Mazy. Il est fort content du camp qu'il a pris , et il ne lui faut plus d'escorte pour les convois qu'on lui envoie, car sa droite n'est qu'à un quart de lieue de la ville de Namur.

— On transporte du quartier de M. de Boufflers en celui-ci tout ce qu'il y avoit de munitions de guerre et de bouche.

— Le roi a fait lever un des ponts de la basse Meuse , et l'a fait porter sur la Sambre.

Samedi 21 , devant le château de Namur. — On continue les tranchées à la droite et à la gauche et le long de la Sambre , et il faut encore un jour ou deux avant d'attaquer cet ouvrage à cornes neuf, qui est beaucoup meilleur qu'on n'avoit cru. Une de nos bombes a fait sauter ce matin un des magasins des ennemis. — M. de Rubantel, avec le régiment des vaisseaux, a relevé M. de Boufflers et le régiment du roi, et M. deXimenèsa relevé

JUIN i6M. fis

Bf . de Haurevert. — M. le prince d'Orange est toujours dans son camp , et tt. de Luxembourg s'est fort accommodé dans le sien ; il est si près de nous qu^on se pourra servir de son infanterie, si Ton veut. — I-.e roi alla le matin promener sur le bord de la Meuse , et l'après-dlnée à la queue de la tranchée , où il avoit donné rendez-vous à M. de Vauban, avec lecfuel il eut une longue conversation. — On a trouvé chez les jésuites de Namur douze cent cinquante bombes toutes chargées, dont ces bons pères aiVoient tenu le cas fort secret; le roi, mécontent de leur conduite làrdessus , a chassé le recteur et Ta envoyé à Dôle.

Dimanche 22, devant le château de Namur. — On a fait cette nuit toutes les communications tpour joindre les tranchées, et, Touvrage étant si bien environné, Vauban a prié le roi de lui permettre d'attaquer aujourd'hui la contrescarpe. — Monseigneur a été ce matin à la tranchée, et M. de Vauban lui a montré par où il avoit dessein de faire attaquer ce soir la contrescarpe. — A midi, M. le Duc a relevé M. de Rubantel; le régiment de Beauvoisis, les deux bataillons de Toulouse , Nice et le Royal-la-Marine ont relevé les cinq bataillons qui étoient à l'attaque de la droite et à l'attaque du milieu, et deux bataillons de Porlier ont monté à la tranchée de la Sambre. — M. le prince d'Orange a marché et est venu camper à Sombref et Marbais , comme s'il vouloit s'approcher de la Sambre. Sur cela, le roi a détaché M . de Boufflers avec deux régiments de cavalerie, deux régiments de dragons et six bataillons; ilserajointpar deux brigades de cavalerie de l'armée de M. de Luxembourg et deux mille hommes de pied choisis sur toute l'infanterie, que lui amènera M. de Coigny, maréchal de camp. Ils marcheront à l'abbaye de Floreffe, en deçà de la Sambre, d'où ils observeront la marche des ennemis et s'opposeront au passage des troupes que M. le prince d'Orange voudroit faire passer, M. de Boufflers sera joint

T. ÎV. 8

tl4 JOURNAL DE DANGEAU.

encore demain par toute la réserve de Tarmée de M. de Luxembourg; que commande M. de Chartres. Il n^y a pas d^apparence que H. le prince d'Orange ose passer la Sambre^ d'autant plus que nous y avons fait cinq ou six ponts sur lesquels M. de Luxembourg, avec toute son armée, passeroit forte vite et lui gagneroit les devants pour arriver à la plaine Saint-Gérard, où toute notre cavalerie se pourroit remuer aisément. — Sur les neuf heures du soir, H. le Duc fit attaquer la contrescarpe de l'ouvrage à cornes du prince d'Orange. Outre les régiments qui étoient à la tranchée, il y avoit six compagnies de gpenadieirs ; il donna ordre que, dès qu'on seroit maître du chemin couvert, on glissjâit à la face droite de l'ouvrage pour reconnoltre si on pouvoit monter à la brèche. Les assiégés ne firent que leur première décharge dans le chemin couvert, et se retirèrent dans l'ouvrage à cornes, où tm lieutenant de nos grenadiers entra avec eux , suivi de vingt hommes. Dès que les assiégés furent rentrés dans l'ouvrage, ils battirent la chamade. M. le Duc leur refusa la permission d'envoyer au gouverneur dans le vieux château , et leur promit seulement de la part du roi qu'on les enverroit à Gand, pourvu que demain matin à dix heures ils sortissent de l'ouvrage. Les otages ont été donnés de part et d'autre. M. de Turenne, qui étoit aide de camp du roi de jour, en vint rendre compte à S. M.; lui et M. de Coigny, aide de camp de Monseigneur, entrèrent avec les grenadiers dans le chemin couvert, et M. le Duc les suivoit de fort près. M. le Duc avoit eu la précaution, en montant la tranchée, de demander au roi s'il lui permettroit d'accorder une capitulation aux gens qui défendoient cet ouvrage, en cas qu'ils lui demandassent. — M. de Surville, colonel du régiment de Toulouse, a eu une grande contusion, et Cagny, capitaine des grenadiers des Vaisseaux, a eu la cuisse cassée* Nous n'avons eu qu'environ trente hommes tués ou blessés à cette affaire-là. M. de Congis étoit le maréchal de

camp de jour qui a attaqué avec les compagnies de grenadiers qui étoient commandées à la gauche.

Lundi â3^ devant le château de Namur. — Sur les dix heures du matin ^ les ennemis qui étoient dans Fouvrage à cornes en sortirent; leurs otages vinrent parler au roi à son lever. Le baron de Heyden^ colonel d'un régiment de Holstein, porta la parole pour eux, et demandoit au roi qu'on les envoyât à Maëstricht , au lieu de les envoyer à Gand. Le roi lui dit que des gens qui s'étoient si bien défendus, il falloit les éloigner davantage, et du reste qu'il lui feroit tous les plaisirs qu'il pourroit; et effectivement le roi lui accorda trois petites grâces qu'il lui demanda. Il est sorti de dedans cet ouvrage-là quinze cent soixante-trois hommes sous les armes, commandés par M. de Winberghen ; il y avoit] aussi dedans M. Cohorn (1) ingénieur, qui avoit fait cet ouvrage-là; ils n'ont point été relevés durant tout le siège. M. de Winberghen par sa capitulation a demandé qu'il lui fût permis de rentrer dans le château , ce qu'on lui a accordé , et il y est rentré, quoique fort incommodé de la goutte et qu'il ait soixante-quinze ans. — Le prince d'Orange n'a point marché aujourd'hui; son camp s'étend jusqu'à Thiméon. • — M. de Soubise a relevé M. le Duc; trois bataillons des gardes ont monté à la droite, deux de Stoppa à la gauche, et les deux autres de Stoppa à la tranchée de la Sambre; Gacé est le maréchal de camp de jour. La tranchée de la Sambre a fort avancé aujourd'hui; elle va fort près de la gauche, à notre égard, de l'ancien ouvrage à cornes que nous attaquons présentement. On mettra à la gorge de l'ouvrage que nous avons pris trois batteries de canon et une de bombes.

Mardi 2(h, devant le chideau de Namur. — Nos tranchées s'avancent fort, et, dès que nos batteries seront en état.

(t) Le manuscrit original de Oangeau porte Huoorne.

on pourra songer à attaquer la contrescarpe. Nous aurons dix-huit pièces de canon et quinze mortiers à la gorge de Touvrage que nous avons pris. Nous n'attaquons plus qu'un fort petit iront. Il n'y a plus que quatre bataillons qui montent; ce sont les quatre du régiment des gardes suisses. M. de Tilladet est lieutenant général de jour, et M. de Roquelaure le maréchal de camp. — Le roi à été Taprès-dlnée à cheval aux batteries; Yauban lui a fait voir Tendroit où il doit placer les nouvelles batteries de canon et de bombes, qui ne seront en état de tirer qu'après demain matin. — M. le prince d'Orange a fait aujourd'hui un mouvement; tous les partis que nous avons envoyés pour nous en rapporter des nouvelles en parlent différemment, et on croit que son quartier le plus proche de la Sambre en est encore à plus de deux lieues. M. de Luxembourg a fait passer la Sambre à la brigade de Champagne et à la brigade de Bourbonnois , et a fait mettre son aile droite en seconde ligne derrière son aile gauche pour être plus près de la Sambre, en cas que M. le prince d'Orange la voulût passer. Outre les six ponts que nous avons déjà sur la Sambre , il y a beaucoup de gués où notre cavalerie peut passer aisément, et nous faisons faire encore des ponts nouveaux, si bien que M. de Luxembourg devancera toujours de beaucoup M. le prince d'Orange, en cas qu'il prit ce parti-là, à quoi oit ne voit guère d'apparence. M. de Boufflers est campé à Fosse, et il a mandé au roi aujourd'hui qu'aucune troupe des ennemis n'avoit encore paru sur les bords de la Sambre. — Il nous est arrivé un grand convoi à Charlemont, qui nous viendra de Charlemont ici par la Meuse.

Mercredi 25, devant le château de Namur. — Nous avons fait un fort grand travail cette nuit; mais nous avons eu près de cent hommes tués ou blessés. Nous avons déjà une nouvelle batterie de six pièces qui tire; toutes les autres tireront demain à la pointe du jour. M. de Ru-

bantel a relevé M. de Tilladet avec trois bataillons des gardes et un d'Aunis. — M. le prince d'Orange n'a point marché ; ses troupes ont été au fourrage aujourd'hui. Son armée s'étend depuis Fleurus jusque par delà Thiméon , en approchant de Nivelles; les gens qui viennent de son armée^ les rendus et espions ^ assurent qu'il n'a que cent cinquante escadrons et quatre-vingt-dix bataillons. M. de Luxembourg s'est campé à Munster sur le bord de la Sambre, en delà, et il a fait passer M. de Vendôme avec la seconde ligne de l'aile droite qui s'est campée à Ham. Il n'est séparé de M. de Luxembourg que par la Sambre. Selon les mouvements que fera M. le prince d'Orange, M. de Luxembourg passera en deçà ou fera repasser M. de Vendôme en delà ; ainsi M. le prince d'Orange ne sauroit rien faire qui nous puisse embarrasser. Il y a encore dans le château douze bataillons; les rendus di* sent que le rhingrave est blessé à mort. — M. Tabbé de Beuvron est mort ce matin dans le camp. Il étoit aumô^ nier du roi, et avoit de cette année une abbaye assez considérable ; il est regretté de tout le monde. — Le soir, le roi a été , malgré la pluie, se promener par delà la forêt, jusqu'à la plaine du chemin de Fosse, pour voir si les chemins étoient bien raccommodés comme il Favoit ordonné. — L'armée qui étoit en Normandie est séparée. Le roi d'Angleterre est retourné à Saint-Germain ; le maréchal de Bellefonds demeure à l'Isle-Marie, le comte de Choiseul au Havre , et H. de Seppeville à la Hogue. M. de Tessé et Vaubecourt vont à la Rochelle, sous les ordres du maréchal d'Estrées; Vignau va en Bretagne, sous les ordres de M. le duc de Chaulnes, et le chevalier de Gassion revient servir en Flandre.

Jeudi 26, devant le château de Namur. — Nous établissons encore deux batteries nouvelles, quoique nous ayons déjà trente-cinq mortiers et trente pièces de canon en batterie. Les ennemis font rouler des bombes et des grenades sur la tête de notre tranchée , et c'est ce qui

nous a le plus incommodé cette nuit. On a trouvé entre l'ouvrage que nous avons pris et celui que nous attaquons soixante barils de poudre enterrés, que nous avons fait ôter. M. le Duc a relevé la tranchée avec le premier bataillon de Piémont et trois bataillons de Porlier; M. de Maure vert est le maréchal de camp de jour.

— Le roi alla Faprès-dlnée se promener à cheval aux batteries et à la demi-portée du mousquet de la contrescarpe; heureusement les ennemis tirent fort peu; mais il vint plusieurs éclats de nos bombes par delà le roi. — Il est venu aujourd'hui plusieurs avis différents de l'armée de M. le prince d'Orange; nos partis avoient vu du mouvement dans leur camp, mais il est certain qu'ils n'ont pas marché aujourd'hui. Il vient beaucoup de rendus de son armée. Un partisan de l'armée de M. de Luxembourg a pris aux ennemis cinquante-huit chevaux, et un autre en a pris vingt-huit.

Vendredi 27 , devant le château de Namur. — Nos travaux sont présentement si avancés qu'on est en état d'attaquer la contrescape, et on a commandé pour cela seize compagnies de grenadiers. M, de Soubise a relevé M. le Duc ; Auvergne et Beauvoisis et un bataillon de Stoppa ont monté la tranchée; M. de Ximénès a relevé M. de Montrevel. — M. le prince d'Orange n'a point encore marché aujourd'hui; M. de Valdeck est considérablement malade, et a été obligé de se faire porter à Maëstricht

— Le vilain temps qu'il a fait toute la journée a empêché qu'on n'ait attaqué ce soir la contrescarpe; cela est remis à demain matin. Les rendus du château assurent tous qu'il est tombé une bombe dans le puits, et que présentement ils ne boivent plus que de l'eau très-puante. Le gouverneur a envoyé prier M. de Guiscard de lui envoyer quelques rafraîchissements, et il lui a envoyé quelques moutons et quelques bouteilles de vin. — Le roi tint conseil le matin , et ne sortit point de tout le jour. Il y a présentement trente-trois ingénieurs de tués ou blés-

JUIN 1692. It9

ses depuis le commencement du siège ; mais il en reste encore autant qui se portent bien.

Samedi 28^ devant le château de Namur. — Tout étant prêt potu* Tattaque de la contrescarpe , le roi fit donner le signal à midi. Les seize compagnies qui étoient commandées se jetèrent en même temps dans la première contrescarpe^ et, sans s'y arrêter, se jetèrent danslechemin couvert de la seconde. Les assiégés ne disputèrent guère ni Tune ni l'autre; mais, quand nos gens ont commencé à se loger, le feu du rempart fat fort grand. Les ennemis se présentèrent de fort bonne grâce, malgré le feu de nos bombes et de notre canon; quelques grenadiers des gardes montèrent jusque sur la brèche, mais elle étoit si diffîcile, qu'on les a fait revenir. On a pris deux ou trois officiers des ennemis dans le chemin couvert. Saillant, capitaine des grenadiers des gardes, a été blessé d'une grenade qui lui est tombée sur la tète. Vaurouy, qui faisoit la charge de lieutenant de cette compagnie (1), a eu un coup de mousquet au travers du corps. Le major suisse du régiment de Stoppa a été tué. H. de Maillot, aide de camp de M. de Soubise, a eu la cuisse percée; et quelques autres officiers blessés , comme aussi des soldats. Durant cette action, le roi est toujours resté à cheval à une demi-portée de mousquet de la place, et quelques gens ont été blessés fort loin derrière lui. On a depuis attaché le mineur, et on en attachera encore plusieurs autres cette nuit; les brèches que le canon a faites ne sont point en état qu'on y puisse monter. — M. le prince d'Orange et M. de Luxembourg n'ont point marché. — M. de Tilladet a relevé M. deSoubisa, et Congis M. de Ximénès; les quatre bataillons du régiment du roi ont monté la tranchée ; M. de Turenne étoit l'aide de camp du roi de jour qui a attaqué et entré dans le chemin couvert avec

(1) Le lieutenant de cette compagnie a été blessé au siège de la ville. ( Note deDangeau.)

les grenadiers des gardes^ et qui a très-bien fait. -* Le roi a donné Tagrément du gouvernement de Dunkerque à M. de Médavy; il en donne 180,000 francs à M. le marquis d'Estrades, qui en étoit gouverneur. Ce gouvernement est indépendant et vaut Si-jOOO livres de rente. Le roi y envoie pour commander M. de Maulevrier, beau-père de M. de Médavy, et le roi envoie M. de la Valette pour commander aux lignes à la place de M. de Maulevrier.

Dimanche 29 , devant le château de Namur. — On n'a attaché qu'un mineur cette nuit, mais aujourd'hui dans la journée on en a attaché trois autres. On espère que les mines seront chargées et en état de jouer mardi au soir; et quand cet ouvrage à cornes-là sera pris, on compte que le château ne tiendra plus guère. Les soldats du régiment du roi , avant que de sortir de la tranchée , se sont rendus maîtres d'une manière de contre-garde qui étoit devant la branche gauche de l'ouvrage que nous attaquons, et en même temps on a attaché un mineur à cet endroit-là. M. deRubantel et M. de Gacé ont relevé M. de Tilladet et M. de Ximénès. Les trois bataillons du Dauphin et celui de Bauvoisis ont relevé le régiment du roi. Le roi alla se promener à cheval jusques aux batteries, où il mit pied à terre, et entra dans la tranchée jusqu'à l'endroit d'où il pouvoit voir les mineurs attachés. — M. le prince d'Orange n^a point marché aujourd'hui, et a été au fourrage; on commence à dire dans son armée qu'il ne songe plus à secourir Namur. — Monseigneur et Monsieur sont allés se promener après diner à Dave, maison de plaisance qu'avoit le prince de Barbançon, et que le roi a donnée à Guiscard. — On apprit de Paris que madame de Joyeuse* étoit morte. Il y a déjà longtemps qu'elle étoit enfermée dans un couvent auprès d'Alençon; elle laisse une grosse succession. — Le chevalier de Nesle , que M. de Luxembourg avoit envoyé en parti, a pris tous les chevaux de l'arrière-garde d'un

convoi qui venoit à M. le prince d'Orange; ils éloient escortés par cinq ou six escadrons anglois qui ont tous pris la fuite.

* Madame de Joyeuse étoit fille unique de ^M. d'Angouléme, fils d*un bâtard de Charles IX et d'une fille du conn^ble de Montmorency. La mère de madame d'Angouléme étoit la Quiche , fille du grand maître de Tartillerie. Madame de Joyeuse n*eut qu'un fils unique , le dernier duc de Guise , qui épousa la petite-fille de France, dont un fils unique mort enfant et qui finit la branche directe de Guise. 11 y avoit bien des années que la tête liù avoit tourné, et avoit été longtemps enfermée à Paris, chez sa mère, à Tbôtel d'Angouléme, d*où on la mît dans ce couvent qui fut choisi, près d'Alençon, à cause de sa bellefille madame de Guise, la petite-fille de France, qui en prit toujours grand soin.

Lundi 30, devant le château de Namur. — Â deux heures après minuit , quelques grenadiers du régiment Dauphin^ qui étoient de garde à la tranchée^ ont monté à la brèche pour voir si on ne pouvoit pas y établir quelque petit logement. On les y a laissés travailler en repos ; cela les a encouragés; ils sont entrés jusque dans le bastion y ont vu qu'il y avoit peu de monde; ils ont crié qu'on les suivit; les trois compagnies de grenadiers les ont suivis^ et ensuite tout le régiment. Les assiégés qui étoient dans l'ouvrage ont fait fort peu de résistance^ et deux heures après on a entendu battre la chamade. M. de Sainte-Maure^ aide de camp de Monseigneur^ qui étoit de jour à la tranchée y en est venu porter la nouvelle au roi à huit heures. Les assiégés ont envoyé des otages à S. M. ; qui avoient plein pouvoir de conclure et de signer la capitulation que le roi leur a accordée à peu près telle qu'ils la demandoient (1) , à la réserve que les troupes de Hollande demandoient qu'on les envoyât à Huy ou à Liège, et que le roi a voulu qu'elles allassent avec

(1) Voy, les textes de cette capitulation et de celle du 23 juin dans la Gazette de France , pages 350 et 361 .

les autres qu'on a envoyées à Louvain. Le petit Bontemps est allé porter la nouvelle au roi et à la reine d^ Angleterre, et à monseigneur le duc de Bourgogne. Le roi a donné 40,000 écus à M. de Vauban. Les gardes ont pris possession , après dîner, d'une porte du château qui regarde la ville ; la garnison sortira demain après midi.

Mardi 1" juillet, devant le château de Namur. — Le roi dîna de bonne heure, et ensuite]alla à l'abbaye de Flopeffe sur laSambre, où il avoit donné rendez-vous à M. de Luxembourg et à M. de Bouffiers. 11 fut longtemps enfermé avec eux, à qui il donna ses ordres sur tout ce qu'il veut qui soit fait en ce pays-ci. — Le roi a déclaré qu'il partiroit jeudi pour s'en retourner à Versailles. Il envoie dix bataillons et quarante escadrons à l'armée de M. le maréchal de Lorges en Allemagne. M." de Bouffiers demeurera encore quelques jours auprès de Namur, et M. de Luxembourg marchera demain avec son armée dans la plaine de Saint-Gérard. — On a consommé huit cent milliers de poudre à ce siége-ci; on a tiré quarante-cinq mille coups de canon et huit mille bombes. — M. le marquis d'Hocquincourt est mort de la blessure qu'il avoit reçue à Montmeillan. Le roi a donné le gouvernement de Péronne et le régiment d'infanterie qu'il avoit à son frère, qui étoit capitaine dans le régiment du roi. — On a eu nouvelles de Saint^ermain que la reine d'Angleterre étoit accouchée d'une fille. — M. le Prince et M. le maréchal d'Humières virent sortir la garnison du château, qui étoit de plus de deux mille hommes. Le prince de Barbançon' sortit à la tète de la cavalerie, et salua M. le Prince de Tépée, et ensuite vint se ranger auprès de lui pendant que la garnison passa. Durant tout ce temps-là il fit un orage effroyable.

Mercredis, du château de Namur. — Le roi alla visiter le château de Namur avec Vauban ; il avoit fait en chemin la revue des régiments d'infanterie. M. de Luxembourg a marché dans la plaine de Saini-Gérard. M. le

prince d^Orange est toujours dans son camp auprès de Fleurus. Le roi a fait donner beaucoup d^argent à tous les ingénieurs qui ont servi à ce siège. Il en a fait donner aussi à Des Essars y qui faisoit la charge de maréchal des logis de la cavalerie ; à Clodoré^ qui faisoit la charge d'aide-major d'infanterie, et à Porlier, colonel suisse, qui avoit perdu son équipage durant le siège. [Moulineuf, ] qui commandoit dans le château de Dinant, a été mis commandant dans le château de Namur. Le roi a fait aussi de grandes libéralités au couvent des Carmes qui étoient dans son quartier. — Le roi apprit par M. de Barbezieux la mort du duc d'Uzès, et en même temps il donna le gouvernement de Saintonge et d'Ângoumois au comte de Crussol, son fils. Il vaque présentement douze places dans les chevaliers de Tordre.

Jeudi 3, à Dinant. — Le roi partit du camp devant le ch&t«au de Namur sur les huit heures; avant que d'en partir, il fit prêter le serment de fidélité à l'évèque de Namur. — Le roi a fait M. de Turenne brigadier de car Valérie ; il demeure à servir dans l'armée de M. de Luxembourg. M. le duc d'Elbeuf y servira de maréchal de camp. — Le roi dîna à Tabbaye du Moulin, où M. de Luxembourg le vint trouver ; il fut quelque temps enfermé avec lui. Il arriva sur les trois heures à Dinant ; madame la princesse de Conty, sa fille, étoit venue audevant de lui jusqu'à Bouvines. — On a eu nouvelles que le prince de Valdeck étoit mort à Maëstricht, où il s^étoit fait porter ; il étoit feld-maréchal et commandoit l'armée sous le prince d'Orange. Il étoit fort vieux, et passoit encore pour le meilleur officier qui fût dans l'aimée des ennemis.

Vendredi 4, à Dinant. — Le roi a séjourné ici aujourd'hui pour donner le loisir à tous les équipages d'apriver; ils avoient eu assez de peine à sortir des boues du camp. — Le roi a ordonné à M. de Chartres, à M. le Duc et à M. le prince de Conty de demeurer aujourd'hui ici ;

beaucoup d'officiers de rarmée de M. de Luxembourg y sont demeurés aussi. Après dlner^ le roi a monté au chftr teau de Dinant avec Vauban^ qui lui a fait voir toutes les nouvelles fortifications faites ^ et lui a montré les endroits où Ton en doit faire encore. Ce sera une des meilleures places de France ; elle est même déjà très-bonne présentement. — Le roi va demain coucher àGivet; samedi à Givet; dimanche àMariembourg, lundi à Rocroy . Le roi ira sans séjourner de Rocroy, en trois jours, à Laon, où on demeurera un jour ; de Laon à Soissons; de Soissons à Villers-Cotterets, où Ton séjournera; de Villers4]otterets à Dammartin y et de Dammartin à Versailles.

Samedi 5 y à Givet. — Le roi dina à Dinant avant que d'en partir ; il dîna avec toutes les dames. Il apprit en dînant que le prince d'Orange avoit fait un détachement de trois mille chevaux et dç trois mille honmies de pied qui s^étoient avancés à deux lieues de Mons. Vertillac , qui commande dans cette place-là, en étant averti , envoya le capitaine des carabiniers du régiment de Mélac pour lui en rapporter des nouvelles sûres ; le capitaine tomba la nuit dans la marche des ennemis , et leur prit deux colonels anglois et trois ou quatre capitaines, et les ennemis qui le croyoient suivi d'un grand corps se retirèrent. Les prisonniers ont dit qu'ils avoient amené avec eux des bateaux pour faire des ponts , des claies et même des échelles, et qu'ils espéroient sur^ prendre Hons; il y a plus d'apparence qu'ils songeoient à forcer la ligne de Launeau pour établir des contributions. — Les princesses ont marché à cheval avec le roi et sont arrivées de bonne heure ; une partie des dames est venue en bateau. Le roi n'a point monté au château de Charlemont, parce qu'il n'y a rien de considérable de changé depuis qu'il Ta vu.

Dimanche 6 , à Mariembourg. — Le roi a dîné à Givet avant que de partir, et est venu en carrosse. Il a dans son carrosse Monseigneur, Monsieur, madame de Chartres et

les deux princesses de Gonty; madame de Maintenon marche dans une calèche du roi avec madame de Mailly. madame de Hongon est demeurée malade à Dinant^ et madame d'Heudicourt, sa mère, est demeurée avec elle. — M. de Luxembourg va passer la Sambre à la Bussière. M. le prince d'Orange s'avance vers Nivelles. M. de Luxembourg a envoyé le comte de Guiche au roi, et le roi Ta fait repartir dans Pinstant. — Saint-Frémont escorte le roi avec trois mille chevaux ou dragons ; il viendra jusqu'à Rocroy, et puis retournera dans l'armée de M. de Boufflers, où il servira. — Il a paru quelques petits partis des ennemis à la queue des équipages de la cour; mais, voyant qu'on leuravoit laissé de l'escorte , ils n'ont osé rien entreprendre.

Lundi 7, à Rocroy. — Le roi dîna & Mariembourg et vint ici tout d'une traite. On change la route jusqu'à Laon, car on de voit passer à Aubenton et à Marie, mais on ne le peut à cause du débordement des petites rivières de ce pays-ici; ainsi on ira coucher demain à Rumigny et après-demain à Montcornet. — M. de Beauregard y qui étoit capitaine des grenadiers du régiment des gardes, étant en son rang pour commander un bataillon et ne pouvant conserver sa charge à cause de cela, parce que le roi ne veut point que ceux qui commandent des bataillons aient autre chose à faire que cela, a opté de commander le bataillon comme le plus hono* rable, et le roi a donné la compagnie de grenadiers à Montgeorge. — Il y a des nouvelles d'Allemagne qui disent que les ennemis se préparent à passer le Rhin à Mayence; mais ils n'ont pas vingt mille hommes. Leur armée est commandée par le marquis de Bayreuth et le landgrave de Hesse.

Mardi 8, à Rumigny. — Le roi dina en chemin avec toutes les dames. Il a renvoyé Saint-Frémont avec toute l'escorte. — M. de Luxembourg a passé la Sambre, et marche poiu* aller camper sur la Haisne ; le prince d'O-

range ne fait pas grand mouvement jusqu'ici. — On a eu nouvelles de Rome qu'on a préconisé encore quatre évéchés , qui sont Lodève, Alet, Die et Tréguier; deux de ces évéché»-là étoient vacants par la démission d'évèques qui étoient de l'assemblée de 82. L'évêché de Die a été séparé de l'évêché de Valence. On espère que les évéques qui ont été de l'assemblée auront aussi des bulles. Le pape veut faire signer à tous les cardinaux une bulle qu'il fait pour abolir le népotisme. Il avoit ordonné des prières publiques pour le rétablissement d'un roi catholique, et pas un cardinal italien n'a assisté à ces prières que le cardinal Maldachini qui est dans le parti de France.

Mercredi 9 , à Montcornet. — ^^De Rumigny, le roi vint dîner à Brunhamel. Il a toujours deux tables pour les dames à la dlnée; le roi en tient une, et Monseigneur une. — On a la confirmation de la prise du grand Varadin ; c'est une nouvelle dont on ne peut plus douter. — Le roi, ces deux jours-ci, a tenu conseil avec ses ministres en arrivant. — On mande de Paris que l'abbé de Janson est mort ; il étoit neveu du cardinal du même nom. — M. de Savoie continue toujours de faire courir le bruit qu'il va bombarder Pignerol. M. de Catinat s'est posté avec un corps d'infanterie considérable sur les hauteurs de Sainte- Brigitte, où il s'est retranché; il faut que M. de Savoie songe à forcer ce retranchement-là avant que de bombarder la place. — Madame, qui avoit envoyé M. de la Rongère, son chevalier d'honneur (1), faire compliment au roi sur la prise de Namur, sera à ViUers-Cotterets pour y recevoir le roi.

Jeudi 10 , à Laon. — De Montcornet le roi vint diner à Pierrepont. Il apprit en arrivant ici que M. de Luxembourg étoit campé à Havre , près de Mons , et songeoit à

(t) Le roi le trouva à Givet. (Note de Dangeau,)

jmLLET iêM. 127

allcfi* Ée poBter à Soignies pour subsister aut dépens des

ennemis. M. le prince d^Orange esta Le vilain temps

continue qui incommode fort la marche des armées. M. le prince .d'Orange attend neuf mille hommes des troupes d'Hanovre. L'empereur a fedt espérer au duc d'Hanovre de lui faire avoir le rang d'électeur^ et l'en traite déjà. — Madame la Grande-Duchesse, qui a eu de grands sujets de se plaindre de madame de Montmartre, a enfin obtenu permission de M. le Grand-Duc de changer de demeure. Le roi y a consenti , et elle s'est mise dans le couvent de Saint-Mandé, près de Vincennes, où est abbesse une madame de Grancé.

Vendredi 11, à Laon. — Le roi séjourna ici après six jours de marche. Il a appris ce matin que les ennemis avoient passé le Rhin à Mayence; que M. le landgrave de Hesses'étoit avancé jusqu'à Worms; qu'il avoit attaqué une église, où l'Éoossois, Ueutenant-colonel de Normandie, avec deux cents hommes, s'étoit défendu fort longtemps et leur avoit tué beaucoup de monde sans vouloir entendre parler de capitulation; enfin il fut emporté, et a eu quatre-vingts ou cent hommes de tués. M. le maréchal de Lorges fit marcher M. de Villars, mar réchal de camp de jour, avec quatre régiments de dragons ; il trouva des troupes des ennemis qu'il chargea avec deux escadrons du régiment de Gobert. Les ennemis plièrent d'abord; il leur a pris deux colonels, un ieutenant-colonel , quatre capitaines et plus de cent cavaliers. U poussa les ennemis jusqu'au delà du ruisseau, où il se remit en bataille, sans qu'aucunes troupes des ennemis osassent revenir à lui. M. le maréchal de Lorges est venu camper sur ce ruisseau-là, et attend dans peu de jours M. de Joyeuse qui le doit joindre avec trente escadi'ons. On assure que l'armée des Allemands n'est pas de plus de vingt-cinq mille hommes, en comptant ce qui est resté au delà du Rhin avec M. de Bayreuth. Il n'y en a pas plus de quinze mille qui aient passé le Rhin.

Samedi 12, à Soissons. — De Laon^ le roi vint dîner à Kerrepont, et arriva ici de bonne heure. — ^ M. de Luxembourg est campé à Soignies, et M. le prince d'Orange à Genappe; ainsi M. de Luxembourg le nécessitera d'aller repasser derrière Bruxelles pour faire subsister son armée ^ pendant que la nôtre est dans un pays de fourrages très^bondant^ et nous sommes maîtres d'aller sur la Dender quand nous voudrons, où nous trouverons à faire subsister l'armée longtemps. M. le prince d'Orange s'est laissé prendre les devants^ et cela le réduit à manger le meilleur pays qui reste aux Flamands^ pendant que d'un autre côté nos troupes seront à leur aise et vivront à leurs dépens. — Monsieur est parti ce matin de Laon pour Villers-Cotterets, où Madame arriva hier.

Dimanche 13, à Villers-CoUereis. — Le roi dîna à la poste qui est dans la forêt; on porta le dîner à toutes les dames dans leur carrosse. Le roi a trouvé Villers-Cotterets plus à son gré que jamais. Monsieur alla le soir au salut avec les dames, et il s'y trouva mal. Monsieur, Madame et Mademoiselle étoient venus recevoir le roi au bas du degré. — On croit que Monsieur donnera à l'abbé de Pibrac, maître de sa chapelle, l'abbaye de Saint-Mesmin, près d'Orléans, qui est vacante depuis un mois, et qui vaut 8 à 10,000 livres de rente. — Le roi a déclaré qu'il ne vouloit point qu'on lui fit de harangue à son retour ; il n'en avoit point voulu non plus après la prise de Mons.

Lundi 14, à Villers-^Cotterels. — Le roi tint conseil le matin avec ses ministres, et puis il leur a donné congé jusqu'à Versailles. Sur les six heures, le roi. Monseigneur, Monsieur, Madame et toutes les princesses montèrent à cheval, et se promenèrent dans le grand parterre et dans la grande allée qui va jusqu'à la forêt. — Le roi apprit la mort du marquis de Janson, frère du cardinal ; il étoit gouverneur d'Antibes. Le roi, sur-le-champ, donna le gouvernement à son fils, qui est capitaine de cavalerie

JUILLET leM. 129

— Vaupouy , lieutenant aux gardes , qui avoit été blessé à Namur, est mort de ses blessures.

ifardi 15, à Dammariin. — Le roi vint dtner àNanteuil, dans le château, et logea ici dans un bénéfice de l'abbé Testu-Mauroy, où il loge toujours quand il passe ici. M. de Luxembourg est toujours à Soignies, où il peut demeurer encore longtemps, car il a du fourrage en abondance; le prince d'Orange est toujours à Genappe. M. de Bavière est allé faire un tour à Bruxelles; le prince de Valdeck, qu'on avoit dit mort, se porte bien et a rejoint l'armée des alliés. — Les Vaudois ont fait une course en Dauphiné, et ont emmené quelques bestiaux; un capitaine de dragons de Gramont les a attaqués dans leur retraite, et a repris ime partie du butin. M. de Catinat a fait arrêter le lieutenant-colonel des milices de Bretagne que commande Goesbriant le père, qui avoit laissé passer les Vaudois , sur la parole qu'ils lui avoient donnée de ne point attaquer le poste où on l'avoit mis.

Jfercredt 16, à Venailles. — Le roi vint dîner au Bourget, et arriva ici sur les six heures; le roi d'Angleterre y vint le voir de Saint-Germain. Le roi dit tout haut à Tourville dès qu'il le vitparoltre. « Je suis très-content de vous, et de toute la marine ; nous avons été battus, mai^s vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation ; il nous en coûte quelques vaisseaux , cela sera reparé l'année qui vient, et sûrement nous battrons les ennemis. » Monsieur est revenu de ViQers-Cotterets à Paris, et s'est trouvé mal le soir en arrivant. — M. de Joyeuse a joint M. le maréchal de Lorges, et Ton ne doute pas que les ennemis ne repassent le Rhin promptement.

Jmdi 17 , à Versailles. — Le roi alla se promener dans son grand parc, et n'y trouvajpresque point de gibier; les grandes pluies onttoutnoyé. — On a eu des nouvelles de Bruxelles, qui portent que, par l'ordre de M. de Bavière, on y fait des prières publiques pour la paix; on assure que M. le prince d'Orange et lui sont, fort brouillés. —

Le roi a pel*mis à M. de Gourtenay et à M. de la Vauguyon de lui faire la révérence et de reparotb^ à la cour. Monsieur a eu cette nuit la fièvre assez oonsidérablenjient à Paris.

Vendredi iS, à Ver$aille8. -^ Le roi alla à Saini-GennaÎQ voir le roi et la reine d^ Angleterre. — On a eu nouvelles que les Allemands commandés parle landgrave deHesse^ qui avpient passé le Rhin, Tout repassé à Mayence^ et on croit que M. le maréchal de Lorges le passera aussi dès que le détachement de Flandre Taura joint. — Madame d^ Aiguillon^ se fait religieuse; on ne sait à qui le duché d' Aiguillon tombera. Le duc et le marquis de Richelieu le prétendent également. Avant que le roi partit pour Namur^ il fit donner 10^000 écus au duc de Richelieu.

* Madame d'Aiguillon se fit novice aux filles du Saint-Sacrement , la fut longtemps, et en sortit après, sans avoir fait profession.

Samedi 19, à Versailles. — Le roi alla au Palais-Royal à Paris, voir Monsieur^ et il le trouva sans fièvre ; elle Fa quitté sans qu'il ait pri^ de quinquina ni fait aucup remède. Il mena le roi dans son appartement nouveau qui est très-grand et trèshagréable. -^ l^^i^^ië^^uralla avec beaucoup de princesses à. Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. — M. de Luxembourg est toujours au camp de Soignies et le prince d'Orange à Genappe. — On mande de Hollande que Vanbunein a dit, en parlant du combat naval et de la prise de Namur, qu'on avoit coupé les cheveux au roi de France , qu'Us lui reviendroient Tannée qui vient, et que le roi de France avoit coupé un bras aux alliés et qu'il ne reviendroit point.

Dimanche 20, à Versailles. — On a eu nouvelles d'Allemagne, quiportentquel'empereur afait arrêter enBohème M. de Schoning, général des troupes de l'électeur de Saxe, et l'a fait mener prisonnier à Prague, et il s'en prend à lui de ce que l'électeur de Saxe n'envoie point ses troupes cette année sur le Rhin. Cette violence imtera

fort Télecteur de Saxe^ et déplaira à tous les princes de l'empire. — M. de Savoie est venu camper à la portée du canon de Pignerol. M. de Catinat est campé au pied des hauteurs de Sainte-Brigitte, et ne croit point que M. de Savoie ose Tattaquer dans ce poste-là. — Madame de Lamet mourut à Paris.

Lundi 21, à Versailles. — Le roi alla tirer et se promener dans son grand parc. Monseigneur alla à Paris voir Monsieur, et de là il alla coucher à Villeneuve-Saint- Georges. — M. de Luxembourg et M. le prince d'Orange sont toujours dans leurs mêmes camps; M. le prince d'O* range a fait arrêter à Louvain M. le prince de Barbançon, et Ta envoyé prisonnier à Bruxelles. — Les troupes d'Hanovre ont joint le prince d'Orange ; on compte qu'elles sont au plus de huit mille hommes. Les ennemis ont fait passer quelques troupes à Bruxelles qui vont sous Gand, où ils assemblent un petit corps.

Mardi 2^ y à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc , et puis revint se promener à Trianon. Monseigneur courut le loup dans la forêt de Sénart, revint diner à Villeneuve-Saint^eorges , alla ensuite à Paris à l'opéra , où madame la princesse de Cionty le vint trouver, et revint coucher ici. — M. de Savoie a quitté son camp devant Pignerol, et s'est avancé à Saint-Second, qui est l'entrée de la vallée de Pragelas. — Le mariage de madame de Nangis* avec M. de Blanzac fut déclaré; il y a plus d'un an qu'il est fait, mais ils Tavoient tenu secret sans en faire part à personne. Blanzac revient de l'armée afin que, s'il manque quelque célébration à la cérémonie du mariage , ils puissent le réparer avant que madame de Nangis, qui est grosse de huit mois, soit accouchée.

* Madame de Nangis, puis de Blanzac, étoit iille de la maréchale de Kochefort, jolie, piquante, galante, intrigante au dernier point, avec Tespritdu monde le plus amusant, et le plus séducteur, dont on ne ponvoit se défendre , des grâces uniques en son dire, toujours si doux et si msHiuMit, que c'étoit merveiUes, mais cmfiportant toujours la pièce

sur chacun et fort librement sur ses amis, gouvernant madame de Chartres; plus que bien avec M. le prince de Conty , et dans toutes les intrigues galantes des princesses et à merveilles avec toutes. Madame deMaintenon, qui vit le roi s'en amuser, la fit chasser. Elle ne revint que longtemps après, mais un peu plus connue. Blanzac, frère du comte de Roucy , qui étoit une espèce de postillon , lui plut. Il n'avoit rien, et elle pas grand'chose. Elle cacha sa grossesse jusqu'au bout, puis l'affaire éclata. M. de la Rochefoucauld jeta feu et flammes, qui depuis la sortie du comte de Roye avoit pris soin de ses enfants; mais les maréchaux de Duras et de Lorges , oncles maternels de Blanzac , se montrèrent plus dotix, et après bien des vacarmes Blanzac fut mandé, et arriva. Le soir même de son arrivée ils se marièrent à Saint-Eustache , à minuit , et dans la matinée la nouvelle mariée accoucha d'une fille qui est aujourd'hui la comtesse de Tonnerre. La vieille Laval , qui s'étoit remariée comme madame de Blanzac sa petite-fille , les prit chez elle et les défraya de tout, longu^ années; Blanzac l'étoit à l'armée par le maréchal de Lorges. Mais le mari aux cartes, la femme à d'autres jeux, se ruinèrent et mangèrent d'avance les riches successions qui échurent à madame de Blanzac , et mangèrent déplus, tout le bien de ïïangis, qui entra dans le monde ruiné. Ce que les honunes avoient dissipé , les dames le rac(Hnmodèrent , et par elles Nangis revint sur l'eau et fit un moment figure , aidé de valeur et d'application à la guerre et encore plus à la cour, où il a fait^ un moment figure , et est revenu après, de loin, à être chevalier du Saint-Esprit et chevalier d'honneur de la Reine. Son frère du second lit a trouvé un nid fort abondant et encore plus illustre au moyen duquel il a de quoi se consoler. Madame de-Blanzac, toujours mourante ou soi-disant, mais avec la meilleure compagnie de France chez elle, la perdit peu à peu, et^ ne sachant plus de quel bois faire flèche, emprunta une petite maison de madame la Duchesse détachée du château de Saint-Maur, où, brouillée avec madame d'Orléans et avec bien d'autres et pleinement ruinée,elle a vécu plus de vingt ans sans en sortir été ni hiver; et son mari assez las l'un de l'autre, à Paris défrayé chez son frère, qui avoit épousé une fille de Ducasse si connu à la mer.

Mercredi 23 , à Versailles- — Le roi alla tirer, et puis revint se promener à pied dans ses jardins, où il vit plusieurs des fontaines renfermées. Monseigneur alla à la Ménagerie faire collation avec madame la princesse de Conty. — Il y avoit trente vaisseaux anglois devant Saini- Malo, qui ont été obligés de se retirer à cause du vilain temps. — Le prince d^Orange fait toujours courir le bruit

d'une descente en France ; ils ont voulu faire une très* petite tentative sur les côtes de Bretagne et ont été repoussés. Jusqu'ici y toutes leurs menaces ont abouti à brûler un moulin de M. de Matignon en Normandie. — Le nonce Cavallerini est arrivé en Provence ; on compte qu'il sera à Paris dans quinze jours. Cela finira Tailaire de beaucoup d'évêques.

Jeudi 24, à Versailles. — Le roi et Monseigneur allèrent l'après-dlnée se promener à Marly . — M. de Luxembourg est toujours à Soignies, où il a du fourrage encore pour longtemps. M. le prince d'Orange est toujours à Cenappe et a fait revenir tous ses gros bagages de Bruxelles, et on dit dans son armée qu'il veut entreprendre quel* que chose; c'est le siège de Namur. Vauban, qui est en* core dans la place y mande que toutes les fortifications sont réparées et en très-bon état, et le roi, outre les troupes qui sont dans la garnison, y envoie encore huit bataillons de l'armée de M. de Boufflers, qu'on fera camper sur les hauteurs de la Cozotte.

Vendredi 25, à Versailles. — On a eu nouvelle d'Italie que M. de Savoie a retiré toutes ses troupes de devant Pignerol. Il les fait marcher du côté de Nice , mais il n'y peut pas mener du canon de Turin ; il faudroit que les Espagnols lui en fissent venir d'Espagne ou du royaume de Naples ; ainsi on ne craint pas qu'il puisse entreprendre ce siége-là. — Le roi a donné à M. de BàvUle, intendant de Languedoc', 10,000 écus pour lui aider à acheter une charge de conseiller pour son fils. — Le prince de Danemark est arrivé dans ce pays-là et y a été fort régalé par ordre du roi; il viendra incessamment à la cour. — M. Ménage est mort; c'étoit un des plus savants hommes de ce siècle.

Samedi 26, à Versailles, — Le roi alla tirer et se promena dans son parc. Monseigneur prit médecine. — Le roi donna à M, de Harlay, gendre du chancelier, 100,000 francs pour acheter une charge de conseiller à

son fils. — Le détachement qtie menoit M. de Coigny à M. le maréchal de Lorges en Allemagne, Va joint et il est présentement beaucoup plus fort que les ennemis ; et il a ordre de passer le Rhin. — Tous les vaisseaux anglois et hollandois qui étoient sur les côtes de Bretagne se sont retirés à Tlle de Wight. — Monsieur, qui est tout à fait guéri, est allé à Saint-Cloud où il demeurera jusqu'au voyage de Fontainebleau.

Ditnanehe 27, à Versailles. — L'armée de M. de Luxem* bourg est toujours campée à Soignies, et celle du prinoe d'Orange à Genappe. Outre les troupes d'Hanovre qtn ont joint les ennemis , ils attendent encore dixHSept bataillons d'Angleterre. Us font toujours courir le bruit dans leur armée qu'ils veulent attaquer Namur. — Le roi a donné 2,000 écus de pension au comte de Gacé , gouverneur du pays d'Aunis. Quand il acaeta ce gouvernement, il avoit prétendu [que la Rochelle en étoit, et, comme le roi a depuis disposé du gouvernement de la Rochelle , il lui donne ces 2,000 écus pour le dédom^ mager ; mais il ne veut point que ces 2,000 écus soient attachés au gouvernement du pays d'Aunis.

Lundi 28, à Versailles. -^ Le roi alla se promener le soir en carrosse avec les dames. Monseigneur alla coucher à Villeneuve-^inirGeorges. -^M. de Béthune mande de Stockholm que le roi de Suède a quatre-vingt mille hommes de fort belles troupes, et qu'il veut être médiateur enti« le roi et les alliés, et qu'il se déclar^a contre ceux qui ne voudront point la paix ; il y a déjà longtemps que nous avons accepté sa médiation. -^ L'armée des ennemis, qui est au delà du Rhin, est campée vi!^-vis de la nôtre, qui est à Santauren ; elles se sont canonnées sans grande perte ni de part ni d'autre.

Mardi 29, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son grand parc. Monseigneur courut le loup le matin dans la forêt de Sénai't, et revint coucher ici. — Des quarantequatre vaisseaux que nous avons à Brest, nous en avons

Page 1