JOURNAL DU 31 JANVIER AU MOIS DE NOVEMBRE
Je reçus le 31 janvier un courrier détaché par M. le comte d’Argenson pour me proposer le commandement des troupes de l'Amérique septentrionale, vacant par la détention du baron de Dieskau. (Cette même lettre m'’annonçoit que le Roi me feroit maréchal de camp à mon départ, et accorderoit l'agrément de mon régiment à mon fils; elle m’apprit aussi que le Roi avoit choisi M. le chevalier de Lévis pour commander en second sous mes ordres avec le grade de brigadier, et
M. de Bourlamaque pour commander en troisième avec le grade de colonel,
M. le chevalier de Lévis étoit capitaine dans la marine, avoit servi comme aide-maréchal des logis de l’armée d'Italie et y avoit obtenu une commission de colonel en 1746. Ilest de la branche de Lévis-Ajac, S. M. le Roi de Pologne, dont il est chambellan, a bien voulu lui conserver sa place, M. de Bourlamaque étoit capitaine aide-major du régiment Dauphin et avoit la charge d'aide de cérémonie
Je crus devoir accepter une commission aussi honorable que délicate qui assuroit la fortune de mon fils, objet intéressant pour un père, commission que je n’avois ni désirée ni demandée *
Comme les ordres du ministre étoient pressants, je partis le 6 février, j'arrivai à Paris le 12; je fus le 13 à Versailles. M. le comte d’Argenson me présenta ce jour-là à Monsieur le garde des sceaux et ministre de la marine, dans le ministère duquel j’entrois, le ministre de la marine étant chargé de tout ce qui regarde les colonies.
* M.le maréchal de Richelieu et le président Molé, à qui je ne puis qu’en être très obligé, avoient demandé à M. le comte d’Argenson qu’une compagnie qui étoit destinée dans le régiment de Montcalm à mon fils aîné, fût donnée au chevalier de Montcalm qui n’a que douze ans et demi. Je l'ai trouvé trop jeune, voulant qu'il finit ses études. J'ai prié le ininistre de dire ma façon de penser au Roi, et j'eus été fort aise que l’on ait disposé de cette même compagnie en faveur du comte de Bernis, neveu de l'abbé de Bernis. On m'a flatté qu'à quinze ans on pourroit faire le chevalier de Montcalm capitaine réformé, et que cette compagnie pourroit lui revenir un jour, le comte de Bernis ayant un bon du Roi pour être colonel des grenadiers de France.
Le 14, je remerciai le Roi du choix que S. M. avoit bien voulu faire de ma personne pour commander ses troupes dans l'Amérique septentrionale,
Quelques jours après, M. le comte d’Argenson m'écrivit de la part du Roi, que Sa Majesté m'avoit accordé, pour avoir lieu au retour du Canada, quatre mille livres de pension outre les deux que j'ai, et les deux mille francs de colonel réformé que je conserve ma vie durant, attendu que c’est une représentation du prix de mon régiment qui a été réformé, Cette même lettre assure à M"° de Montcalm en cas qu’elle me survive la reversibilité de trois mille livres de pension, grâce que j'avois à cœur et qui m'a touché à cause de M"*° de Montcalm à qui je dois beaucoup.
Je proposai à M. le comte d’Argenson et lui demandai avec beaucoup d'instance des grâces pour les six bataillons qui avoient passé l’année dernière en Amérique ; il voulut bien me les accorder, encore qu’il eût résolu de les renvoyer toutes à l’année prochaine. Il eut aussi la bonté de m’en promettre pour mes trois aides de camp et les deux ingénieurs que le Roi faisoit passer en Amérique. ÿ
Le 11 mars, le Roi eut la bouté de me déclarer maréchal de camp, M. le chevalier de Lévis, brigadier, et M. de Bourlamaque, colonel, et mon fils aîné appelé comte de Montcalm, mestre de camp du régiment de cavalerie que j'avois.
Le 14, je remerciai le Roi comme maréchal de camp ; je lui présentai mon fils comine mestre de camp, et pris congé de lui et de la famille royale.
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Le 15 au matin, on me remit mes instructions, qui m’assujettissent à rendre également compte au ministre de la marine et au ministre de la guerre; on me reinit en même temps un De par le Roi pour commander les troupes que Sa Majesté a envoyées l’année dernière en Amérique, et le renfort qu'elle y envoie cette année, sous l'autorité de M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général du Canada; et on me remit les lettres de service de MM. de Lévis et Bourlamaque pour être employés à mes ordres comme brigadier et colonel, et celles de M. de Montreuil, capitaine au régiment de Piémont, avec brevet de lieutenant-colonel, pour être employé comme aïde-major-général, ainsi qu'il l’étoit avec le baron de Dieskau.
Le 15, après-midi, jn partis de Versailles avec M. de Bouguinville, mon premier aide de camp, lieutenant réformé à la suite du régiment d’Apchon-dragon, C'est un jeune homme qui a de l'esprit et de belles lettres, grand géomètre, connu par un ouvrage sur le calcul intégral ; il est de la Société Royale de Londres, aspire à être de l’Académie des sciences de Paris, où il auroit eu une place, s’il n’avoit pas préféré d'aller en Amérique apprendre le métier de la guerre et donner des preuves de sa bonne volunté, Il est frère de M. de Bougainville, ci-devant secrétaire de l’Académie Royale des Inscriptions, très connu dans la république des lettres. M. de J'ougainville m'est très recommandé par M. de Séchelles, par M"° Hérault et même par Madame la marquise de Pompadour; il sait très bien l’anglois et a mis à profit un voyage qu'il a fait en Angleterre et en Hollande,
Nous arrivâmes à Rennes le 18, où M. de la Bourdonnaye, mon beau-frère, s'étoit rendu de sa terre pour me voir, M, de la Bourdonunaye de Montluc, président au Parlement de Bretagne, nous fit on ne sauroit mieux les honneurs de la ville, où il y a quelques beaux hôtels, deux places bien décorées, l’une par la statue de Louis XIV et l’autre par la statue pédestre de Louis XV, avec deux grandes figures qui l’accompagnent, monument placé en 1754, et que la Bretagne a élevé pour conserver la mémoire des alarmes de la nation lors de l’extrémité où le Roi se trouva à Metz, et de l’allégresse publique au rétablissement de sa santé, Les dehors de Rennes sont beaux, le cours appelé “ Mail ” est un des plus beaux du royaume, Il y a beaucoup de personnes riches et beaucoup de noblesse, le Parlement de Rennes étant le seul dans le royaume qui se soit conservé dans le privilège de ne recevoir dans les charges que d'anciens gentilshommes, Le Roi les a confirmés dans cette prérogative, en sorte que tout Breton qui veut y acquérir une charge est obligé de justifier par titre qu’il descend d’un noble qui ait été maintenu dans sa noblesse lors de la recherche de 1666, ce qui établit au moins deux cents ans sans origine connue ; et pour ce qui est des étrangers qui ne sont pas Bretons, ils exigent une plus grande sévérité ; car ils ne s’en rapportent pas au jugement de noblesse, et ils exigent de prouver deux cents ans par titre sans origine connue, Aussi d'avoir un pair dans la magistrature du Parlement de Rennes n'exclut pas comme pour les autres des honneurs de la cour. MM. de Goyon, de Marbœuf, fils d'un conseiller
et d’un président du même Parlement, en sont des exemples ; et un frère du marquis de Marbœuf, colonel des dragons, a été reçu comte de Lyon. Le maréchal de Belle-Isle, originaire d'Angers, tient à grand honneur de se joindre à des Fouquet, pauvres gentilshommes qui ont été du Parlement de Bretagne.
Quelques personnes pensent que l’on n'a pas la même sévérité dans ce Parlement pour ceux qui doivent être reçus aux charges angevines. C’est la même règle; la seule différence, c’est que les charges angevines ne peuvent être possédées que par des étrangers, et les bretounes par des Bretons; et, quand par hazard un Breton veut posséder une charge angevine, il lui faut dispense.
Le palais où se rend la justice à Rennes est un ancien bâtiment assez beau; les salles y sont bien décorées, et l’on voit dans la salle du conseil, au plafond, des peintures dignes de remarque.
J’arrivai le 21 à Brest, où je trouvai M. de la Rochebeaucour, mon second aide de camp. C'est un homme de condition du Poitou, lieutenant au régiment de cavalerie de Montcalm. J'ai trouvé aussi M. Lombard Des Combles, premier ingénieur, ayant rang de capitaine en premier du corps royal de l'artillerie et du génie, M. Desandrouins, second ingénieur, lieutenant en premier du corps royal de l'artillerie et du génie, et M. Doumé, sous-ingénieur de la marine, destiné à Louisbourg, J’ai été joint peu après par le sieur Marcel, sergent au régiment de Flandre, que j'ai destiné à être mon troisième aide de camp. ®
Je trouvai à Brest M. le marquis de Cursay, maréchal des camps et armées, chargé de faire la revue aux troupes qui s’embarquoient,
Le 23, le second bataillon du régiment de la Sarre, composé de treize compagnies y compris celle des grenadiers, commandé par M. de Senezergues, s’embarqua, savoir : les neuf premières compagnies des fusiliers à bord du Héros, vaisseau, de soixante-quatorze canons, commandé par M. de Beaussier, capitaine de vaisseau et capitaine du port de Brest; la compagnie des grenadiers et les trois dernières compagnies de fusiliers, à bord du Léopard, vaisseau de soixante canons, commandé par M. Gaumain. lieutenant de vaisseau et lieutenant du port de Brest.
Le 26, le second bataillon du régiment de Royal- Roussillon, composé du même nombre de compagnies, commandé par M. le chevalier de Bernetz, s’embarqua, savoir: les neuf premières compagnies de fusiliers à bord de L’Illustre, vaisseau de soixante-quatre canons, commandé par M. de Montalais, capitaine de vaisseau, et les trois dernières avec la compagnie de grenadiers sur le Léopard.
Le 24, M. le comte de Conflans, lieutenant général des armées navales et commandant l’escadre à la rade de Brest, reçut les ordres de la cour pour détacher de son escadre les trois vaisseaux ci-dessus armés en flûte, pour transporter les troupes à Québec, et détacher aussi trois frégates destinées à y passer l'état-major, savoir: la Licorne, frégate de trente canons, commandée par M. le chevalier de la Rigaudière, lieutenant de vaisseau ;
la Sauvage, commandée par M. le chevalier de Tourville, et la Sirène, par M. de Brugnon.
Les mêmes ordres portoient aussi de détacher de la dite escadie L’Arc-en-Ciel, vaisseau de cinquante canons, commandé par M. de Blingham, et la Concorde, frégate de trente canons, commandée par M. de Fouquet, pour aller au Port-Louis, et de là faire route pour Louisbourg avec des vivres, des munitions et des recrues,
L’état-major a été embarqué sur les trois frégates, savoir: sur la Licorne, le marquis le Montcalm, M. de Bougainville, son premier aide de camp, et M. Pelegrin, lieutenant de port de Québec, très pratique des mers d'Amérique et du fleuve Saint-Laurent. C’est lui qui l’année dernière fit revenir l’escadre de M. Du Bois de la Motte par une route qui n’étoit pas encore connue, en passant au nord d’Anticosti par le détroit de Belle- Isle et au nord de Terreneuve. Le ministre le renvoie à Québec avec le brevet de capitaine de port, 4,000 livres de gratification, 1,600 livres d’appointements, pour y tenir école de pilotes, et son fils a eu son insigne du port de Québec.
On a embarqué sur la Sauvage M. le chevalier de Lévis, M. Des Combles, ingénieur, M. de la Rochebeaucour, mon second aide de camp, et M. de Fontbrune, lieutenant de grenadiers du régiment de la marine, que Monsieur le garde des sceaux a fait passer en Amérique, à la prière de M. le chevalier de Lévis, avec 1,200 livres d’appointements.
On a embarqué sur la Sirène M. de Bourlamaque, M. Desandrouins, ingénieur, et M. Marcel, mon troisième aide de camp.
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Le trésor a été embarqué sur les trois frégates.
Le 24, je reçus la commission de capitaine réformé de la cavalerie pour M. de la Rochebeaucour, celle de capitaine réformé de dragons pour M. de Bougainville, celle de capitaine réformé d'infanterie pour M. de Fontbrune à la suite des régiments, où ces officiers étoient déjà attachés, avec des lettres de service pour pouvoir les employer, suivant que je le jugerois à propos, en leurs grades.
Je reçus en même temps des lettres de lieutenant réformé à la suite du régiment d’infanterie de la Reine pour M. Marcel, une croix de Saint-Louis pour M. de Bourlamaque, colonel, et une pour M. Des Combles, ingénieur, avec l’ordre du Roi pour les recevoir ; ce que je fis le jour même. è
Dès le 28, nous aurions été en état de partir, si les vents n’avoient pas été contraires.
Ce même jour 28, je reçus les grâces que S. M. a bien voulu accorder sur ma demande aux six bataillons qui ont été envoyés l’année dernière en Amérique, avec une lettre par laquelle S. M. veut bien leur accorder la croix de Saint-Louis plus tôt qu’elle n’auroit fait en Europe. Ces grâces consistent en trois pensions sur l’ordre de Saint-Louis pour M. de Roquemaure, commandant du second bataillon de la Reine, M. de Saint-J'ulhien, commandant du second bataillon d'Artois, M. Hurault de l'Hôpital, commandant du second bataillon de Béarn.
Et six croix de Saint-Louis pour M. le chevalier de Germain, capitaine au régiment de la Reine, M. Besne de l’Etendart, capitaine au régiment d'Artois, M. Garcin, capitaine au régiment de Bourgogne, M. le chevalier de
Marillac, capitaine au régiment de Languedoc, M. de Cornier, capitaine au régiment de Guyenne, M. de Trépezec, capitaine au régiment de Béarn ; et une commission de capitaine pour M. de Parfouru, premier lieutenant au régiment de Languedoc, à qui M. le baron de Dieskau avoit donné le commandement d’une compagnie de grenadiers postiches.
J'ai reçu en même temps la commission de capitaine en second du corps royal de l'artillerie et du génie pour M. Desandrouins, second ingénieur, à qui cette grâce a été accordée en considération de ce qu’il passe en Amérique.
Traitement accordé aux troupes que le Roi envoie en Amérique et à l'état-major, par an
A M. le marquis de Montcalm... 25,000 livres. Gratification pour faire son équipage... 12,000
A chacun de ses deux aides de camp... 2,700 Gratification......... ss. soso
Nora. — Le troisième aide de camp n’est pas payé.
A M. le chevalier de Lévis... Eve 18,000 livres. Gratification ......... eoesiese
A M. de Bourlamagne.........,...,,,..
Gratification ......... PT I ON ES
A M. de Montreuil, aide-major-général.. 6,000 Gratification ....., RS 6 Jrotise ss sossores O0 0UU
À chacun des deux ingénieurs...
Gratification ........, sosocose vosoes sovoooooe
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A M. Doreil, commissaire ordonnateur... 12,000 livres. Gratification ....,....sccess soosocoos sossoosss 6,000 “ À un commissaire ordinaire..... see .oos 6,120 “ A M. de Fontbrune, appointement extra-
ONITDAITE écrselsti dessu enotsst eee 2002 11
Nora. — Pour régler ces divers traitements ainsi que ceux des officiers, on a supputé ce qu’ils auroient sur le pied de campagne soit en appointements, soit en rations de pain, sur le pied de deux sols la ration, et en rations de fourrage, sur le pied de 2U sols pour les officiers de l'état-major et de 10 sols pour les officiers particuliers ; et on y a joint un supplément: ce qui rend ces paies considérables, c’est qu’on est payé comme étant employés toute l’année ; on a d’ailleurs fait attention à la cherté des choses nécessaires à la vie et à l'expatriement et éloignement.
À chaque commandant de bataillon, par
Bliss rettnttiseneerienreneree DIU: DNVTOB À chaque capitaine de grenadiers......... 3,000 A chaque capitaine de fusiliers..…...... 2,700 “ À chaque lieutenant de grenadiers. .…. 1,500 A chaque lieutenant de fusiliers......... 1,380 “ À chaque sous-lieutenant de grenadiers
eb enseignes... ssossossoosssssoo see 1,200 “ A chaque aide-major.........… sesesceusver SU : A chaque capitaine en second, s’il y en a. 1,800
Aux sergents et soldats, leur paie ordinaire, et indépendamment de ce, nourris toute l’année aux dépens du Roi, pour le soldat seulement, On peut faire sur la
solde du soldat une retenue pour son entretien; mais par l'ordre du Roi, elle ne doit pas passer un sol.
La solde des troupes et de l'état-major ainsi que leur habillement est prise sur les fonds de la marine et commence du jour de l’embarquement, Le Koi nourrit pendant la traversée et a fait donner aux troupes deux mois de paie d'avance. Les compagnies ne sont point à la charge des capitaines, et S. M. leur accorde trois places de gratification à quelque nombre qu’elles jrassent aux revues. L'on a accordé à tous les commandants de bataillons des brevets de lieutenant-colonel. L'on a armé à neuf les bataillons que l’on a embarqués, et l’on a embarqué avec eux de quoi les habiller et équiper à neuf, à leur arrivée à Québec, en y joignant pour chacun un chapeau neuf et une paire de souliers.
L'on a distribué sur le vaisseau à chaque soldat un bonnet, un gilet, une paire de bas et une paire de souliers, A l'égard de leur nourriture, on leur donne la ration comme aux matelots et soldats de lu marine, Le Roi a fourni des hamacs pour la traversée, et des lits pour les officiers qui ont été nourris par Messieurs les capitaines des vaisseaux, auxquels le Roi donne quatre rations par officier sur le pied de dix sols la ration, et la façon honorable dont ils vivent fait qu’il leur en coûte beaucoup pius cher à tous.
Le 2 avril, comme les vents parurent décidés au nordest, on résolut de partir malgré l’ancienne superstition qu'avoient les marins de ne pas paitir le vendredi ; et, ermme il avoit été réglé par la cour qu’au lieu de marcher en escadre, on partiroit séparément, un vaisseau et une frégate de conserve, savoir : le Héros et la Licorne,
l’Illustre et la Suuvage, le Léopard et la Sirène, les deux bâtiments qui devoient partir les premiers se mirent en état. M, de la Rigaudière, commandant de la Licorne, étoit en état de mettre à la voile sur le midi, ILeût été à souhaiter que M. de Beaussier, commandant le Héros, eût été prêt en mêmetemps. On auroit profite des vents; mais comme il ne put l'être que sur les cinq heures du soir, il jugea à propos de n’apparciller que sur les trois heures du matin, dans la crainte que le vent ne cessât, n'étant pas assez fait, ou qu’allant la nuit, ilne se trouvât au point du jour trop près des Anglois qu’il n’auroit pu découvrir.
Les officiers embarqués sur la Licorne avec M. le chevalier de la Rigaudière sont :
M. le chevalier de Crenay, premier lieutenant, C’est le neveu du vice-amiral et le fils de celui qui a cté colonel du régiment de Penthièvre-cavalerie ;
M. Levayer, second lieutenant ;
M. Huon de Kinadec, premier enseigne ;
M. de Pontavit, second enseigne ;
M. de la Devèze, troisième enseigne, avec deux gardes marines ;
M. de Durfort, d’une branche établie en Roussillon, et M. de Niseranck, gentilhomme breton,
M. de la Rigaudière est un officier d’un mérite distingué, qui joint à des talents des qualités fort aimables pour la société, une grande connoissance de son métier et beaucoup d'expérience, quoique jeune, ayant fait nombre de campagnes considérables.
Il a eu à vingt-deux ans une action particulière, n'étant qu’enseigne, qui prouve beaucoup de sang-froid
et de courage et qui lui valut d’être fait lieutenant avant son tour, Il avoit été détaché par M. de la Jonquière, commandant l’escadre de M. d’Anville, avec une goélette, petit bâtiment de quatre canons ; il s'empara de quatre petits bâtiments anglois, et comme il étoit poursuivi par un vaisseau de la même nation, après avoir fait passer les prisonniers à bord, il brûla les quatre bâtiments qu’il avoit pris, se fit échouer, se débarqua, engagea un sauvage par des récompenses à lui aller chercher du renfort avec lequel il se défendit, L’Anglois l'ayant laissé, il radouba son petit bâtiment et rejoignit son escadre en amenant ses prisonniers.
J'ai reçu à Brest toutes sortes de politesses de Messieurs de la marine : c'est un corps bien composé, presque tout entier-de gens de condition, plusieurs d’une naissance distinguée, beaucoup d’honneur et de probité, une franchise dans leur facon de penser et de dire dont on ne trouve des exemples nulle part ailleurs, que chez d'aussi braves militaires que sont Messieurs de la marine, que le commerce de la cour et de Paris n’a pas pour l'ordinaire gâtés en leur inspirant un fonds de flatterie que l’on confond avec celui de la politesse.
M. le comte Du Guay, chef d’escadre, qui commande la marine, M. Hocquart, intendant, m'ont très bien recu. Le premier m'a paru un homme fin et délié ; sa femme a dû être une femme de bon air ; elle en a conservé dans un âge avancé les mines d’une jolie femme qui ressemblent quelquefois à des grimaces ; d’ailleurs elle est très polie, Pour M. et Madame Hocquart, c'est un couple bien assorti ; ce sont d’honnêtes gens, vertueux, bien intentionnés, tenant une bonne maison,
Aussi M. Hocquart a-t-il été vingt ans intendant en Canada sans avoir augmenté sa fortune, contre l’ordinaire des intendants des colonies qui n’y font que de trop grands profits aux dépens de la colonie,
M. le marquis de Conflans, lieutenant général des armées navales, commandoit l’escadre à la rade de Brest, ayant avec lui M. le chevalier de Bauffremont, chef d’escadre ; il étoit monté sur le Soleil-Royul, vaisseau de quatre-vingts pièces de canon, qui passe pour le plus beau de l’Europe, ayant du canon de trente-six, On ne sait point si cette escadre est destinée à agir. Jusqu'à présent elle ne doit être composée que de sept vaisseaux qui sont en rade et de cinq qu’on attend de Rochefort, M. de Conflans croit toujours, ou du moins le dit, que son escadre sera composée de vingt vaisseaux de ligne et de beaucoup de frégates qui sont actuellement employées à garder les côtes. Cette escadre est si peu équipée, soit lenteur ou défaut de matelots, qu’encore que M. de Conflans ait recu ordre d'envoyer deux vaisseaux de guerre à la découverte des Anglois, pour assurer notre sortie de Brest, il ne s’est pas cru en état de le faire. M. le comte de Conflans est un de nos officiers-généraux de marine des plus considérés, qui joint à sa naissance beaucoup d'expérience et d’être le seul officier qui, dans le courant de la dernière guerre, ait combattu avec succès et avantage les Anglois et leur ait pris deux vaisseaux.
Du 2 avril 1756. — Au moment que j'allois m'embarquer, j'ai recu une lettre de M. le garde des sceaux pour m'apprendre qu’il avoit envoyé un ordre pour faire armer sur la frégate, qui me passe, M. de la Devèze,
mon neveu, M. le comte Du Guay, commandant de la marine à Brest, et M. de la Rigaudière, commandant de la dite frégate, avoient eu déjà la bonté de le prévenir ; j'en ai été fort aise, ce jeune homme m'ayant témoigné beaucoup d'amitié et paroissant s'annoncer très bieu pour l'amour de son métier; c'est un fils de M, de Nanjac la Devèze, qui a épousé une demoiselle de Moutcalm, ma cousine germaine, de ma branche atnée,
Du 3 avril 1756. — Sur les tro's heures du matin nous appareillâmes ; mais le vent nous ayant manqué, et paroissant varier, nous restûmes mouillés comme hier, Sur les quatre heures et demie du soir, M. de Beaussier, commandant le vaisseau le Héros, ayant fait signal, nous mîmes à la voile par un vent de mer nordest. A la hauteur de Saint-Mathieu, nous aperçûmnes de loin plusieurs bâtiments que nous jugeâmes venir de Bordeaux et de Rochefort avec nos frégates d’escorte. Nous fimes rencontre d’un bâtiment marchand suédois allant à Brest, A notre départ, l’Jllustre et le Léopard ainsi que la Sauvage et la Sirène se disposaient à nous suivre de près, et avoient tiré le coup de canon de partance pour appeler ceux-qui pouvoicut être à terre.
Du 4 avril 1756, — Sur les quatre heures du matin nous avons découvert quatre gros bâtiments qui ont déterminé M. Beaussier, commandant le Héros, ainsi que nous, à revirer sur Brest, mais au bout d’une heure, les ayant jugés hollaudois, nous avons continué notre route ; nous avons vu daus l'éloignement plusieurs vaisseaux dont un petit que nous avons jugé un senau anglois, il a fait un temps même route que nous. Par l'estime qui se fait toujours dans les vaisseaux sur le
midi, nous avons fuit vingt-neuf lieues et sommes au 47° degré 39 minutes de latitude et au 9° degré 24 minutes de longitude,
Du 5 avril 1756, -— Le temps a été variable, les vents nord-ouest ; notre estime nous porte sur le midi à quatrevingts lieues de Brest, Je dis sur le midi, parce que c’est ainsi qu'on compte sur les vaisseaux d’un midi à l'autre, attendu que c’est le point où l’on prend hauteur quand le soleil paraît, et qui met en état de rectifier la supposition que l’on a faite de son chemin en jetant de temps en temps le loch, machine imaginée pour déterminer la vitesse du chemin que décrit un vaisseau dans une heure, Nous avons vu un bâtiment anglois, allant même route en avant de nous ; nous aurions pu le prendre, sans l’ordre de ne pas nous détourner de notre route et de notre objet, ;
Du 6 avril 1756. — Les vents ont été du nord-ouest au nord-est ; notre estime a porté de hier midi à aujourd'hui environ quarante-six lieues; nous avons encore aperçu à notre avant divers petits bâtiments anglois. Nous les aurions pris sans les ordres formels de ne s'engager dans aucun combat même contre des bâtiments inférieurs, Cette défensive stricte afflige avec raison nos officiers, toujours assurés d’être pris après avoir combattu, puisque ce ne sera que dans le cas où des bâtiments supérieurs en force les attaqueroient, et toujours les mains liées pour attaquer des bâtiments inférieurs. Il faut convenir que la mission de porter du secours en Canada est si importante qu'on ne pouvoit trop leur recommander de ne pas s’écarter de l’objet ; mais, srput moi, on pouvoit laisser un peu à leur
RES nets eee manne e-enet
prudence pour des petits bâtiments qui se trouveroient naturellement sur leur route, sans s'engager à leur donner trop de chasse s'ils étoient meilleurs voiliers et qu'ils n’amenassent pas : car communément sur mer, les petits vaisseaux marchands amènent pour peu qu'ils soient joints à la portée du canon, et tous ces petits bâtiments anglois naviguoïient fort près de nous, dans la confiance qu'il n’y a que leur nation qui ait actuellement des vaisseaux de guerre dans ces mers, Je conviens qu’il faut éviter l'aventure de M. de la Maisonfort, capitaine de vaisseau, chargé, en 1745, de ravitailler Louisbourg, qui, au lieu de suivre son objet, s'amusant à donner la chasse à des petits bâtiments anglois, se trouva aux prises avec plusieurs gros vaisseaux de cette nation, et la connoissance que les Anglois eurent par la perte de ce vaisseau françois que Louisbourg manquoit de poudre, les détermina à l'expédition de cette place dont la restitution a servi de compensation à nos conquêtes de Flandre, et a fait hâter la ‘conclusion de la paix d’Aix-la-Chapelle.
Du 7 avril 1756. — Il n’est pas possible d’avoir une continuation de temps plus favorable, et nous pouvons dire avoir eu une belle partance, La mer nous a peu incommodés ; les vents continuent nord-est, Nous allons toujours de conserve avec le Héros, et nous avons quelquefois conversation avec les officiers qui y sont à bord au moyen de porte-voix ; notre estime va à environ cinquante-trois lieues.
Du 8 avril 1756. — Continuation de bonne navigation, Belle mer, petit vent frais, notre estime nous porte en route environ cinquante-sept lieues, On ne sauroit
ent leur s et mer, u'ils etits 18 la elle- Je Mai- , de bjet, \ents vaisglois ouisition \pener la
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trop admirer ni louer la régularité qu'il y a dans un vaisseau sur tous les objets, L'immensité de toutes choses qu'on ne croiroit jamais pouvoir y contenir; cet emplacement appelé arrimage * est une partie de la science d’un officier de la marine, soit pour disposer toutes choses à sa place, soit pour la façon de donner le plus de vitesse à son bâtiment par la disposition de la charge ; ce qui n’est pas assujetti à des principes fixes et demande un examen particulier pour chaque bâtiment, Tous ces détails regardent essentiellement le premier lieutenant en pied ; c’est, sur notre frégate, M, le chevalier de Crenay qui s’acquitte on ne peut mieux de cette fonction ; et tous nos officiers sont fort attentifs à leurs services,
Du 9 avril 1756. — Continuation du même temps. Nous avons été obligés de ralentir notre marche pour attendre le Héros, notre frégate étant meilleure voilière, Sur les trois heures nous avons vu un vaissean que nous avous cru d'abord être en croisière ; il nous a
* C'est aussi de l’arrimage que dépend de connoitre le lest qu’il faut à chaque bâtiment; par exemple, notre frégate qui a cinquante tonneaux de lest, quoique le constructeur n'en voulût donner que quarante. Et nous nous sommes aperçus dans le gros temps qu’elle n’en a pas assez, étant par là trop faible de côté, et pouvant s'engager. Du temps du feu Roi, M. de la Boularderie, ofticier de marine, mort depuis à l'Ile- Royale, commandoit une frégate à la rade de Brest. Il voulut donner une fête à une vingtaine de dames, et à la fin du repas faire manœuvrer la frégate ; il appareilla, oublia qu'elle n'étoit pas encore entièrement lestée ; elle fit capot ; toutes les dames et plusieurs matelots périrent. Cette imprudence le fit renvoyer du service et auroit mérité une punition capitale.
paru ensuite se déterminer à faire route en Europe. Ceux qui liront ce journal qui n’a été fait que pour moi-même, seront peut-être ennuyés de l'attention scrupuleuse avec laquelle je parle de tous les bâtiments que l’on aperçoit ; mais qu'ils se mettent à la place des gens qui, renfermés dans un espace fort étroit, ne voient que le ciel et l’eau, ils comprendront aisément que la vue d’un petit bâtiment fait un petit moment d’amusement. D'ailleurs dans l'occurrence où nous craignons d’être pris par les Anglois, c'en est un de très grande attention. La continuation de beau temps fait que nos malades du mal de mer se remettent, Il semble ce soir que les vents veulent se tourner vers l’ouest, L’estime est d'environ cinquante lieues. Nos deux vaisseaux se sont mis en panne pour que nous puissions envoyer chercher la portion d’un bœuf qui avoit été tué à bord du Héros. Comme nous nous approchions des parages où l’on peut trouver les Anglois, M. Beaussier a profité de ce moment pour envoyer à notre commandant les divers signaux pour faire fausse route, suivant les divers côtés qu’il indiqueroit en cas de chasse de la part des Anglois, Ces signaux sont les mêmes que M. Périer de Salvert avoit imaginés pour son escadre ; nous avons déjà les signaux ordinaires qui se font le jour avec des pavillons et la nuit avec des feux ou des fusées, quand il y a brume, C’est par ces mêmes signaux que lon fait manœuvrer les escadres, Chaque commandant d’'escadre donne les siens en partant et les change lorsqu'il juge à propos. M. le maréchal de Tourville est le premier qui ait mis une forme à cette façon ingénieuse de se faire entendre. Il a été proposé
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depuis peu de pouvoir avoir des conversations suivies par signal, au moyen d’un certain nombre de pavillons, sans que les ennemis pussent en avoir connoissance, attendu la grande variété qu’on y mettroit parce que cela dépendroit toujours de celui par lequel on commenceroit, Je ne sais pas assez clairement la méthode pour en parler, mais je sais que l’escadre de M. de la Galissonnière envoyée en 1754 à Cadix, a eu pour objet d'exercer notre marine aux évolutions et d’essayer cette nouvelle méthode des signaux proposés par un officier de ce corps.
M. lelegrin, capitaine de port de Québec, embarqué avec nous, a profité de la circonstance où nos deux bâtiments ont été obligés de s'arrêter, pour conférer avec M. Beaussier sur la route à tenir quand on sera aux atterrages pour <ntrer dans le golfe Saint-Laurent. M. Beaussier auroit quelque envie de passer par le détroit de Canseau ; c’est un passage d’une demi-lieue de large au milieu des possessions angloises ; ce seroit une marche hardie, qui pourroit leur donner le change; mais elle auroit besoin du succès pour être applaudie.
M, de la Rigaudière et M. Pelegrin sont au contraire d'avis de s’en éloigner, de passer au sud du Banc-Vert, de reconnoître l’Ile-Royale pour déterminer sa route, et gagner par ià le golfe Saint-Laurent,
Du 10 avril 1756. — Notre estime a été de cinquantetrois lieues et nous croyons être à hauteur de la dernière île des Açores. Nous commencons à voir des poissons différents de ceux de nos mers, tels que des grandes tortues, des baleines et des souffleurs,
Du 11 avril 1756.— Nous avons eu quasi un calme cette nuit; cependant notre estime a été de vingt-quatre lieues.
Du 12 avril 1756. — Notre estime a été de cinquante lieues. Il ya eu sur les quatre heures un grain de vent suivi d’une espèce de tempête qui nous a obligés de mettre à la cape et d’y rester toute la nuit ; ce gros temps nous a fort fatigués et rendus presque tous malades. Je ne conseille à personne de naviguer pour son plaisir,
Du 13 avril 1756. — Notre estime n’a été que de vingt lieues. Les vents ont molli ; la mer a été agitée sur le midi; et je puis assurer que, soit que la mer soit tranquille ou agitée, ce n’est un beau coup d’œil que dans les décorations d'opéra. C’est le plus triste et le plus uniforme que je connoisse quand elle est calme, et le plus effroyable quand elle est agitée, Aussi, est-ce la voiture la moins à préférer, d'autant qu'on ne va pas toujours sur mer via della posta. On est souvent contrarié par les vents et incommodé d’un roulis seul capable d’ôter l'envie de faire beaucoup de voyages par mer, Pendant les gros temps, on ne sait comment se tenir, comment manger, comment dormir ; on est obligé de faire amarrer toutes choses et, si on osoit, on seroit tenté de se faire amarrer soi-même, Ce roulis agite et fatigue le corps, et contribue beaucoup à la mauvaise disposition où l’on se trouve quasi toujours ; car les personnes qui paroissent se mieux porter sur mer ne sont pas dans leur assiette ordinaire, Aussi il n’y a que ceux qui n’y ont pas été qui s’imaginent qu'on peut s’y occuper à des études suivies et sérieuses.
Du 14 avril 1756. — Sur les huit heures du matin, il s'est élevé un vent forcé du sud-est qui a passé de là au nord-est, Ila agité la mer en peu d'heures, de facon à nous faire craindre quelque avarie ou événement fâcheux. Notre espérance est que sa violence en empêchera la durée et qu’au moins il nous pousse en route ; nous avons mis à la nuit des signaux de feu pour nous conserver dans la même route avec le Héros et nous empêcher de nous aborder; ce temps nous fait faire de soixante-dix à quatre-vingts lieues par jour, encore que nous n’ayons conservé que la voile de misaine,
Du 15 avril1756. -—- Le temps continue toujours à être très fâcheux ; le vent semble augmenter, les vagues de la mer sont d’une violence étonnante, et il faut que la frégate, qui va pour la première fois à la mer, soit d’une bonne construction pour y résister. Les coups de mer font entrer de l’eau partout et courent risque de mouiller nos poudres et gâter partie de nos vivres.
Du 16 avril 1755, — Le courage le plus intrépide peut être étonné de la continuité de cette tempête. Nous avons à lutter contre la violence du vent, et encore plus contre celle de la mer. Nos officiers dont plusieurs ont fait douze et quinze campagnes, et le sieur Pelegrin qui en à fait quarante-deux, conviennent qu’ils n’ont guère vu des coups de vent aussi considérables, et jamais de cette durée ; le gaillard d’arrière a été deux fois surmonté par les vagues de la mer : on peut dire que la perte du bâtiment et de l'équipage a tenu à peu dans ces moments. Et c’est bien le temps que les marins appellent le coup de vent du vendredi saint, Nous nous sommes séparés par le mauvais temps et la brume avec
le Héros, malgré la précaution d’avoir allumé la nuit nos feux. Dieu veuille que nous nous retrouvions tous à Québec! Le fâcheux de notre aventure est que nous nous somines trouvés sur les dix heures du matin sur les abords du Grand-Banc sans avoir pu ni sonder, ni prendre hauteur ; ce qui nous fait craindre de trouver trop tôt terre et d’y échouer par défaut de connoïissance, Dans cette perplexité, nous n'avons que deux partis à prendre, ou celui de mettre à la cape, ou celui de nous dévier entièrement de notre route en changeant de bord, pour fuir devant la lame et gagner vers le sud, route qui nous mèneroit à la Martinique. M. de la Rigaudière, occupé du désir de remplir sa mission, auroit incliné pour l'avis de mettre à la cape ; mais on lui a démontré l'impossibilité d’y résister, le danger même, en ne faisant que l'essayer, de recevoir quelque avarie irréparable ; et enfin, sur le midi, après l'avis unanime de tous les officiers, le sieur Pelegrin et si j'ose y ajouter le mien, nous nous sommes déterminés à gagner vers le sud et à continuer cette navigation avec quelque danger de moins. Sur les quatre heures, nous avons vu un gros vaisseau de guerre venant des Iles, allant en Europe sous le vent à nous, nous l'avons jugé un vaisseau de soixante canons et anglois, à moins que ce ne fût le Prudent, vaisseau commandé par M. d’Aubigny, parti pour la Maïtinique dès le mois de février dernier; mais, quel qu'il fût, ce vaisseau par un pareil temps, aussi embarrassé que nous, n'avoit pas envie de nous venir chercher querelle, et malgré sa supériorité en force il l’eût entrepris avec désavantage. Nous avons une vingtaine de malades; nous avons perdu un matelot; Dieu
veuille que nous n’en perdions pas d’autres, et qu’à celui-là près, nous arrivions à Québec le même nombre, Notre équipage, à notre départ de Brest, étoit de deux cent vingt-neuf hommes, non compris les officiers, passagers et leurs domestiques. On appelle passagers ceux qui ne sont pas chargés de la conduite du vaisseau, ainsi que M. de Bougainville, M. Estève, mon secrétaire, moi et M. Pelegrin; cependant la réputation de ce dernier fait qu'on lui remettra la direction de la route dès que nous serons sur le Grand-Banc, et en attendant il fait son quart comme les officiers du vaisseau.
Du 17 avril 1756.— La nuit a continué à être affreuse ; sur les onze heures du matin, la mer ayant paru un peu moins agitée, M. de la Rigaudière, voyant avec douleur que nous nous étions déjà éloignés de soixante-quinze lieues de notre route, a voulu essayer de mettre à la cape. A peine nous étions-nous mis en travers, qu’il a faiiu bien vite travailler tous pour nous remettre à notre première position, ayant apercu la vergue du mât d’artimon qui plioït. Il faut convenir que nous sommes assez heureux d’avoir un bon équipage qui se démène bien dans les manœuvres. Nous sommes dans le cas de désirer du calme et de craindre cependant si le vent cessoit tout à coup, car la force du vent diminue l’impétuvsité de la mer, et si le vent cessoit tout à coup, la mer plus agitée pourroit nous engloutir *,
* En marge, de la main du marquis de Montcalm, on lit ceci : Au point de faire venir la mâture à bas, d'ailleurs, il y avoit à craindre que la lame étant impétueuse et nous prenant de
Du 18 avril 1756.— Les vents ont commencé à diminuer insensiblement depuis hier quatre heures après-midi; le beau temps paroît nous arriver avec le jour de Pâques, et nous avons mis à la cape sur les six heures du matin pour nous moins éloigner de notre route, d’où nous sommes à cent vingt lieues ; nous nous en apercevons bien dans la différence du climat ; car nous étions vendredi matin à même de voir des bancs a° vlure, et nous sommes aujourd’hui dans un climat ‘ui aporoche pour la temnérature et la chaleur de celui de ‘aples et de Sicile. Nous avons eu la consolation d’entendr: aviourd’hui la messe avec beaucoup de préeaution en ‘suit tenir le calice par un matelot assuré, On nu peut sexpu: "7 à dire la messe par un gros temps à cause des roulis ; aussi en avons-nous été privés pendant toute la semaine sainte. On est sur les vaisseaux d’une manière édifiante; on y prie Dieu trois fois par jour, le matin, le soir avant que l'équipage soupe, et on dit les litanies de la Vierge à l'entrée de la nuit, A chaque fois on prie Dieu pour le Roi, pour l'équipage, et on termine toujours les prières par des cris de Vive le Roi. Les dimanches et les fêtes on dit vêpres sur le pont, afin que tout l'équipage puisse y assister, même sans quitter les manœuvres. Le soleil ayant paru à midi, nous avons pu prendre hauteur, ce que nous
travers, ne nous emportât nos porte-aubans et nous enfonçât la frégate, ou nous fit d’autres avaries ou que la frégate ne se trouvât engagée lors des grains de vent qui venoient très fort et à tous moments. Le grand bout-dehors de la grande vergue de tribord avoit été emporté par un coup de mer.
n'avions pu faire depuis huit jours, et nous avons trouvé que nous étions à 38 degrés 3 minutes de latitude, et estimé que nous étions à 30 degrés 36 minutes de longitude, en comptint le méridien de Ténériffe * pour premier, On croira que c’est un officier qui n’a jamais servi que sur terre, qui exagère en parlant du coup de vent que nous avons eu, qui a duré près de trois jours etdemi; mais je n’écris rien qu'après ce que m'en ont dit nos officiers de mer, qui tous nous ont assurés n’en avoir jamais vu de pareil pour la durée, et que celui qui dispersa la flotte de M. d’Anville pour l'expédition de Chibouctou ne fut pas plus considérable et ne dura que vingt-quatre heures. D'ailleurs, comme la mer avoit été battue successivement par des vents de l’est et du nord, elle en étoit devenue plus agitée et plus dangereuse. Quelque danger que nous ayons couru, il est à souhaiter que le vaisseau le Héros et ceux qui nous suivent, s’en soient aussi bien tirés ; le premier aura eu l'avantage de pouvoir se tenir à la cape et se moins éloigner de la route, un gros vaisseau résistant mieux qu’une frégate ; et les autres, étant partis plus tard que nous, auront été moins avancés en route et auront en plus à courir.
Du 19 et du 20 avril 1756. — Nousavons fait sonder ce matin ; mais nous n'avons pas trouvé fond ; ce qui nous fait croire que nous ne sommes pas encore au Grand-Banc, à moins que nous l’eussions dépassé, Nous avons des brumes ; c’est assez le temps du royaume des morues et de ses apprôches.
* Ce mot, écrit de la main de Montcalm, surcharge Paris.
Du 22 avril 1756. — Les brumes, des oiseaux de plusieurs espèces, comme pingouins, goélands, un loup marin que nous avons aperçu, tout semble nous indiquer les approches du Grand-Banc ;' cependant, comme après avoir sondé plusieurs fois, nous n'avons pas trouvé le fond, que nous ne pouvons prendre hauteur, et que nous sommes dans l'incertitude sur notre véritable route, et que nous croyons avoir dépassé la pointe du Grand-Banc, ignorant cependant si nous sommes à l’ouest ou à l’est, nous avons commencé à midi à porter le cap sur l’est, en faisant sonder de six en six heures, parce que si nous sommes à l’ouest du Grand-Banc, nous devons le retrouver, et si nous sommes à l’est, nous regagnerons vers la France, et après avoir porté le cap vers l’est, pendant trente à quarante lieues, nous recourrons vers l’ouest tâcher de trouver ce Grand-Banc, qui nous fera un point fixe dans notre route, et il faut espérer que d'ici là les maudites brumes pourront se dissiper, et qu'il pourra revenir un temps plus favorable pour prendre hauteur, ce que nous n’avons pu faire depuis le jour de Pâques. Nous nous estimons au 43° degré 20 minutes de latitude,
Du 23 avril 1756, — Comme nous n'avons pas trouvé le Grand-Banc en tirant vers l’est, nous avons changé notre bordée et nous avons porté le cap à l’ouest,
Du 24 avril 1756.-— Le calme ne nous avance pas ; les vents, comme disent les marins, sont au conseil ; Dieu veuille qu’ils le prennent bon pour nous !
Du même jour. — Sur le midi, les vents étant devenus nord-ouest et assez forts nous avons poussé dans le sud ; ce qui nous éloigne de notre route.
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Du 25 avril 1756, — Les vents continuant à être debout, nous louvoyons, et nous sommes par les 43 degrés 8 minutes de latitude,
Du 26 et du 27 avril 1756. — Les vents ont molli, mais toujours contraires ; sur le midi, les vents étant devenus nord-est, ils nous ont dirigés dans uotre route, Sur le soir, ils ont passé au sud-ouest, et continuent aujourd'hui 27, par un beau temps ; comme ils ne sont pas forts, nous faisons peu de chemin; n'importe, c’est toujours heureux, car c’est aller en route,
Du 27 et du 28 avril 1756. — Les vents ayant fratchi, nous avançons en route, nous avons aperçu sur le soir un banc de glace, à l'avant de nous, de plus de trois cents pieds de haut, Ces bancs rendent la navigation de ces mers difficile, d'autant que par la brume, il n’est pas aisé de les apercevoir, et un vaisseau qui les rencontreroit se briseroit. Nous avons vu beaucoup d'oiseaux ; on s’est amusé à les tirer, Nous avons trouvé fond à la sonde de minuit par trente-cinq brasses, la mesure de la brasse est de cinq pieds. Nous avions sondé inutilement à six heures du soir. Ainsi nous voilà assurés d’être sur le Grand-Banc. Après 25 jours de navigation, nous avons banqué, comme disent les marins, par les 43 degrés et 10 minutes de latitude, Nous allons diriger notre marche pour gagner le Banc- Vert.
Du 28 à six heures du matin : la sonde a été de même par trente-cinq brasses ; le vent favorable, la mer calme et belle, ce qui est l’ordinaire sur le Grand- Banc. On appelle banquer quand on arrive sur le Grand-Banc, et débanquer quand on en sort, Nous
avons sondé sur les cinq heures, et avons trouvé fond par les quarante-cinq brasses ; comme il y a eu calme nous nous sommes amusés à la pêche ; mais elle n’a pas été abondante. Il faut convenir que c’est un excellent manger que de la morue fraîche ; et ce qu’il y a de meilleur n’est pas connu en Europe, la tête, la langue et le foie, qui font une sauce naturelle et exquise à la morue comme celui du rouget, Le P, Charlevoix et les autres voyageurs n'ont rien dit d’outré en annonçant l'excellence de ce manger, il faudroit trop de sel pour conserver des morceaux aussi délicats. Les plus grandes morues n'ont pas trois pieds, une gueule des plus grandes, c’est un animal très vorace, et qui avale tout jusqu’à des morceaux de fer, Nous pêchâmes des rayes, Pour l'ordinaire ces parages sont couverts de petits bateaux de pêcheurs, Nous n’en voyons cependant pas; la guerre empêche les François de venir, les Anglois se tiennent le long de leurs côtes, et il est peut-être de trop bonne heure pour cette pêche qui ne commence pour l'ordinaire que dans les premiers jours de mai,
Du 29 avril 1756. — Le vent ayant repris sur le minuit, nous avons fait servir nos voiles, et nous continuons notre route en faisant cinq nœuds par heure, c’est la façon de compter quand on mesure le sillage du vaisseau avec le loch. Les trois nœuds font la lieue, Nous avons eu aujourd’hui la cérémonie de baptême ; c'est une coutume établie parmi les matelots et qui tend toujours à tirer quelque argent des passagers ; cette cérémonie s’observe au passage du tropique, à celui du détroit et quand on passe sous la ligne; ce dernier baptême étant regardé com.ne le plus considé-
rable exempte des autres, Les vents varient depuis deux jours et font le tour de la boussole; nous avons des brumes, ce qui rend la navigation dangereuse à cause des glaces énormes qu'on a de la peine à apercevoir et éviter, Après dîner, sur les quatre heures, il nous en est venu une considérable sous le beaupré, qui a rasé le vaisseau et contre laquelle il se seroit brisé, si M. de la Rigaudière, qui s’en est aperçu, n’avoit vite crié au lof! c’est-à-dire de mettre le gouvernail pour venir au vent et éviter par là la glace.
Du 30 avril 1756. — Il fait un froid horrible; la saison est bien peu avancée pour ces sortes de navigations. Les vents sont ouest, et nous portons le cap vers le nord, La quantité de glaces que nous voyons à tout moment augmente le froid. Nous avons compté jusqu’à seize bancs de glaces à notre alentour, heureusement la brume s'est dissipée cette nuit, Nous jugeons par nos sondes avoir dépassé le Grand-Banc et être sur celui des Baleines; nous avons profité de l'éclaircie pour prendre hauteur, et nous avons trouvé que nous étions par les 45 degrés 18 minutes de latitude, et estimé être par les 53 degrés 48 minutes de longitude, en comptant le méridien de Paris pour le premier, La terre est tout ce que les marins désirent avec raison le plus; c’est en même temps ce qu’ils craignent davantage, et ce qui exige le plus d'attention, quand il faut s’en approcher; d'autant que les diverses estimes que l'on a faites pendant la route, sont souvent sujettes à erreur; d’ailleurs dans les circonstances, tout contribue à rendre l’atterrage difficile : les brumes, les glaces, et la crainte d’être pris par les Anglois; ce qui nous
éloigne de leurs côtes, et nous empêche même d’al! prendre terre à Louisbourg, dans la crainte de no détourner de notre mission et trouver les Anglois dans ces parages, de sorte que notre projet est d'aller reconnoître les îles Saint-Pierre et d’entrer dans le golfe Saint-Laurent, entre le cap du Nord et le cap de Raye,
Du 1‘ mai 1756,— Nous continuons à voir beaucoup de bancs de glaces; aussi le froid est-il plus insupportable qu’il ne l'est pour l'ordinaire en France pendant le fort de l'hiver, Nous avons pris hauteur, et nous nous sommes trouvés par les 45 degrés 57 minutes de latitude et par les 54 degrés 56 minutes de longitude, Sur les cinq heures nous avons aperçu la terre que nous avions perdu de vue depuis vingt-huit jours, et nous avons reconnu le cap Sainte-Marie auprè de Plaisance, qui étoit à tribord de nous; ce qui no' a confirmé notre estime qui s’est trouvée juste,
Du 3 et 4 mai 1756. — Nous avons eu calme hier ; mais dans la nuit le vent a été sud-est et continue ; hier au coucher du soleil nous avons cru voir à tribord de la terre; ce doit être les îles Saint-Pierre que nous estimons à quinze lieues, La journée du 2 et celle du 3 ont été belles, Nous avons aujourd’hui de la brume qui nous donne de l'inquiétude, parce que rien n'est si dangereux dans ces mers où l’on peut se briser contre la terre, faute de la reconnottre ; car les estimes les plus exactes courent risque d'être fautives. C’est ce qui occasionna en 1725 la perte du Chameau, commandé par de très bons officiers et conduit par le pilote Chavitau, le plus pratique de ces mers; il se croyoit à la hauteur du cap de Raye, et il se brisa contre l’Ile-Royale,
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Nous avons été assez heureux pour que sur les six heures et demie la brume se soit dissipée, et nous avons vu à l'éclaircie le cap de Raye, d'où nous nous comptions à quatorze lieues, J'observai à cette occasion combien il y a du hasard dans la navigation, que malgré toute la prévoyance du commandant de la frégate, officier très appliqué et très expérimenté, si cette erreur de quatorze lieues avoit été à notre désavantage comme elle a été à notre avantage, nous pouvions, sans avoir rien à nous reprocher du côté des précautions, essuyer le funeste accident du Chameau, Nous avons dirigé notre route pour ranger à bâbord l’île des Oiseaux,
Du 5 mai 1756.— Le vent de sud-est ayant fratchi, nous a fait faire beaucoup de chemin depuis hier au soir jusqu’à midi, que nous avons aperçu l’île d’Anticosti, qui pouvoit être de tribord à .. lieues de nous, et nous sommes entrés dans le flmuve, le vent continuant à être favorable et portant notre cap sur la rivière des Renards,
Du 6 mai 1756. — Quoique les ordonnances du Roi défendent de naviguer la nuit dans le fleuve et ordonnent de mouiller, les circonstances et d’avoir avec nous M. Pelegrin, capitaine de port de Québec, nous ont déterminés à aller toute la nuit pour profiter d’un vent forcé et nord-est qui nous a fait faire un chemin prodigieux, Nous nous sommes trouvés au point du jour à portée du Mont-Louis, et comme il y avoit de la brume, nous avons tiré un coup de canon, pour juger à quelle distance nous étions de la terre. Nous avons navigué toute la journée à une lieue de la terre, rangeant le long de la Nu les montagnes Sainte-Anne, les Mamelles
de Matane, l’tle Saint-Barnabé, et nous sommes venus mouiller à neuf heures du soir par quinze brasses entre l’île Saint-Barnabé et l’île du Bic. La journée a été très froide, et quoique au 6 de mai, de la neige sur la côte ; il a même neigé dans la journée ; cependant comme nous n'avons pas trouvé de glace dans la rivière, M. Pelegrin assure que nous aurons eu à Québec un hiver qu'on ne rencontre pas ordinairement, et où le froid aura été peu considérable, et qu'il seroit dangereux une autre année de se régler sur le succès de notre navigation pour faire partir des vaisseaux d’aussi bonne heure ou de meilleure heure encore. J’observai que les caps que le P. Charlevoix appelle les monts Notre-Dame, cette chaîne de montagnes que j'ai appelé les monts Sainte- Anne, les monts Notre-Dame sont une seconde chaîne de montagnes à vingt lieues derrière cette première chaîne qui est le long de la côte ; c’est aux Mamelles de Matane que commencent les mouillages dans le fleuve du côté de la côte du Sud, qui est toujours plus sûre à tenir que la côte du Nord, quand on descend à Québec par un vent favorable ; et quand on rencontre un vent contraire, il vaut mieux ranger la côte du Nord. Cutte observation n’a lieu que depuis l’embouchure de la rivière jusqu’à la vue de l’fle-aux-Coudres, où alors il faut toujours ranger la côte du Nord, pour éviter les battures qui sont vers la côte du Sud ; le mot batture veut dire des roches. Il y a même une ordonnance du Roi qui défend de naviguer dans cette partie, Au reste cette navigation est toujours très dangereuse, et il faut des pilotes qui la connoïssent bien, y ayant beaucoup de roches et de brisants à éviter, C’est une
attention digne du ministre de la marine que de faire tenir à Québec une école de pilotes, qui connoissent bien la navigation du fleuve Saint-Laurent, une des plus considérables, je crois, de l’univers, soit par une étendue de près de trois cents lieues, soit parce qu’il porte des vaisseaux de guerre du premier rang pendant plus de cent vingt lieues, et sa largeur qui à l’entrée est de dix-huit lieues et vis-à-vis Québec quoiqu'il n'ait que demi-lieue de large, il y a encore trente brasses d’eau, Les premières habitations que l’on trouve vers la côte du Sud sont à Saint-Bernabé ; aussi les vaisseaux françois commencent à y arborer le pavillon. La paroisse se nomme Rimouski ; il y a trente-six familles ; c’est une mission dépendante des Récollets ; car les missions du Canada sont gouvernées par les Jésuites, les Récollets, les prêtres de Saint-Sulpice et ceux des missions étrangères, Le seigneur ru concessionnaire de cet endroit est un M. Lepage ; je dis seigneur parce que les concessionnaires ont, comme en France, droit de justice, honneur d'église et des droits seigneuriaux, comme lods et moulins banaux; il n’y a que la chasse et la pêche qu’ils n’ont pas exclusivement, à moins que leur concession ne soit elle-même une pêche sédentaire, Devant la porte de chaque seigneur on plante chaque année le mai, comme dans beaucoup de provinces de France, J’observai à cette occasion que les concessions s’accordent par le Roi sur l'avis du gouverneur et de l’intendant ; il y en a d’héréditaires ; il y en a pour un temps et à vie, Celles-là sont ordinairement du domaine du Roi et lucratives, Celles que l’on accorde héréditairement sont des terres à défricher, et pour qu’elles ne
puissent pas être révoquées, il faut que le concessionnaire en ait fait prise de possession en établissant sur sa concession au moins une famille par année, du jour qu’elle lui a été accordée, L’ile Saint-Barnabé a une lieue et un quart de long, elle est de la dépendance de la seigneurie de Rimouski, et elle est habitée par un gentilhomme breton des environs de Morlaix, qui par singularité ou dévotion y mène la vie d’un ermite, et se sauve même dans les bois, si on cherche à l’aborder lorsque les bâtiments y mouillent,
Du 7 mai 1756.— Nous avons appareillé sur les quatre heures du matin, et nous avons trouvé une goélette mouillée à l’île du Bic; c'est une espèce de petit bâtiment dont on se sert beaucoup dans les mers de l'Amérique. Cette goélette retournoit à Louisbourg, venant de Québec ; elle nous a fait d'autant plus de plaisir qu’elle nous a dit avoir rencontré dimanche un vaisseau françois de soixante canons. Ce sera le Héros, qui aura fait une traversée encore plus belle que la nôtre. Cependant les navigateurs seront surpris de voir que de quatre à six heures et demie du soir, nous ne fussions qu’à hauteur du cap de Raye, et que nous ayons pu mouiller le 6 à neuf heures du soir entre l’île Saint-Bernabé et l’île du Bic. Cette dernière île est le plus sûr mouillage qu’il y ait dans la côte du Sud. Cette même goélette nous a appris que les Canadiens et sauvages avoient fait beaucoup de courses, et avoient brûlé en dernier lieu les provisions de bouche et de guerre que les Anglois conduisoient à leur fort de Chouaguen, Nous l'avons chargée de compliments pour M. de Drucour, gouverneur de l’Ile-Royale, et pour nos
bataillons d'Artois et de Bourgogne. Il faut avoir été longtemps sur mer sans faire rencontre d’aucun bâtiment pour connoître le plaisir que l’on a d'en rencontrer de sa nation, et qui vous donne quelques nouvelles, fussent-elles indifférentes, à plus forte raison, quand elles sont intéressantes, Nous voyons à l'avant de nous trois bâtiments dont un assez gros. On peut bien croire que les lunettes ont été braquées toute la matinée. Nous voudrions bien que ce fût un des vaisseaux de guerre et des frégates parties de Brest après nous; mais nous les croyons des vaisseaux marchands. Leur arrivée sera toujours satisfaisante pour la colonie, vu la circonstance de la guerre avec l’Anglois, qui fait craindre que les subsistances qu’elle a accoutumé de tirer de France n'arrivent pas, Nous avons rangé à bâbord l’île aux Basques, elle a pris ce nom de ce qu’on y faisoit autrefois la pêche aux baleines. On y voit encore d'anciens fourneaux pour en tirer l'huile, Sur le midi, y ayant calme, nous avons mouillé par le travers de l’île aux Pommes, où il n’y a aucune habitation; on l'appelle ainsi à cause de la quantité étonnante d’une plante ratupante qui produit un petit fruit rouge, ressemblant pour la figure à celui qui est connu dans les provinces méridionales de France sous le nom d’azerele, Dans le printemps, ce fruit est dans sa maturité d'un goût délicieux très estimé des sauvages et des Canadiens, On en fait de bonne liqueur, Sur les trois heures nous avons appareï'lé, nous avons rangé à tribord la rivière Saguenay et Tadoussac, que labbé Langlet et presque toutes les cartes désignent comme une grande ville qui n’a jamais existée que dans leur
imagination. Il est vrai qu’il y a des cabanes habitées par environ trois cents sauvages et un comptoir au domaine, Jadis c’étoit où se rendoient tous ces sauvages pour vendre leurs pelleteries, commerce qui a été transporté à Montréal, qui est plus à leur portée, et où il s’est établi une grande ville. Le vent qui a été faible toute la journée, et le jusant qui nous a contrariés toute Ja journée, nous a obligés de mouiller par vingtcinq brasses à la pointe de l’Ile-Verte. J’observai qu'il n’y a point de mouillage par le travers de l’Ile-Verte, Il faut toujours mouiller avant ou après ; le long de l’île, le fond est de roche, et il y a plus de soixante brasses, Nous n'avons fait que douze lieues et demie, On appelle jusant le reflux, et le flux s'appelle flot ; comme il est très sensible dans le fleuve Saint-Laurent, il faut y avoir grande attention ; la marée oblige quelquefois de mouiller ; car on ne peut pas passer, quand elle arrive, certains rapides comme le Gouffre et le Cap-Tourmente,
Du 8 mai 1756. — Nous avons mis sous voile ce matin, sur les quatre heures, par un vent de nord nordouest. Nous avons rangé à bâbord la paroisse de Kamouraska ; c’est le parage où les négociants de Bayonne font faire la pêche des baleines. Comme ils avoient discontinué, pour l’encourager, M. Rouillé a établi que le Roi leur donneroit une prime de cinq cents livres par baleine qu’on prendroit, Il y a deux ans, avant la guerre, on y envoya deux bâtiments de Bayonne qui en prirent vingt-sept. Ce qui produit le revenu de cette pêche, ce sont les barbes, qui sont les baleines qu’on emploie pour les corsets et les paniers des dames. Cette marchandise a diminué de prix par
moitié depuis quelques années, que les dames préfèrent leur aisance à la conservation de la belle taille, et ont abandonné l’usage des grands paniers *,
On tire beaucoup d’huile de la baleine, et cette opération se fait dans le vaisseau même, où ils ont avec Leaucoup d'industrie pratiqué des fourneaux sans accident, On croit voir une forge ardente au milieu de la mer, Iln'y a que la langue qu’ils n'ont jamais osé faire fondre sur leur vaisseau, crainte qu’elle ne s’attachât trop au fourneau, ils les abandonnoïent autrefois avec les carcasses aux habitants de Kamouraska ; mais comme dans une année ils en tirèrent vingt-sept barriques d'huile, qui vaut communément de cent livres à cent vingt livres la barrique, ils se sont ravisés de cette générosité, et ont fait construire un fourneau à terre pour cette dernière opération. Le succès de cette pêche dépend dela quantité et qualité des baleines ; car il y en a telles dont on ne tire pas plus de douze barriques d'huile, et d’autres cent cinquante. En général ce commerce est très bon; tout le monde sait aujourd’hui que le blanc de baleine, appelé en latin sperma cete, n’est point ce que les anciens croyoient, mais bien la moelle de l’épine du dos ou du cervelet,
Nous avons dépassé les trois vaisseaux qui étoient hier à l’avant de nous; ce sont trois gros vaisseaux marchands partis de la Rochelle il y a trente-quatre jours. Ils ont été frétés pour le compte du Roi par le
* On en payoit la livre en France 5 livres, et elle ne vaut à présent que 2 livres dix sols.
sieur Gradiche, juif et riche négociant de Bordeaux, par la protection intéressée qu'on lui accorde pour faire un commerce exclusif, qui a souvent attiré les plaintes des négociants de la Rochelle, et contre lequel commerce exclusif on à beaucoup crié. 11 n’est pas douteux que cela peut nuire aux négociants francois, mais je ne sais si cela n’a pas été utile à la colonie y créant des fortunes, Ces trois bâtiments portent des vivres, des munitions et deux cent soixante hommes de recrue, Ces bâtiments nous ont paru du port de trois cents tonneaux. Pour connoître cette facon de parler dont on se sert, pour évaluer la force d’un bâtiment marchand, il faut savoir: que le tonneau est évalué deux mille pesant ; il est bon d'observer que l’on ne donne jamais que la moitié de la charge qu'il pourroit porter en eau, aussi quand on dit un timent de trois cents tonneaux, c'est-à-dire que ce seroit un bâtiment qui pourroit porter et contenir six cents tonneaux, mais ne pourroit aller à la mer. Anciennement on déterminoit la grandeur d’un vaisseau par la quantité de muids de grains qu'il pouvoit porter, et ce n’est que depuis que l’on a fait le commerce des boissons dans tout l’univers, commerce qui n’existoit pas pour les anciens, que le port des vaisseaux se détermine par tonneaux. Sur les onze heures nous sommes arrivés à la hauteur de la paroisse des Eboulements, vis-à-vis l’Ile-aux-Coudres, Il y a quatre petites paroisses fort à portée l’une de l’autre, appelées les Eboulements, la Baie Saint-Paul, l’Ile-aux- Coudres, la Petite-Rivière, Comme elles ne sont pas encore bien nombreuses, elles sont gouvernées par le même prêtre, mais ce qui paroîtra singulier dans le