‹ Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759 [microforme]Chapitre 30 sur 52 · OU E SN. MOT · texte numérisé non relu

OU E SN. MOT

leur avoit fait prendre d’après l'avis de M. de Périer de Salvert, à l’Ile-aux-Coxdres, étoit la plus mauvaise ; ils ne pouvoient y servir pour défendre le pays, et cette position avoit le désavantage que le vent qui auroit amené l’Anglois, ne pouvoit leur servir à en sortir. Les craintes de la cour pour Québec, étoient fondées sur l'opinion que les Anglois avoient un projet de surprise par huit cents hommes, dont quatre cents sauvages et quatre cents habillés et peints en sauvages, lesquels sous le prétexte de la traite, viendroient à Québec, y mettroient le feu, en massacreroient les habitants, et de là, porteroient le carnage et le feu dans le reste du pays. Ce projet avoit effectivement ét donné en Angleterre, et l’on pense que l'Angleterre pourroit l’adopter.

Il faut convenir que la crainte d’un pareil projet prouve que notre ministère n’est pas instruit sur ce qui concerne le Canada.

Le Rameuu cest parti en paquebot, pour conduire à la Vieille- Angleterre deux cents prisonniers de ceux de Chouaguen, Il part de temps en temps quelques bâtiments marchands qui vont dans nos îles chercher du fret,

M. de Bellestre, lieutenant des troupes de la marine, est parti dans les premiers jours de ce mois, de Montréal, avec huit officiers, douze cadets, deux cents sauvages domiciliés, quinze soldats et trente Canadiens, pour aller par la rivière de Chouaguen du côté de Corlar, Ce détachement est trop considérable pour faire quelques chevelures, et trop faible pour un coup de quelque impor-

‘ tance, M. de Charly, second officier de ce détachement,

doit s’avancer pour faire approuver le passage du déta.

chement aux Cinq-Nations et engager quelques-uns de leurs jeunes gens à le suivre.

Depuis le 1*’ septembre, la ville de Québec a l'air d’une ville très commerçante et très agiotante.

Depuis le 1* septembre jusqu'au 20, on a donné des bons pour la monnaie de papier rapportée au trésor, et c'est sur ces bons que l’on a distribué des lettres de change du 1° au 20 octobre. C’est l’intendant qui règle les termes des paiements. L'année passée, elles étoient données payables d’année en année et par tiers. Cette année il les a données payables en trois ans, savoir: un quart en 1758, moitié en 1759, et un quart en 1760, Il a été porté au trésor treize millions passés *; il faut encore supposer au moins trois millions restant dans les mains des particuliers, compris un million de cartes, cent cinquante mille livres de billets de castors, huit cent mille livres d'espèces or et argent, ce qui fait aujourd’hui plus de dix-sept millions, deux cent mille livres circulant dans un pays où, en 1730, il y avoit à peine huit cent mille livres. D'où est donc provenue cette quantité d'argent répandue en si peu de temps? Des dépenses énormes que le Roi a faites dans la colonie. Du temps de M. Hocquart, lorsque les dépenses du Roi montoient à deux millions, le ministre étoit embarrassé pour y faire face; et l’on fût ovligé une année de suspendre à cet effet le paiement des rentes de l'hôtel

* Au-dessus de ce dernier mot, le marquis de Montcalm a écrit 300 m. livres, ce qui veut dire sans doute, 13 millions 300 mille livres en tout.—NoTE DE L'ÉDITEUR.

de ville de Paris. Aujourd’hui, elles passent neuf millions, et la cour n’en est plus étonnée,

M. Bigot a su l’y accoutumer,

M. le marquis de Montcalm est parti le 10 avec MM. Pellegrin, de Montbeillard et de Bougainville, pour visiter la côte du Nord depuis Québec jusqu’au Cup-Tourmente, Il a reconnu à ce Cap un emplacement propre à établir une batterie de quatre pièces et de deux mortiers; elle seroit hors d’insulte, ce pays étant presque inabordable, et elle battroit les vaisseaux faisant la traverse, pendant près d’un quart d'heure; ils sont forcés de passer à la portée. Il faudroit peu de dépenses pour sa construction. Depuis ce Cap jusqu’à Beauport, il est impossible de faire aucune descente, Le Sault seul de Montmorency est une barrière presque invincible ; il faut conclure que, comme la côte du Sud est pareillement impraticable pour une descente, à cause des bois qui la couvrent et des rivières sans nombre qui la coupent, et parce que d’ailleurs il faudroit, pour assiéger Québec, faire la traverse du fleuve, les Anglois ne peuvent que doubler la pointe de l’Ile-d'Orléans et venir mouiller dans le bassin de Beauport, à la vue, mais hors de la portée du canon de la place, Plusieurs redoutes, placées depuis la pointe Délaissée (sic) jusqu’à la petite rivière Saiut-Charles, un bon ouvrage déjà à moitié fait à l'Hôpital-Général, et de cet ouvrage à la côte d'Abraham d’une part, et de l’autre à la Basse-Ville, des lignes en coupant une presqu'île, autour de laquelle tourne la rivière Saint-Charles, afin d’accourcir le front de ces lignes, ces travaux aisés à faire promptement et avec peu de frais, qui se garderoient avec trois ou

quatre mille hommes, mettroient, je crois, la ville en sûreté. Il n’y a d'autre moyen de la défendre que d'empêcher les ennemis d'en approcher; les fortifcntions en sont si ridicules et si mauvaises qu’elle seroit prise aussitôt qu'assiégée, M. le marquis de Montcalm a reconnu l’emplacement de presque toutes les redoutes,

M. le marquis de Vaudreuil est arrivé le 13, après avoir donné les ordres à M. le chevalier de Lévis pour que les piquets qui doivent composer la garnison de Carillon partent de Saint-Jean le 12; que les régiments de Royal-Roussillon et de Béarn, campés à Carillon, ainsi que les troupes de la marine, en partent le 20 ; la Reine le 24; Languedoc le 25 ; la Sarre et Guyenne le 28; en sorte que toutes les troupes pourront être dans leurs quartiers le 1° novembre,

Du 14 octobre 1757.— M. Bigot ayant fait l'exposition de la situation de la colonie à M. le marquis de Vaudreuil et à M. le marquis de Montcalm, dans un conseil où on a appelé le sieur Péan et le munitionnaire général, comine il a assuré que le munitionnaire n’avoit que quinze cents quarts de farine, que les recherches de la côte du Sud ne pourroient produire que deux mille quintaux, et que le gouvernement de Montréal ne pouvoit aider la ville de Québec que de six cents, il a été arrêté qu’à commencer le 1° novembre, la distribution des vivres se feroit au soldat pour huit jours, savoir : à raison d’une demi-livre de pain par jour et un quarteron de pois, six livres de bœuf et deux livres de morue pour huit jours, et qu’en décembre, on commenceroit à donner du cheval; ce qui sera continué janvier et février, et on gardera le lard pour l’arrière-

saison, On commence par le bœuf, parce que dans ce temps-ci, les bœufs sont plus gras et rendent davantage, la colonie a heureusement, indépendamment de la provision des particuliers, cinq mille quintaux de morue.

Le marquis de Montcalm a proposé premièrement, qu'on envoie un ou deux bataillons à Louisbourg ; deuxièmement, il a offert de Aisperser les soldats dans tous les villages où il n’y en auroit point ; troisièmement, il a accepté la réduction de lu ration et a assuré que les troupes de terre donneroient un bon exemple sur cet aïticle; quatrièmement, de distribuer une once d'huile par livre de morue ; on lui a répondu que la colonie n’en avoit pas assez; cinquièmement, il a conseillé de faire le pain, qui en seroit moins blanc, avec le gruau et la plus grande partie du son; sixièmement, il a demandé si l’on étoit bien assuré des recherches de la colonie, et s’il ne seroit pas convenable de faire faire des visites par des olticiers des troupes de terre et de la colonie ; il a cité l'exemple du maréchal de Belle-Isle en Provence en 1746; septièmement, il a proposé que le gouverneur général et l’intendant donnassent l'exemple du retranchement des tables et de la frugalité, et s’y est déterminé pour ce qui le regarde.

Du 16 octobre 1757. — M. de Pontleroy, nommé par la cour ingénieur en chef de la Nouvelle-France, est arrivé sur un brigantin parti de Louisbourg, avec vingt milliers de poudre, deux cent cinquante quarts de bœuf salé et des soldats de Berry ; il étoit parti de Louisbourg le 27 septembre.

Les nouvelles sont que l’escadre angloise parut le 19 août, forte de vingt et une voiles, sans aucun bâtiment

de transport. Sur-le-champ, on fit marcher le détachement destiné à la défense des retranchements que l’on a faits le long de la côte, M. de Saint-Julhier avec seize cents hommes du côté de l’ouest; M. de Castillon, capitaine de vaisseau, avec neuf cents, dont cinq cent cinquante tirés de l’escadre, du côté de l’est, Même manœuvre le 20 et le 21. Après quoi ils n'ont paru que le 16 septembre, au nombre de vingt-trois voiles, et sont rentrés.

La cour a donné avis que deux vaisseaux chargés de deux régiments écossois étoient partis de la Vieille- Angleterre pour la Nouvelle.

Un brigantin arrivé à Louisbourg le 14 septembre, après trente-six jours de navigation, a appris la défaite du roi de Prusse près Prague par le général Dawn et le prince Charles, celle du duc de Cumberland le 26 juillet par le maréchal d’Estrées, l'invasion de l'électorat de Hanovre, l'entrée de soixante-dix mille Prussiens dans à Prusse ducale, l'assemblée d’une armée de quarante mille hommes sous Landau commandée par le maréchal de Richelieu, la fermentation qu’il y a en Angleterre, la retraite de M. de Rouillé, ministre des Affaires Etrangères remplacé par M. l'abbé de Bernis, la cession d'Ostende et de Newport, où nous avons envoyé six bataillons et établi un département de marine.

Coup de vent à Louisbourg, le 25 septembre ; on présume que les Anglois y auront perdu quelques bâtiments. Le Tonnant, vaisseau de quatre-vingts canons, et l'Abénaquise, frégate de trente-six, ont été fort endommagés, le premier étant alrdé par le Glorieux de soixante-quatorze, et la seconde étant allée à la côte,

On a eu des letires du ministre de la marine qui accusent simplement la réception des lettres du 24 avril et annoncent une grande abondance, parce que les ordres donnés une fois pour le départ des secours, on ne doute pas de leur arrivée,

11 y a toujours de la désunion entre les troupes de L terre, le commissaire-ordonnateur et le gouverneur à ee Louisbourg.

Suivant les nouvelles de Montréal du 13, il y est arrivé trente Onontagués, hommes, femmes et enfants ; ils viennent demander de la poudre et des balles, craignant que les Anglois ne soient mal intentionnés. Ils disent que l’on construit beaucoup de bateaux à Corlar, que l’on y travaille le jour et la nuit, que le colonel Johnson y est, qu’il y a un magasin rempli de selles. Si cette nouvelle est vraie, car les nouvelles sauvages sont toujours incertaines, il y auroit apparence que ce seroit pour le rétablissement de Chouaguen, et que les prétendues selles seroient des bâts pour le transport. Un chef onontagué du nombre de ces ambassadeurs est reparti pour accompagner M. de Bellestre ; on le dit accrédité dans son village ; il a promis de lever un parti.

Du 13 octobre 1757, — Il est arrivé un courrier des pays d'En-Haut. Par les nouvelles de la Louisiane du mois d'avril, tout y étoit tranquille, et on n’y avoit reçu aucune dépêche du ministre depuis dix-huit mois, Le ne sieur d'Amberville, commissaire-ordonnateur, y est mort,

Par les nouvelles du fort Duquesne du 7 septembre, les sauvages de la Belle-Rivière redoublent de zèle pour les courses, Depuis le commencement de la campagne,

les sauvages ont amené au fort Duquesne plus de deux cents prisonniers ou chevelures. Ils désolent les pays par la quantité étonnante de chevaux ou bestiaux qu'ils tuent ou enlèvent, Il y a peu de monde auprès du fort Cumberland, Les déseiteurs assurent que les Anglois n'ont aucun projet pour cette année, mais qu’ils parlent d’une entreprise sur le fort Duquesne au printemps. Sur un avis que les Anglois ont un petit camp à Skaendoka, village en Pensylvanie, on y a envoyé à la découverte,

Par les nouvelles de Niagara du 19 septembre, les ouvrages y sont pour ainsi dire finis, les dispositions

‘des sauvages admirables, au point que le sieur Pouchot

estime que l’année prochaine, avec des marchandises et de la poudre, on fera désoler les colonies angloises par trois cents sauvages, On venoit d'amener à Niagara une famille allemande enlevée à quatre lieues de Philadelphie, à Tolbac. Tous les prisonniers assurent que si les François paroissaient en Pensylvanie, cette province se mettroit en république indépendante sous la protection de la France, Suivant les nouvelles de M. Pouchot, le gouverneur particulier de la Pensylvanie offre aux sauvages de les laisser aller librement en Virginie, pourvu que sa province soit épargnée. M. Pouchot a été averti par des sauvages que l’Anglois avoit quelques projets de surprise, avec l’aide de quelques sauvages des Cinq- Nations qui viendroient sous prétexte de la traite ; on a sur-le-champ dépêché un courrier à Montréal, avec ordre de faire partir un canot pour avertir tous les commandants des postes, depuis la Présentation, d’être sur leurs gardes.

Du 19 octobre 1757.— Le marquis de Montcalm a remis à M. le marquis de Vaudreuil un Mémoire de toutes les mesures à prendre, si l'ennemi vouloit faire une entreprise sur Québec; reste à savoir si on suivra les dispositions et avec l’activité nécessaire,

On a appris que le sieur de Villejoin, enseigne des troupes de la colonie, jeune officier de beaucoup d’expérience, s’est noyé en allant au Détroit,

Du 20 octobre au 1° novembre 1757, — Il est arrivé une goélette de Louisbourg, avec soixante-dix soldats du régiment de Berry, et l’on a appris que le coup de vent du 25 septembre avoit été funeste aux Anglois, ce qui doit mettre leur escadre hors d'état d'agir. On dit qu'ils font hiverner huit mille hommes de leurs troupes à Halifax. Les nôtres ont défilé du 20 octobre au 1‘ novembre pour se rendre à leurs quartiers. M. de Bourlamaque, qui commandoit le camp de Carillon, est arrivé à Québec le 29. Les Agniers ont paru deux fois auprès de Carillon; nous y avons perdu sept hommes et eu deux de blessés.

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