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Les Anglois nous donnent des lumières et des exemples dont nous ne savons ou nous ne voulons pas profiter. Les lacs et les rivières sont les seuls” débouchés, les seules routes ouvertes dans ce pays. Aussi l'Angleterre commencoit-elle à avoir une véritable marine sur le lac Ontario, et si nous lui en eussions laissé quelques mois de plus, cette marine nous chassoit des pays d’'En-Haut, Comment nous eut-il été possible d'empêcher la prise de Niagara, qui en est la clef ?
Carillon est une mauvaise place: Saint-Frédéric, Saint-Jean, Chambly ne méritent pas même les noms de mauvais forts, Voilà cependant les seules barrières qui ferment à l'ennemi la route de Montréal et des Trois-Rivières, Si nous voulons éviter la perte de la colonie qui, cette fois encore, n’a été sauvée que par un miracle (et il en faudra toujours un pour la sauver, dans l'état où elle est, toutes les fois qu’elle sera attaquée), le seul moyen est de nous assurer la possession du lac Champlain et de la rivière de Saint-Frédéric par une forte marine ; j'entends des chebacs et des demi-galères, des bateaux pareils à celui de M. Jacquot, des officiers et des équipages expérimentés, Alors tout portage de berges devient inutile aux Anglois; elles sout écrasées aussitôt qu'elles paroissent, Il faut alors qu’à l'abri d’un fort construit dans quelque partie du fond de la baie, ils forment une marine de l'espèce de la nôtre. Muis comment soutiendront-ils ce fort éloigué de leurs autres places ? D'ailleurs, il est facile d'empêcher un établissement nouveau aussi à portée de nous. Principiis obsta ; c'est pour cela que nous avons assez de force et non pour conquérir,
Nota. — Voilà ce que le marquis de Montcalm écrit depuis le premier juillet, par presque tous les courriers, au marquis de Vaudreuil. Il lui en avoit déjà souvent parlé; mais, comme le danger n’étoit pas aussi urgent, on ne pouvoit espérer que ces raisonnements clairs, et qui n’avoient que la démonstration de la raison, pussent alors l’affecter beaucoup.
Les vingt-trois Abénaquis reviennent avec quelques chevelures faites entre Orañge et le fort Edouard. Le sieur Outlas, cadet de la colonie, est envoyé à la découverte au fond du lac Saint-Sacrement ; il s’en tient à cinq lieues, en revient et dit: ‘“ J'ai découvert”. Voilà comme se font ici les déconvertes par la plupart de ces Messieurs.
Le 18, M. de Rigaud va s'établir à la Chute avec une partie des Canadiens et troupes de la marine, Le chevalier de La Corne occupe le 19, avec presque tout le reste, le camp du Portage. Le sieur de Saint-Luc étoit arrivé le 16 avec les Népissings, Algonquins, Iroquois du lac, et il avoit fallu tenir conseil,
Tous ces sauvages sont désespérés de ne s'être point trouvés à l'affaire du 8. Quand une idée les occupe, elle les occupe longtemps et fortement ; ils la creusent ;. ils y viennent ; ils jonglent. Voilà une grande victoire remportée sans eux,
On pensera peut-être qu’on est en état de se passer d’eux ; et de ce qu’on peut le croire, ils en concluent qu'on le croit, et ils en prennent de l'humeur. Les interprètes les aigrissent encore et les exhortent toujours à s’en retourner.
Le marquis de Montcalm avoit solennellement couvert l'Iroquois tué, et consolé les blessés, par des équipements. Il leur propose de rester et est refusé, Le gosier est bouché, les oreilles fermées, la vue trouble, Beaucoup de répétitions et de phrases inutiles de part et d'autre. Ils s'expliquent enfin et se plaignent de ce qu'on ne les a pas reçus comme à l'ordinaire, qu'il semble que la victoire remportée sans eux ait enorgueilli les François, qu’on croit pouvoir se passer d'eux, etc., etc. Voilà ce qu'ils ont cru voir, Il a été facile de leur rendre la bonne humeur; tout s’est accommodé; . ils sont convenus de rester presque tous. Une centaine sont partis le 24, pour retourner à Montréal, avec promesse de revenir et d'arranger la marche de leurs guerriers, de façon qu’il y en auroit toujours à l’armée un certain nombre jusqu’à la fin de la campagne. Tel devroit être l'ohiet du marquis de Vaudreuil, qu’une armée ne fut Ja.iais sans sauvages, au lieu de les envoyer tous ensemble, Fussent-ils mille à un détachement de guerre, pour quatre chevelures faites, ils retournent tous à la cabane.
Le 24.—Les sieurs Schuyler et Martin, qui avoient eu permission d'aller sur leur parole dans leur pays, sont renvoyés par le général Abercromby, sous l’escorte d’un lieutenant de grenadiers écossois et trente hommes. Proposition de la part du général anglois au marquis de Montcalm, d'établir un cartel pour l'échange des prisonniers faits de part et d'autre, Le marquis de Montcalm renvoie l'affaire au marquis de Vaudreuil, en lui faisant observer que, comme les prisonniers françois faits dans ce continent avant la prise du fort Guillaume.
Henry, doivent être libres aux termes de cette capitula- : tion, jusqu’à ce que les deux cours ayant prononcé sur cette validité, le cartel ne doit avoir lieu que pour les prisonniers françois faits depuis.
Le parlementaire anglois renvoyé à leur armée et les sieurs Schuyler et Martin à Montréal, Ila fallu les dérober à la vue des sauvages ; aucune précaution n’eut pu contenir leurs jeunes gens.
Nora. — L'officier anglois a redemaudé un portrait de M”° de Bever, laissé sur le champ de bataille, son mari, colonel, ayant été tué. Il étoit entre les mains du sieur d’Aubrespy, capitaine dans Béarn, qui le lui a rendu aussitôt, M. Rigaud de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, frère du gouverneur du Canada, né et baptisé ainsi que lui dans cette colonie, lui conseilla de vendre le portrait fort cher. On ne sera pas embarrassé en France de la réponse que lui aura faite un homme de condition, officier et François.
M. de Saint-Luc parti le 24, avec un détachement de près de quatre cents sauvages et deux cents François, c'est-à-dire Canadiens, Il passa aussi par le fond de la baie. Tout avoit été disposé pour que le détachement se mit en marche dès le 22. Des parties de crosse entre les Iroquois et les Abénaquis ont retardé le départ. Il y avoit d’enjeu pour mille écus de colliers et porcelaines. Ce jeu se joue avec une balle et des bâtons recourbés en forme de crosse, la balle se place entre les deux partis ; chacun d'eux a un but; et l’objet est de mener la balle à son but, en empêchant que les antagonistes ne la mènent au leur,
Le 25 juillet 1758. — Nouvelles dépêches du marquis de Vaudreuil, Il compte toujours que les détachements, les convois coupés, les cris des sauvages, les marches canadiennes, le souvenir de leur défaite, la peur, la confusion feront abandonner aux Anglois leur position au fond du lac ; qu’ils laisseront même pour se retirer plus vite, et parce que la colonie en a besoin, vivres, berges, pontons, canons, mortiers, boulets, bombes, train d'artillerie de ses campagnes, etc. Le marquis de Vaudreuil est si assuré que cela doit être, qu’il me mande qu’il a différé le départ de la frégate qui doit porter la nouvelle de la victoire du 8, afin qu’elle porte en même temps celle de la poursuite des ennemis; il m’assure que cela fera au Roi un grand plaisir.
Je ne sais à qui pensoit La Fontaine, quand il fit la fable du pot-au-lait, Que n'est-il ici? Quel pot-au-lait de fer! Quelle tête !
Desandrouins a trouvé au-dessus du camp Brûlé un grand nombre de cadavres, sur descivières. Ce sont sans doute des blessés que les ennemis ont abandonnés dans leur retraite.