DÉTAIL DE LA PRISE DE FRONTENAC
Le sieur d’Espinassy, lieutenant du corps royal, étoit arrivé le 22 à Frontenac, étant parti le 20 de Niagara dans la barque la Marquise. L'objet de son voyage avoit été de choisir des pierres à chaux, pour le revêtement des ouvrages de Niagara.
Le 22 au soir, le chef des Iroquois de la Présentation vint avertir M. de Noyan, que les Angloïis venoient en force pour l’attaquer. La nuit se passa à mettre en état le peu d'artillerie qu’il y avoit sur les remparts. La garnison n’étoit que de quatre-vingts hommes ; deux barques étoient armées, ayant seulement dix ou douze hommes d'équipage chacune ; les quatre ou cinq autres étoient sans agrès, Le jeudi 24 au soir, les ennemis débarquèrent quelques troupes. Le vendredi toute leur armée, qui étoit de quatre mille hommes, débarqua et ouvrit une tranchée assez près du fort, Le samedi, ils vinrent en colonne, soutenus de quatre pièces de 12 et de deux mortiers, s'établir dans les retranchements que nous avions commencés, en 1756, pour couvrir Frontenac ; ils en firent aisément une parallèle et commencèrent à tirer, 4
La nuit du vendredi au samedi, les deux barques furent tâtées par une trentaine de berges angloises qui
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furent repoussées avec perte d’une vingtaine d'hommes de leur part.
Le samedi se passa à se canonner réciproquement,
La nuit du samedi au dimanche, les Anglois établirent une batterie de brèche ; les barques sortirent du port pour essayer de démonter cette batterie par leur feu; mais elles en furent tellement incommodées qu'il fallut les abandonner,
La brèche s'étant trouvée praticable, le dimanche, au bastion de la droite, une partie des canons démontée, la poudrière découverte, les barques hors de service et la garnison hors d'état de soutenir un ussaut, M, de Noyan se rendit à neuf heures du matin. La garnison fut faite prisonnière de guerre et renvoyée le lendemain à Montréal pour être échangée, Les Anglois se sont conduits avec la plus grande humanité, je dirai même avec beaucoup de politesse.
Nous avons eu sept ou huit hommes tués ou blessés, Notre grande perte est:
Premièrement, celle des barques qu’il eût fallu sauver, attendu qu’elles ne pouvoient sauver la place, et que, le vendredi, il souffla un vent de nord-est propre à les mettre en sûreté.
Deuxièmement, celle de près de quatre-vingts pièces d'artillerie prises à Chouaguen, qui étoient restées à Frontenac on ne sait trop pourquoi ni comment, Nous les avons. à la vérité enclouces ; mais elles n’en sont pas moins perdues pour nous,
Troisièmement, celle de beaucoup de munitions de guerre et de bouche destinées à l’approvisionnement des pays ait LEA ab irréparable dans les circonstances
présentes, Les Anglois ont emmené la Marquise et un senau de seize canons, et brûlé les autres bâtiments, Les voilà encore maîtres du lac Ontario, Dieu veuille qu'ils ne se portent pas sur-le-champ à Niagara! Le marquis de Vaudreuil a envoyé ordre au sieur de Montigny, capitaine de la marine, de s’y rendre avec cinq cents hommes d'élite et de faire la plus grande diligence.
M. le marquis de Vaudreuil m'ayant aussi mandé pour conférer avec lui sur l’état actuel de la colonie, ou plutôt pour me faire part de ses projets, je suis parti incognito de Carillon, le 6 au soir, avec le sieur de Pontleroy, aussi mandé, N'est-ce pas le cas de dire : Après la mort, le médecin ?
Arrivé le 8 au soir à Saint-Jean, Quelques jours auparavant, on y avoit eu une terreur panique au sujet de dix-huit miliciens déserteurs de Carillon qui furent pris presque pour une armée angloise. Il s’étoit rassemblé à Saint-Jean trois ou quatre cents hommes de Chambly et de la Prairie pour s’opposer aux progrès des ennemis ; la marche avoit été assurément bien secrète jusqu’à Saint-Jean.
Arrivé le 9 à Montréal, j'en suis reparti le 13. Dans cet intervalle, j'ai donné au marquis de Vaudreuil trois Mémoires : un sur la frontière du lac Ontario, un sur celle du lac Champlain et le troisième sur la défense de Québec, et les opérations et règlements généraux à faire, Ces trois Mémoires sont dans mon registre des Mémoires et Lettres.
Il a été décidé que M. de Pontleroy iroit rétablir un poste retranché à Frontenac, que les ennemis ont «bandonné; qu'on y coustruiroit de suite un bâtiment de
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vingt canons ; et qu'on assembleroit sur cette frontière uu corps de trois mille hommes, soit pour entreprendre de chasser les ennemis de Chouaguen, supposé qu'ils n'y soient pas en force, soit pour finir la campagne dans cette partie et travailler aux ouvrages projetés. La lecture des Mémoires que j'ai remis à M. de Vaudreuil montrera quel a été mon avis sur ces différents objets, C'est bien Le cas de dire comme Ovide: —
Principiis obsta ; sero medicina paratur, Cum mala... pro longas invaluere moras.
M. de Vaudreuil, sentant la position critique de la colonie, s'est déterminé à envoyer en France un officier, à la fin de la campagne, pour en rendre compte à la cour, J'ai fait choix de M. de Bougainville pour cette commission importante et délicate,
Le 12, il est arrivé un courrier de Québec qui nous a appris l'entrée de deux vaisseaux en rivière, du convoi de la Rochelle, le Prince-de-Condé et le senau le Suint-Dominique. Le capitaine du premier bâtiment a écrit qu'il avoit vu prendre le Gédéon et Les-Deux- Anis, Vaisseaux du même convoi.
Le même jour au soir le sieur Godefroy, capitaine de la colonie, est arrivé du Détroit, Il avoit passé, le 31 août, à Niagara où l’on ignoroit que les Anglois fussent à Frontenac, et le 9 septembre à la Présentatiou, d’où le sieur de Montigny n’étoit pas encore parti, Le détachement du sieur Duplessis étoit en fort mauvais état, presque nu, mal armé, beaucoup de maladies, point de bateaux. Tant qu’on ne changera pas la forme des commandants de milice, on n’en tirera jamais aucun gervice,
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Partis le 13 de Moutréal, nous sommes arrivés à Carillon, Pendant mon absence, il ne s'est rien passé de considérable, Le travail du retranchement a été achevé : on fait une batterie à la droite ; relâche aux travaux le 13 et le 14.
Le 10, il y a eu une alerte donnée à toute l’armée ; l'occasion, huit berges qu'on a prises pour trente, quarante, soixante, innombrables, Le poste du Portage se replie, les ennemis débarquent ; on envoie les compagnies de volontaires; elles ne voient rien ; {3 postes se rétablissent à l’ordre,
Du 15 au 25 septembre 1758. — On a travaillé à fermer l'intervalle des redoutes de la seconde ligne par un fossé et des palissades, On a aussi commencé le chemin couvert et le glacis. Le soldat y travaille avec une grande vitesse, parce que ce travail lui sera payé à la toise et non à la journée, Il y a longtemps que le fort seroit achevé si on eût suivi cette méthode, Le sieur X... ne l’a jamais voulu ; il n’étoit pas de l'intérêt du cantinier que l'ouvrage finît si promptemnent,
Le 13, on avoit envoyé trois cents hommes sur le lac Saint-Sacrement aux ordres du sieur de Repentigny, capitaine de la colonie ; il est rentré le 17, sans avoir rien vu,
‘Le 24, l’arrivée d’un convoi, Nouvelles de Montréal, qui nous en ont donné du lac Ontario. Le sieur de Langy-Levrault, qui avoit été envoyé de la Présentation à lu découverte, du côté de la baie de Niaouré et de Chouagueu, a rapporté qu’il n’y avoit aucun Anglois dans ces deux postes, qu'il avoit vu auprès de Chouaguen les débris de berges et d’une de nos barques brûlées et
beaucoup d'agrès dispersés, Cependant je voudrois des nouvelles directes de Niagara. Peut-être l'armée angloise, contente de son expédition de Frontenac, s’occupe-t-elle aujourd'hui à établir solidement le fort de Bull, Cette position rempliroit pour eux l’objet de la traite avec les sauvages comme celle de Chouaguen ; seulement elle ne leur donneroit pas lu clef de la colonie par la facilité d’être les maîtres du lac Ontario, au moyen d’une marine supérieure à la nôtre, Mais aussi, comme nous ne pouvons leur contester ce fort, à la hauteur des terres, son établissement ne leur tiendra lieu de rien dans le traité de paix. Je ne doute pas qu'elle ne se fasse cet hiver, La France fait communément des paix peu avantageuses, parce qu’elle ne la fait jamais à propos. Son moment étoit à la fin de 1756. Voici le beau moment de l'Angleterre, et l'Angleterre le saisira, Notre marine est écrasée, et cet objet seul a causé cette guerre, Elle est écrasée, sans qu'il coûte aux Anglois aucun démembrement, puisque Louisbourg sera l'équivalent de Port-Muhon. Les Anglois feront la paix cet hiver, D'ailleurs le Roi de Prusse est peut-être aujourd’hui pressé de faire la sienne ; il ne peut se soutenir que par des victoires continuelles, Une fois battu, c'est comme s’il n’avoit jamais vaincu.
M. le marquis de Vaudreuil s'occupe à envoyer de gros convois à Niagara ; nous avons aussi repris possession de Frontenac, et le sieur de Pontleroy s’y est porté pour en faire un poste retranché ; les constructeurs doivent y commencer aussi les deux barques.
On nous annonce un renfort ici de Canadiens et de sauvages. Je le crois fort inutile,
Premièremeut, je ne pense pas que les ennemis reviennent ; denxièmement, quand ils reviendront, nous serons assez de monde ponr les bien recevoir et les empêcher de faire aucun progrès. La saison a augmenté et va tous les jours augmenter de plus en plus nos forces.
Du 25 au 30 septembre 1758.—Le 25 au soir, il nous est arrivé un déserteur du quatrième bataillon du Royal-Américain. Telle est sa déposition :
Le 21 septembre, jour auquel il a déserté, l’armée du fort George étoit composée de cinq à six mille hommes, savoir : le quarante-quatrième et le quarante-sixième régiment d'Young Murray, le quatrième bataillon de Royal-Américain, un d’Ecossois, deux régiments de milices, des levées de la Vieille-Angleterre, cinq compagnies de Rogers et quatre cents hommes du corps de l'infanterie légère, Le 20, ils avoient eu nouvelle qu'il étoit arrivé à Orange cinq régiments de l’armée de l’Ile- Royale, lesquels étoient cn marche pour se rendre au lac. On attendoït pour toute l’armée des équipements chauds, tel qu’il en faut pour une opération en temps froid. Il y avoit vingt-quatre pièces de canon, dont six de 24, vingt ou vingt-ciua mortiers, dont plusieurs de gros calibres, ure barque portant douze canons de 4, cing bateaux montés, un de deux pièces, les quatre autres d’une pièce de canon, bordant vingt-quatre rames, Depuis crois sciraines ca travailloit à mettre les berges en état de marcher, et le bruit di, camp est qu’on doit venir nous attaquer dans le con mencement d'octobre, et l'intention du général est de uons assiéger dans nos retranchements, Il y a, rendu: au ‘amp, une
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immense quantité de vivres. On a déjà construit un magasin de trois cent cinquante pieds de long pour les contenir, et on en bâtit un second pareil. Ces deux magasins sont dans l’intérieur du camp retranché, ainsi qu'une telle multitude de petites maisons que ce camp paroît une ville. Tous les jours il arrive des convois escortés par douze ou quinze cents hommes, et, de deux en deux milles, on a fait, entre le fort Lydius et le fort George, des retranchements dans lesquels se jetteroient les convois en cas d'attaque, Dans le fort d'Halfway's- Brook il y a huit cents hommes, moitié milices, moitié troupes réglées. Dans celui de Lydius, quinze cents, le premier bataillon de Royal-Américain, une centaine d’Ecossois, le reste milices, é
Le déserteur n'a rien entendu dire du corps aux ordres du colonel Bradstreet depuis la nouvelle de la prise de Frontenac, pour laquelle ils 1: fait au camp une réjouissance, Rien de la Belle-Rivière ; sien d'Europe, si ce n’est que le Roi de Prusse avoit pris quelques places. 11 croit que toutes les troupes du siège de Louisbourg sont restées dans le Nouveau-Monde, une partie en garnison à Louisbourg même, une autre à Halifax, le reste en marche pour joindre l’armée du lac George.
Que conclure de cette déposition ? En la supposant vraie dans tons ses points, on peut en tirer presque avec un égal fondement, l'alternative suivante : que le général Abercromby veut nous venir attaquer dans le mois prochain, ou que simplement son intention est de faire au lac toutes les dispositions pour attaquer cette frontière dès le commencement du printemps prochain, et
de laisser à la garde de ces préparatifs un corps de deux ou trois mille hommes, qui hivernera au lac George dans les baraques et le retranchement qui y sont faits. Voilà pour le raisonnement, Qu’en conclure pour l'action ? Agir comme si réellement l'ennemi devoit veuir, et c’est ce que fait notre général. Le camp de la Chute se repliera le 29, afin de n'être pas exposé à perdre ses équipages dans une retraite précipitée, de ne pas apporter à l’armée l'exemple de Ja consternation, ct de nous donner ici quatorze cents hommes de plus qui seront employés à des travaux nécessaires. Tout va être mis en état, vivres, artillerie, retranchement, bateaux, dispositions, tant à Carillon qu’à Saint-Frédéric. Chacun connoîtra son poste et sa besogne et cette certitude de n'être pas surpris produit la confiance,
Départ d’un courrier pour porter ces nouvelles au marquis de. Vaudreuil et lui conduire le déserteur. Retour d’un parti de colonistes qui ne nous ont rien appris. Ils prétendent qu’il leur a déserté un homme à portée des ennemis; ce qui les a déterminés à laisser leurs canots et à revenir à toutes jambes,
Le 28, sept berges angloises se sont avancées jusqu’à l'île aux Moutons, et s’y sont tenues quelque temps en panne. On leur a fait quelques fusillades du poste du Portage et elles se sont retirées à l’entrée de la nuit.
Le 29, le camp de la Chute s’est replié sur nous, et les troupes de la marine sont rentrées dans la ligne ; la garde des retranchements a été augmentée ; deux cents hommes, aux ordres d’un capitaine de grenadiers, vont toute la journée patrouiller à la Chute et aux emvirons ; une compagnie de volontaires s'établit pour le jour au
Portage, d’où elle éclaire les deux rives du lac Saint- Sacrement ; à l'entrée de la nuit tout le monde se retire dans le retranchement, que des patrouilles de nuit mettent à l'abri de toute surprise. Ou a formé, des troupes de la marine, deux compagnies de volontaires, aux ordres, l’une du sieur de Montesson, l’autre du sieur Marin, pour faire le service avec les volontaires de nos bataillons.
Le 30, j'ai envoyé M. de Bougainville pour sonder le lac Saint-Sacrement depuis le Portage jusqu’au delà de l’île aux Moutons. Messieurs de la marine prétendoient qu’un bateau presque allège n’y pouvoit passer. Il y a trouvé un chenal par lequel on conduiroit même du Portage un bâtiment de cent tonneaux. C'est a vec cette vérité qu’ils font presque tous leurs rapports. Aussi savons-nous maintenant le degré de confiance qu'il y faut ajouter.
Ce même jour M. de Bougainville fut sur une montagne de laquelle le coup d’œil est aussi beau qu’instructif, Un voit toute la forme de ce pays, le théâtre de la guerre ; le cours des eaux du fort de la baie, celui du lac Saint-Sacrement, la jonction de ces deux eaux sous le fort de Carillon, lesquelles après avoir coulé quelqne temps dans un lit plus étroit, forment le lac Champlain, dont on aperçoit le développement audessous de Saint-Fr'dérie. On d'couvre aussi les différentes chaînes de montagnes qui couvrent ce pays, dont un courant presque du nord au sud est une suite de ces Apalaches qui se terminent au golfe du Mexique
d’une part, et au golfe Saint-Laurent de l’autre. Entre ces montagnes, l'observateur suit les sinuosités des
différentes coulées qui servent de chemin aux sauvages, et par lesquelles il faut nécessairement passer lorsqu’on veut aller par terre de Saïnt-Frédéric ou de Carillon au fort George, Lydius, Sarusto, etc, et réciproquement, Au reste, pour se conduire dans ces routes obscures, il faut ou un sauvage ou une boussole pour guide ; dans ce dernier cas on doit être parfaitement instruit de la position des lieux principaux, soit forts, cours de lacs ou de rivières.
Du 1‘ au 10 octobre 1758. — Le 2, arrivée d’un parlementaire anglois portant des dépêches du général Abercromby pour le marquis de Vaudreuil, au sujet de la capitulation de Frontenac. Il demande qu’en conséquence d’icelle, on renvoie un nombre ‘‘* prisonniers anglois pareil à celui de françois renvoyés à Montréal sur leur parole, et aux conditions de cet échange, ou qu'on lui renvoie les François. Le parlementaire a été arrêté à la pointe du camp de Contrecœur par un détachement de la compagnie de volontaires qui montoit la garde au Portage. J'ai envoyé M. de Bougainville pour tenir compagnie à cet officier, et il a passé la nuit avec lui. Ila recu un panier de bière de Bristol du général Abercromby, et lui en a envoyé un de vin de Pacaret, nécessaire et bon exemple à donner à ce pays barbare, non seulement de l’humanité, mais de la politesse entre ennemis qui se font la guerre, Le général Abercromby a envoyé à M. de Bougainville les dernières nouvelles arrivées d'Europe et qui ne sont pas favorables. La bataille de Crevelt, celle auprès d’Olmutz, et dans la première, on peut soupconner ou de la trahison, ou du moins une négligence impardonnable ; le comte de
Clermont rappelé ; le maréchal de Richelieu lui succédant ; les troupes aux ordres du duc de Marlborough passées à Emden; les Hollandois sur le point de se déclarer pour nous; les Turcs menaçant les Russes d’une invasion; le Danemark prêt à attaquer la Suède ; l'Espagne seule immobile au milieu de ce conflit de l’univers; une escadre angloise repartie des ports d'Angleterre aux ordres de l'amiral Anson pour fondre encore sur les côtes de France (notre marine est donc écrasée) ; la discipline militaire bannie de nos armées, Le découragement a flétri nos courages ; nous n’avons plus de généraux ; car ce ne sera pas en les changeant tous les jours qu’ils deviendront meilleurs. L’intrigue de cour de ce cabinet a donc pris seule le timon des affaires. Talents, vues, résolutions, vertus, projets sages et décisifs, c'en est fait; la France ne vous connoît plus. Elle ne devra plus son salut qu’à quelques hasards heureux ; mais sa gloire, sa gloire, qui la lui rendra ?
Pour ce qui regarde ce continent, je conclurois volontiers, d’après la conversation que M. de Bougainville a eue avec cet oicier parlementaire, que nous ne serons
‘point attaqués cet automne à Carillon, qu'un corps de
troupes hivernera au fond du lac Saint-Sacrement, que Bradstreet n’est pas allé à Niagara, que la Belle-Rivière a été attaquée à la fin de septembre par un corps de six ou sept mille hommes aux ordres du brigadier Forbes, et qu’une partie des troupes angloises du siège de Louisbourg est retournée dans la Vieille-Angleterre, que Pitt gouverne toujours et gouverne bien. Le parlementaire a dit aussi que les Anglois avoient réuni
les Chicachas avec les Agniers et les Onéyouts, et que, pour gage de la réunion, les chefs des deux nations avoient pris femmes dans les villages les uns des autres. Ils avoient été jusqu’à ce: jour irréconciliables ennemis.
Le 4, trois berges angloises se sont avanctes en vue de l’île aux Moutons, y sont restées quelque temps en panne ; mais le poste qu’elles y ont aperçu, les a empêchées d'approcher de terre,
Le 4 au soir, courrier de Montréal. Nouvelles de Niagara. Le sieur de Montigny y est arrivé avec le premier convoi, sept jours après son départ de la Présentation. Il n’y avoit que onze heures que le sieur de Vassan, commandant de ce fort, savoit la prise de Frontenac. Sa garnison étoit de quarante et un hommes ; les sauvages commencoient à l’insulter, et il se préparoit à ruiner et brûler ce qu'il n’auroit pu défendre en cas d'attaque,
Bradstreet a manqué la plus belle occasion de porter un coup mortel ax Canada. Il faut esptrer que le danger duquel nous sortons, nous servira d'exemple pour ne plus abandonner, à l'avenir, un fort qui est la clef du pays à une troupe de marchands plutôt que de soldats et qui ne suffiroit pas même à border le rempart d’un des bastions.
J’oubliois de dire qu'aujourd'hui même, malgré l'exigence d’un péril extrême, au lieu de composer les convois des articles relatifs à la défense de la frontière, la Grande-Société, plus persistante que le gouverneur général, fait passer de préférence à Niagara et Toronto les objets nécessaires à son commerce. Tout le monde le voit, le sait; le cri est général. Qu'importe à ces
concussionnaires qui se jouent de l’autorité, séparés du trône par un intervalle de quinze cents lieues, sûrs jusqu’à présent de l'impunité, parce qu'ils avoient osé se faire des complices jusque dans le sanctuaire de la suprême puissance. Ils ont accoutumé le commerce, les particuliers, le peuple à tout voir, à tout souffrir, à être l'instrument de leurs fortunes.
Depuis dix ans, le pays a changé de face. Avant ce temps, on y étoit heureux parce que avec peu on avoit toutes les choses nécessaires à la vie en abondance. On ne désiroit pas d’être riche; on n’avoit pas même l’idée des richesses ; personne n’étoit pauvre : Verrès arrive ; en construisant l'édifice d’une fortune immense, il associe à ses rapines quelques gens nécessaires à ses vices ou à ses plaisirs ! la masse d'argent augmente dans la colonie et conséquemment le prix des denrées. La simplicité première rougit d’abord, parce qu’elle trouve à se comparer avec un superflu plus recherché, le luxe s’introduit et avec lui la corruption des mœurs et des sentiments, l’avarice, l’avidité, l'esprit de rapine ; le moyen de faire sa cov” at de paroître désirer de faire fortune ; la délicatesse sur les moyens est publiquement bafouée, traitée de sottise, L'exemple du chef produit son effet ordinaire, c’est-à-dire beaucoup d’imitateurs. Tout le monde veut commercer; les états sont confondus; le commerce, écrasé par les privilèges exclusifs, par les privilégiés tout-puissants, gémit et se plaint ; mais sa voix impuissante étouffée ne peut se faire entendre; il fant qu’il subisse une loi, qui va l’anéantir, A quoi l’homme ne s’accoutume-t-il pas ? La force de l'habitude s'étend jusqu’à endurcir à la douleur même. La concussion
lève le masque ; elle ne connoît plus de bornes; les entreprises augmentent, se multiplient; une société seule absorbe tout le commerce intérieur, extérieur, toute la substance d’un pays qu’elle dévore ; elle se joue de la vie des hommes, Les habitants, énervés par des travaux excessifs, consomment en pure perte pour eux leurs forces, leur temps, leur jeunesse ; l’agriculture languit, la population diminue, la guerre survient, et c'est la Grande-Société qui, par des attentats utiles à ses intérêts seuls, fournit aux vues ambitieuses des Auglois le prétexte d'en allumer le flambeau, Une colonie épuisée n’en peut soutenir la fatigue et les frais; les concussionnaires seuls ne se lassent point, Le péril du Canada, qui devient celui de Etat, ne change rien à leur système. Cette terre desséchée ne peut plus rien fournir à leur avidité; Eh bien! c’est aux richesses de l'Etat même qu'ils en veulent, Tout est mis en œuvre pour voler le Roi; des moyens auxquels on ne peut donner de nom parce que, jusqu’à ce jour, on n’en a pas eu l’idée. Enfin, chose inouïe ! cette société, juge et partie, se rend munitionnaire général ; c'est elle-même qui fait son prix. On trafique notre subsistance, notre vie, N'y :-t-il donc aucun remède à ce mal qui est extrême ? Et faudra-t-il qu’un seul homme épuise les finances de la France, insulte à nos dangers et à notre misère et compromette la gloire de la nation ? Nouvelles de la Belle-Rivière du 29 août : M. Des Ligneris éctit que ses derniers découvreurs lui avoient rapporté que les ennemis, après s'être avancés six lieues au delà du fort de Cumberland, étoient revenus sur leurs pas, je croirois plutôt que c’est que l'armée angloise a
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pris une route différente de celle de Braddock ; ainsi que me l’a dit le parlementaire, Le temps en décidera en tout cas,
L'abandon du fort Duquesne seroit, selon moi, dans les circonstances présentes plus avantageux que nuisible à la colonie. C’est une branche qui épuise le tronc.
jomment, dans une disette pareille d'hommes, de vivres et de moyens, soutenir un poste aussi éloigné, l’occasion et l'instrument de frais immenses, c’est-à-dire d’un pillage sans bornes ? Dans un conseil de guerre, si, dès l’année 1757, on eût voulu en tenir un, j’eusse ouvert l’avis de faire sauter le fort Duquesne, de regarder Niagara comme la barrière de cette partie et de rapprocher ainsi ma défense du centre. Mais eût-on consenti à abandonner ainsi l’occasion de richesses prodigieuses pour l:. Grande-Société ? .
Deux Acadiens ont rapporté à Québec qu'ils avoient vu dans le golfe Saint-Laurent une flotte de vingt-huit voiles, dont cinq vaisseaux de ligne, portant pavillon rouge, Cette nouvelle mérite confirmation. Je ne serois pas surpris que les Anglois eussent envoyé cette flotte pour prendre nos vaisseaux de renvoi, et qu'ils ravageassent mêmes les premières habitations situées dans lc bas du fleuve. La saison ne leur permet plus de tenter une entreprise contre Québec, Suivant le tarif du prix des denrées, le vin est aujourd'hui à six'cent quatre-vingt-dix livres la barrique, l’eau-de-vie à cinquante livres la velte ; un veau coûte cent livres, un mouton soixante livres, la livre de bœuf une livre cinq sols ; on demande quatre cents livres de pension par mois aux officiers ; encore en trouveroit-on peu à ce
prix. Comment vivra cet officier ? Le capitaine a deux mille sept cents livres et le lieutenant douze cent cinquante livres d’appointements, Les choses nécessaires pour se vêtir sont d’une cherté proportionnée à celle des denrées. Le murmure, le mécontentement même, sont extrêmes dans toute l’armée, On a les yeux ouverts et l'éclat d’un jour trop pénétrant les frappe ; on seroit la victime de l’insatiable avidité d’un petit nombre de gens, qui ne cachent pas même leurs projets. Ils ont tout envahi, denrées, commerce, entreprises. Ils sont les tyrans du caprice, et nous raviroient l'air, s'ils pouvoient taxer l'air qu'on respire. Le chef de la finance, qui est, ou l’auteur, ou le complice de ces monopoles infâmes, n’a fait et ne fera aucun règlement pour les arrêter, Tous mes vœux sont que le ciel conserve dans les troupes cet esprit de patience qui les a jusqu’à présent fait s'en tenir à des plaintes oisives,
On a construit une nouvelle batterie aux retranchements, qui bat toute la plaine,
Le 6, arrivée de cinq cents Canadiens à Saint-Frédéric, que le marquis de Vaudreuil a fait marcher sur la déposition du déserteur.
Le 7, le chevalier de Lévis s’est rendu à Saint-Frédéric, pour déterminer un travail utile auquel on puisse employer ces Canadiens, jusqu’à leur départ.
On craint que les Anglois ne forment un établissementà- Gaspé. « S’ils-le font;:il--est étonnant qu’ils-.ne l'aient pas fait plus tôt; s’ils ne le font pas, ils ignorent donc l'avantage de cette position et l'emploi de leurs forces,
La Grande-Société envoie à quinze et vingt lieues en : mer, des commissaires qui achètent la cargaison de tous les vaisseaux qui viennent À Québec. C’est ainsi qu'en 3 se rendant maîtres de toutes les denrées et marchant dises d’un pays, ces insatiables sangsues imposent le t tarif et tiennent notre vie même à leur discrétion, Aussi, a * écrit-on de Québec qu'un grand nombre de familles sé le sauvent en France, Je dis se sauvent, parce qu’il s’agit at ici de fuir un ennemi plus dangereux mille fois que les es Anglois. Eh quoi ! le cri de ce peuple écrasé ne retenu- tira-t-il donc jamais jusqu'au pied du trône ? 6, En conséquence de la capitulation de Louisbourg, les Les Anglois ont retiré de l’île Saint-Jean quatre mille habiles tants qui y étoient, Jamais on n’a pensé ici que le ins nombre en fût aussi grand, Cependant j'eusse regardé ré- comme une grande victoire de rappeler dans l’intérieur de la colonie ces homines qu'elle nourrissoit à grands e- frais et de s’en servir ici ; soit de cultivateurs sur les terres des habitants occupés à la gucrre, soit de canotiers ré- pour faire les transports et ménager par là les colons sur agriculteurs. Mais, dans ce pays, on n’a le tarif exact d'aucun article relatif au gouvernement soit civil, soit Dré- politique, soit militaire, parce qu’il est de l'intérêt de isse nos Verrès de pêcher en eau trouble,
Le 4, il a neigé pour la première fois, en petite quansse- tité; le temps s’est depuis mis au beau ; il est magni- ..ne fique, et, si les Anglois n’en profitent pas pour nous rent attaquer, nous pouvons ne plus compter sur eux pour eurs cet automne,
Le 7, le sieur de Langy-Montégron est parti par le fond de la baie, pour la petite guerre, avec un détache-
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ment de quarante hommes, dont dix-sept sauvages ; il y a cinq ou six jours que je négocie avec les sauva,ses pour ce détachement. Quelle race ! et qu’on est à plaindre d’être forcé de s’en servir ! Il nous en reste une trentaine au camp, qui font la guerre aux volailles, montons et barils de vin; ils sont très habiles voleurs, d'autant plus qu'ils sont sûrs de l'impunité.
Le 8, retour de M. le chevaiicr de T£vis, de Saint- Frédéric. Il y a trouvé neuf cent cinquante Canadiens et ce détachement est de la bonne espèce, presque tous voyageurs. On les reconnoît aisément à la mine, à la taille et à ce que tous se font piquer sur le corps la figure de quelque plante ou animal, opération longue et douloureuse. La figure se trace en piquant la peau avec une aiguille et s’imprime en faisant brûler de la poudre dans les trous. On ne passeroit pas pour un homme parmi les sauvages des pays d’'En-Haut, si on ne se faisoit piquer.
On nous annonce encore mille ou douze cents Cana- Î diens et quatre-vingts sauvages. Les premiers seront employés à creuser un fossé autour de Saint-Frédéric, avec double palissade, une dans le fossé, l’autre sur la berme, jusqu’à ce que nous ayons des nonveïles de l'ennemi qui nous permettent de les renvoyer.
- Presque tous les sauvages du Sault et du lac sont allés seuls et sans chefs françois frapper sur le corps du colonel Bradstreet.
‘ Du 9 au 12 octobre 1758. — Il est arrivé successivement différentes troupes de Canadiens; ils y sont, aujourd’hui 13, au nombre de dix-neuf cent cinquante. On: les emploie au fossé qui se fait autour du fort, et à
fermer les maisons extérieures d’une enceinte de palissades, IL est arrivé hier environ cent cinquante Iroquois ou Abénaqnis; ils ne se proposent pas de faire ici uu long séjour, Aussitôt que l'on aura des nouvelles de l'ennemi, ce qu'on attend par le retour du sieur de Langy, on disposera des Canadiens et sauvages.
Les nouvelles arrivées de Québec de la cherté de toutes denrées, et principalement de la hausse du prix du vin, a occasionné une si grande fermentation dans les esprits des officiers des troupes de terre que M. le marquis de Montcalm a été fondé à craindre que cela ne dégénère en mutinerie et en conduite indécente vis-à- vis le marquis de Vaudreuil et principalement M. Bigot. Il a même, dans cette occasion, épouvé lui-même l'injustice de la muliitude ; car il a été accusé par une par: » das officiers, dans des discours publics qu'il a ignons ei :. "prés, de u’uvoir pas assez pris le parti de l'officier 11 -ssez “eprésenté, Le marquis de Montcalm, pour empêcher le progrès du mal, a fait rassembler, le 9 et le 10, les conrmandants des corps, avec deux capitaines et deux lieutenants par bataillon, pour leur parler avec fermeté et douceur, et leur communiquer les respectueuses représentations qu'il adresse en leur faveur aux miuistres de la guerre et de la marine, et celles qu'il adresse à M. le marquis de Vaudreuil et à M. Bigot, pour demander un soulagement à la misère de l'officier qui, à la vérité, est des plus grandes. Il faut cependant convenir que la conduite de l'officier a été jusqu'ici contradictoire : la bonne chère de leur table, soit en campagne, soit en garnison, le ton d’ostentation et de magnificence qu’ils ont pris vis-à-vis les colons,
quoique la plupart aient une fortune des plus médiocres en France et que beaucoup sen de la citant à leur prêter. ,
Le 11 octobre 1758. — Le sieur Coutrot, ut ici du poste de la baie, dont il est cominandant, avec quatre Folles-A voines et quatre Courtes-Oreilles, Le nom de ces derniers vient de ce qu'ils portent leurs oreilles à l'Européenne, c’est-à-dire, telles que la nature les a faites, sans les allonger par l’art.
- Le 12 octobre 1758. —- Nouvelles de Québec. Ona appris que les Anglois se sont établis à Gaspé dans la baie de Penouille, qu'ils y ont apporté un fort et des maisons taillées. En huit jours au plus, l'établissement est formé en entier, C'est ainsi qu'ils firent à Beauséjour et Halifax, Ce même jour, pour ainsi dire, voyoit élever le soir un fort, un bourg, une ville, dans un lieu que la verdure couvroit le matin. : Leur flotte étoit de neuf vaisseaux de ligne et trente bâtiments de transport.
Voilà donc le Canada environné de tous les côtés, J'ai entendu dire aux Anglois qu'ils laisseroient toujours prendre d’abord la forme du chapeau, ce qui les laisse. roit se rendre maîtres des bords (sic). La paix seule peut aujourd’hui sauver cette colonie, Je ne conçois pas comment la France a négligé de faire à Gaspé un solide établissement et une place forte. . C'est la porte du Canada ; sa position est infiniment préférable à celle de Louisbourg comme clef de la colonie, comme entrepôt et comme ville de commerce pour les gens de toute espèce. Ma crainte, aujourd’hui que la démarche de
l'Anglois aura fait sentir Yimportance de ce poste, est que les Anglois en supposant qu'ils consentent à faire ‘ la paix cet hiver, ne veuillent exiger que la Francx ne
fera aucun établissement à Gaspé.
Le même courrier nous a appris que l'Aigle, vaisseau du Roi de cinquante canons, a fait naufrage le 8 août sur les Cailles-de-Quincampoix, à huit lieues de Mécatina. L'équipage s’est sauvé, et n'a pour ressource, depuis le jour de son naufrage, que trente quarts de farine jetés par la vague sur le rivage. Ce navire portoit recrues, vivres, munitions de guerre et l'habillement de : nos bataillons. Envoyé le navire la Légère pour chercher ce malheureux équipage. On doute que la saison lui permette de le ramener à Québec ; l'officier dépêché dans une chaloupe par le capitaine de l’Aigle pour y
porter cette triste nouvelle, a été sans cesse contrarié
par les vents.
Le 14 octobre 1758. — Les travaux ont repris ; depuis deux jours, ils avoient été interrompus par los pluies.
Le 15 octobre 1768. — M. de Saint-Rome, officier des troupes de la colonie, est allé en découverte du côté du camp des ennemis, par le nord du lac Saint-Sacrement, |
Le 16 octobre 1758. — Hotchig, chef népissing, est allé à la guerre par le fond de la baïe,
Le 17 octobre 1758.— Retour de M. de Langÿ-
Montégron avec ure chevelure et un prisonnier. S’ilen faut croire la déposition de ce jeune milicien de la Nouvelle-Angleterre, l'ennemi songe à se retirer et a
déjà commencé à faire défiler quelquestroupes. A peine. cette nouvelle s'est répandue que MM. de Rigaud, Dumas et autres officiers principaux de la colonie, ont demandé à partir malgré la pluie, Ces officiers qui n'avoient jamais fait ln guerre, mais bien des courses, trouvent insoutenables des campagnes de trois ou quatre mois. D'ailleurs ils sont tous en général plus occupés de commerce et de leurs affuires domestiques que du service du Roi. :
Le 18 octobre 1758. — Conseil avec les Iroquois du Sault, qui, vu les nouvelles et la saison avancée, s’en retournent chex eux.
Ordres envoyé; au camp des Canadiens, qui est à Saint-Frédéric, de s’en retourner, 1ls avoient encore le temps de fuire leurs guérets. Ce corps envoyé par M. le marquis de Vaudreuil au secours de cette frontière, quoiqu’on ne lui demande pas, consistoit en quatrevingt-onze solduts, deux cent cinq sauvages et dix-sept cent vingt-huit Canadiens partis de Saint-Jean les 4, 6, 6, 7, 8 et 10 du présent mois, 11 sera entièrement reparti le 19 et. le 20, sauf quelques sauvages, en petit nombre, qui restent ici, deux cents Canadiens employés à faire le bois de chauffage de la garnison, trois cents à achever des ouvrages commencés à Saint-Frédéric,
Départ de M. de Bougainville, aide-maréchal des logis de l’ârmée, pour Montréal, où il doit prendre les dernières instructions de M. le marquis de Vaudreuil, qui l'envoie en France pour instruire la cour de notre situation présente. M. Doreil, commissaire-ordonnateur, y passe aussi pour ses affaires. Il est également chargé du même objet par M. le marquis de Montcalm,
D D nee 4 de me à A }
| Le 19 octobre 1758. — Nouvelles de Montréal du 13, | Les Anglois sont venus de Gaspé à travers des bois i jusqu’au Mont-Louis, où ils ont détruit quelques établis- ! sements de pêcheurs. Il
Les trois cents sauvages qui avoient été frapper du côté du fort de Bull, ont tué un chef Onéyout, habillé à l’Angloise, et pris un autre qu’ils ont renvoyé à son village.
L'abbé Piquet, missionnaire de la Présentation, arrivoit à Montréal avec des ambassadeurs des Cinq- | Nations, dont la fidélité ne peut être suspecte. |!
-La colonie se trouve à tous égards dans une vraie LUS crise; elle manque de tout; tout y est hors de prix; || |A l'eau-de-vie et la melasse y sont fort rares. (Ce sont HU cependant deux denrées bien nécessaires vis-à-vis des l| sauvages, | |
Retour de M. de Saint-Rome. Les Abénaquis ont eu une terreur panique, et on ne peut rien conclure de cette découverte, sinon que les Anglois sont encore Lil dans leur camp. |
Le 20 octobre 1758. — Arrivée de vingt-quatre Abénaquis et de huit Népissings.
Le 21 octobre 1758.—Les dernières dépéchos pour les ministres sont parties aujourd'hui; outre les divers comptes à leur rendre, les grâces à demander, la nomination des emplois, elles contiennent des représentations sur le mauvais traitement de l'officier et sur l'impossibilité où il se trouve de vivre avec ses appointements, vu l’augmentation des denrées. Il en a été adressé un |
tarif au ministre,
Irarif des denrées en 1755, à l'arri- Tarif des den-
Tarif des denrées au mois
. d'octobre 1758. vée des troupes! rées y s 16 #5 françoises. 4 " 1. 8, d. 1. ss. d. LE ss d.
Bœuf la livre... 1:10 O0! O0 O 0 2 6 Un mouton 40 0 0 6 .0 0 4 0 0 Un veau... 60 0 © 10 O0 O0. 6 0 0 1 paire poules... 8 00 2 0 0 1 0.0 poulets, 6 0 0 1 10 5 0 6 “ dindes.…... 15 0 0 ñÿ 0 0 1 15 0 1 douzaine d'œufs. 2 0 0 0 8 uv 0 3 0 1 livre lard... 110 0 0 10 0 0 3 0 beurre... 2 0 0 0 12 0 0 5 0 ‘ fromage … 0 6 0 0 2 0 0 10 0 (LIRE, | MEN . 8 0 0 0 15 0 0 2 0 “ raisinssecs 210 0 0 7 0 0 3 0 cassonade, 4 10 0 1 0 0 0 7 0 “huile (sic). 4 0 0 0 15 0 0 10 0 “chandelle, 2 0 0 1 0 0 0 8 0 1 minot blé, tirant 30 livres farine, 10 0 0 3 10 0 2 0 0 1 barrique de vin de 110 pots... 600 0 0! 100 0 0 55 0 0 1 pot de vin... 8 0 0 1 0 0 0 10 0 ‘ de vinaigre. 4 0 © 1 5 0 0 5 0 # eau-de-vie . 20 0 0 1 15 0 1 10 0 1 corde de bois... 24 0 0 7 0 0 2 65 0 1 aune drap blanc. 0 O0 U| 25 " 0 18 0 0 ‘drap bleu.. 50 0 0| 25 O0 0 18 0 0 écarlate …. 80 0 0 36 0 0 30 0 0 castor... .15 0 0 3. 10 0 3 0 0 voiles... 8 0 0 2 0 0 | 10 0 # de toile 8 00 3 10 0 2 10 0 1 castor 60 0 0 24 0 0 16 0 9 1 demi-castor..….... 36 U 0 12 0 0 9 0 0 1 once galon d'or. 30 0 0 16 0 0 12 0 0 Li argent. 20 U 0 11 O0 0 Y O0 0 1 paire bas de soie, 50 0 0 15 0 0 13 0 0 “s laine. 18 0 0 6 0 0 5 0 0 1 main de papier. 3 0 0 1 0 0 0 10 0
Toutes les menues merceries sont hors de prix, le
bénéfice étant à deux cent cinquante et trois cents pour
cent.
Le 24 octobre 1758. — Départ de M. de Florimond, enseigne de la colonie, avec un parti de trente-trois Canadiens ou Abénaquis.
Sur ce que les sauvages rapportèrent hier au soir qu’ils avoient vu des pistes à la rive droite de la rivière Saint-Frédéric, on y a envoyé des détachements pour couvrir nos travailleurs.
Nouvelles de Québec du 16. Les Anglois ont été à Miramichi où ils ont pris quelques familles, et deux petits bâtiments au port de Gaspé, Nouvelles de Montréal du 20. Députation de dix Onontagués. Un Iroquois ‘des Cinq-Nations prétend qu'il y a des émissaires anglois pour engager les sauvages d'En-Haut dans une conjuration contre tous les Francois. Retour de M. de Pontleroy de Frontenac; il opineroit pour que, quant à présent, la construction des barques fut établie à la Présentation plutôt qu’à Cataracoui.
Extrait d'une lettre de M. Du Vernys, officier d'artulerie detaché au fort Duquesne, le 16 septembre
“ Nous avons appris le 9 de ce mois, par un prison- “ nier fait, que les Anglois étoient à vingt lieues d'ici, “où ils travaillent depuis quinze jours à se fortifier
“ avec deux mille et quelque cents hommes, et à rendre .
“ le chemin qui vient de Raystown praticable pour rece- “ voir au plus tôt l’armée du général Forbes avec son “ artillerie,
“ M. Des Ligneris envoya aussitôt plusieurs décou- “ vreurs pour observer s'ils se mettroient en marche et ‘“ ce qu'ils feroient,
“ La nuit du 12 au 13, urrivèrent deux sauvages qui “ dirent que l'armée angloise étoit en marche et que “ dans la journée ils pourroient venir couclier proche 1: “fort. L'on envoya aussitôt sur les chemins voir la “ route qu'ils tenoient, Pendant ce temps l’on fit tous “ les préparatifs pour aller au-devant les attaquer dans “ la journée, Une partie des déconvreurs revint et dit “ n'avoir rien vu,
“ La nuit du 13 au 14, arriva un Anglois qui fut “ bien questionné et qui dit avoir laissé l’armée au fort “ qui est à vingt lieues, et qu'il s’étoit égaré en cher- “ chant des chevaux. Il ne fut pas possible d'en tirer “ davantage.
“ Le 14, à la pointe du jour, l’on aperçut le feu à un “ hangar situé à quatre arpents du fort; l’on fut pour “ l'éteindre et l'on s'aperçut qu’il avoit été mis par les “ennemis, L'on vint en faire le rapport. Aussitôt l'on “ commanda un détachement de deux cents hommes pour “ aller reconnoître dans le bois. Comme ils se mettoient “ en marche, à sept heures du matin, en abordant le “ bois, ils entendirent le bruit de beaucoup de tambours “ et de fifres battre la générale,ce qui fut aussitôt entendu “ du camp et du fort. Dans moins de six minutes, les “ François furent rassemblés et transportés sur le lieu, “ M. Des Ligneris à leur tête.
“ L'action commença à l'instant et sans bouger de sa “ place. Le feu des plus vifs pendant une demi-heure ; ‘ il fallut beaucoup de peine pour ameuter les sauvages,
“ occupés à faire passer leur butin à l'autre côté de la “ Belle-Rivièro, et je crus ne rien faire de mieux que “ de me mettre à leur tête pour les animer et les encou- “ rager à secouder les François qui uvoient déjà de “ l'avantage.
“ La déroute des ennemis fut bientôt complète, On “les a poursuivis pendant trois heures. La grande “ partie de ce détachement enneini, d'environ huit cents “ hommes, a été écharpé ou pris prisonnier, Une petite “ partie passa la Belle-Rivière à la nage, à la faveur de “ notre feu, et.le reste fuyoit de tous côtés sans savoir “ Ja route à tenir,
“ Depuis ce moment, toutes les heures nous four- “ nissent de nouveaux prisonniers dont la plus grande “ partie passo à la cruauté des sauvages.
“ Le commandant de ce détachement a été fait pri- “ sonnier dans l’action avec plusieurs autres officiers, “et beaucoup de tués, entre autres leurs ingénieurs.
“ Suivant la déposition des prisonniers ce n’étoit “ qu'un détachement de huit cents hommes qui étoit “ venu reconnoître et inarquer un chemin, et l’armée “ de sept à huit mille homines doit être rassemblée pour “ venir ici avec dix-huit bouches à feu.
“ Le plus grand mal est que nos sauvages nous ont “ quittés, après avoir fait leur coup, sans que l’on ait pu “les arrêter; nous restons ici au nombre de mille “ François.
“ Nous avons perdu dans l'action dix hommes, “ quelques blessés ; j'estime celle des ennemis à trois ‘ou quatre cents au moins tués ou prisonniers ”,
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Le 25 octobre 1758.— M. Wolff est parti pour aller porter au général Anglois la réponse du marquis de Vaudreuil sur la crpitulation de la garnison du fort de Frontenac.
Le 26 octobre 1758, — Départ de M. de Charly oui va à la guerre avec un parti de sanvages.
Arrivée d’un déserteur, par la déposition duquel il paroît que l'ennemi se retire, qu'on a déjà fait le portage de beaucoup de berges et d'une partie de l’artillerie, que ce portage se continue toujours, qu'ils ont désarmé leur barque et leurs demi-galères, qu’ils doivent les couler bas au départ de l’armée. 11 paroît aussi certain que le général anglois ne laissera au lac George aucunes troupes pendant l'hiver.
Le 27. — Retour de M. Wolff qui nous à confirmé la déposition du déserteur, Le général Abercromby avoit quitté l’armée, dont la plus grande partie étoit déjà déblayée. Il restoit au plus au lac George trois bataillons, qui, suivant les apparences, en devoient partir bientôt.
Le 29 octobre 1758. — Retour d’Hotchig, qui nous a amené un prisonnier fait à quelques lieues d’Albany, Ce prisonnier ne savoit rien de l’armée du lac Saint-. Sacrement ; il nous assure qu’il est revenu cinq mille hommes de l'armée du siège de Louisbourg et que le surplus est resté pour garnison dans cette place ou environ; il nous apprend aussi que les milices sont très mécontentes de la façon dont les traitent les officiers des troupes réglées,
Le 30 octobre 1758. — Retour de M. de Charly, qui n’a rien trouvé au lac Saint-Sacrement ; l’armée ennemie
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étoit entièrement partie. Nous nous en doutions bien,
Il falloit toutes ces assurances pour faire revenir M. le marquis de Vaudreuil de l’opinion où il étoit que les ennemis devoient venir nous attaquer, 11 y paroissoit bien par toutes les lettres qu’il écrivoit à M. le marquis de Montcalin, Il passe bien de la plus grande sécurité à la plus grande crainte,
Sur la déposition du déserteur arrivé en dernier lieu, qui nous a dit que les Anglois avoient fait une cache au camp du lac George, où il soupçonne qu’on a mis de l'artillerie ou autres choses, M, le marquis de Montcalm y a envoyé un détachement de volontaires aux ordres de M. Duprat avec M. de Lapause, aide-major de Guyenne, M. Jasquot, officier d'artillerie, quelques canonniers et des ouvriers, On y a mené le déserteur pour indiquer l'endroit. Quoiqu'il n’y ait peut-être pas un mot de vrai, il a été nécessaire d’y aller pour tranquilliser l'esprit du marquis de Vaudreuil qui y auroit vraisemblablement envoyé cet hiver.
Le 31 octobre 1758. — Les lieutenants de la Reine et de Béarn ayant voulu convoquer une assemblée pour faire des représentations sur leur traitement, au lieu d'être satisfaits d’un supplément de solde que le marquis de Vaudreuil et l’intendant ont accordé, sur la demande du marquis de Montcalm, de quarante-cinq livres par mois par capitaine et de trente livres par lieutenants, Les lieutenants de la Sarre et de Languedoc et une grande partie de ceux de Guyenne ont refusé de s'y trouver, ct cette fermentation a été arrêtée et pré-
venue par les mouvements que s'est donnés le marquis de Montcalm.
Retour de M. Marin, ayant été fort loin et n'ayant rien fait dans son détachement.
Ordre du marquis de Vaudreuil de former un détachement de trois cents hommes pour Frontenac et la Présentation.
Le 1° novembre 1758. — Départ des Canadiens et troupes de la colonie qui doivent se rendre dans les gouvernements de Québec et des Trois-Rivières, ainsi que du troisième bataillon de Berry.
Ftablissement de la garnison de Carillon aux ordres du sieur d'Hébécourt, capitaine au régiment de la Reine, composée de trois cents hommes de troupes de terre et cent bommes de celles de la colonie.
Garnison- de Saint-Frédéric, aux ordres de M. de Lusignan, composée de cent quatre-vingts hommes de la colonie.
Le 2 novembre 1758. — Retour de M. de Florimond, officier de la colonie. Il avoit été avec quelques sauvages pour faire uu prisonnier, Il a trouvé l’armée qui se retiroit, et deux miliciens, s'étant un peu écartés, ont été les victimes de ce détachement, l’un a été tué, et l'autre amené prisonnier, Un de nos sauvages a eu le bras cassé.
Il résulte de la déposition de ce prisonnier à peu près les mêmes choses que ce que nous savions. Les dernières troupes du fort George en sont parties le 29. Il reste pour garnison au fort Lydius, au dire du prisonnier, mille hommes de troupes réglées et environ deux
cent cinquante hommes des troupes légères de Robert Rogers.
MM. de Lapause et Jacquot, qui avoient été au camp des ennemis, sont rentrés ce soir. On a éventé une cache de chaux contenant environ. * barriques, trouvé quelques berges coulées bas que l’on a brisées, On a aussi trouvé quelques quarts de pois et de lard qu'on enverra chercher demain au Portage, quelques boulets et grenades ; la plupart des barraques des officiers existoient encore.
Le 4 novembre 1758. — Départ du régiment de Languedoc et du marquis de Montcalm.
Le 5 novembre 1758.— Départ de la Sarre et de Béarn.
Le 6 novembre 1758. — Départ de Royal-Roussillon et de Guyenne.
Ces troupes auront beaucoup à souffrir pour se rendre
à leurs quartiers, le froid ayant commencé avec violence dès le 7.