PRÉFACE
Un historien sérieux ne saurait avoir la prétention de raconter aujourd'hui avec l'impartialité nécessaire la longue et désastreuse guerre de 1870, et encore moins le siège de la ville de Paris qui l'a terminée. D'ailleurs, la presque impossibilité de trouver immédiatement les documents indispensables, à cause du nombre considérable qu'il en faut d'abord rassembler et de leur dispersion actuelle, augmenterait encore, au point de vue purement matériel, les difficultés de l'entreprise. Ce livre n'est donc point un ouvrage de critique. Nous avons voulu simplement y réunir, à leur date, tous les documents officiels et autres relatifs au siège de Paris. Le siège ayant réellement commencé > pour la grande ville, le jour où elle a pu en avoir la certitude, c'est-à-dire au lendemain du désastre de Sedan, ce journal en prend également l'histoire à cette date, qui est en même temps celle de la proclamation de la République. Il finit avec le traité de paix définitif conclu à l'issue de Tarmistice et de la guerre.
Nous nous sommes donc borné à classer dans un ordre régulier et méthodique tous les documents empruntés par nous, d'abord au Journal officiel, dont la collection complète, pour l'époque de la guerre et du siège, est aujourd'hui à peu près introuvable. Le papier pour l'impression des journaux, que Paris recevait de la province et même de l'étranger, devint bientôt, comme tous les objets de consommation quotidienne, d'une rareté menaçante. Certaines feuilles durent suspendre leur publication ; presque toutes, ou diminuèrent leur format, ou supprimèrent la moitié de leurs quatre pages. D'autres s'imprimèrent sur un papier de moindre valeur. Le Journal officiel, tout journal du Gouvernement qu'il était, dut se conformer, lui aussi, aux exigences de la situation ; il fut réduit à deux pages, imprimé sur un papier fort inférieur, et son tirage fut limité au chiffre strictement nécessaire pour le seul service des abonnés de Paris et la vente au numéro sur la voie publique.
Le journal que nous publions pourra donc suppléer, pour les futurs historiens du siège de Paris, à l'absence ou à la rareté des documents officiels. Beaucoup de recherches seront ainsi évitées aux travailleurs, qui ne sauraient trouver que dans les grandes bibliothèques publiques la collection complète des actes et faits officiels par nous réunis. Notre recueil offre aussi à toutes les classes de lecteurs l'objet et le moyen d'une étude comparative et d'un contrôle sérieux à entreprendre sur la grande quantité d'ouvrages qui seront et ont même
été déjà puLliés sur ce siège éternellemeul mémorable. D'ailleurs, ceux qui ont pris part, dans Paris même, aux difficullés et aux durs et divers services de sa défense, peuvent tenir a conserver le souvenir écrit, au Jour le jour, des grands événements qui, pendant ])lus de quatre mois, se sont déroulés devant leurs yeux. Enfin, ceux-là aussi qui n'étaient point avec nous dans nos murs entourés et assaillis aimeront à connaître, au moyen de la lecture des pièces officielles, tous les efTorts généreux tentés en vue de la victoire. En lisant tous ces décrets qui restreignaient la vente des denrées, rationnaient la viande, le pain, le lait, etc., organisaient les compagnies de guerre de la garde nationale, et d'un trait de plume brisaient sans résistance, sous l'inexorable nécessité do la situation, les habitudes aimées de plus de deux millions de citoyens, ils admireront tous les sacrifices noblement acceptés comme aussi toutes les douleurs courageusement souffertes!
A ces dor-inneiils officiels, nous avons joint, en les rejetant en appenrlices à la fin de chaque volume, une grande quantité de documents authentiques et autres, empruntés à toutes les sources, même les plus suspectes : articles de journaux, surtout étrangers, récits contradictoires des mêmes événements, lettres, commentaires et appréciations de toutes sortes, etc. Le lecteur aura ainsi .sous les yeux une foule de pièces toujours intéressantes, se rapportant aux événements et aux actes officiels cités dans le volume auquel eUes sont annexées, et il pourra se rendre compU' du mouvement et pour ainsi dire du
soulèvement opérés en si peu de temps dans les idées, dans les opinions et dans l'esprit publics.
i.a nature même de notre publication nous a naturellemenl. et avant lout, obligé à renoncer à toute critique ou appréciation personnelle. Les événejnents considérables qui viennent de s'accomplir sonl encore trop près de nous pour être sainement jugés. La passion nous domine; nous voyons encore des traîtres là oii il peut n'y avoir eu que des maladroits, et nous condamnerions certainement, et cela sans suffisante connaissance de cause, des hommes aujourd'hui honnis et réprouvés dont l'histoire impartiale démontrera peut-être un jour la loyauté et l'innocence.
Nous n'avions point d'ailleurs pour but d'aussi hautes visées; ce n'est ][X)int de l'histoire, nous ne saurions trop le répéter, que nous avons eu l'ambitieuse prétention de faire. Nous nous sommes borné à rassembler, pour ceux qui seront un jour tentés d'écrire le récit de nos cruelles épreuves et de nos durs mécomptes, une partie des matériaux nécessaires, et si dans le cercle modeste où nous avons restreint notre travail, nous avons pu réussir à faire pour quelques-uns œuvre utile et profitable, nous nous tiendrons pour suffisamment satisfait.
Georges D'HEYLLL
Mai 1871.