ÉLÉMENTS DE SUPÉRIORITÉ MORAUX
Sous le rapport moral, deux choses contribuent à donner à Tarmée prussienne un avantage incontestable sur toutes les autres armées européennes : 1° le principe du service militaire obligatoire; 2° l'instruction répandue dans toutes les classes de la nation.
Service obligatoire.
Il est inutile d'insister de nouveau (je l'ai fait longuement dans mes rapports de 1866) sur la valeur morale que donne à l'armée prussienne la présence dans ses rangs de toutes les classes de la nation, et cette conviction qu'armée et landwehr réunies représentent le peuple entier sous les armes. Quels que soient les défauts qu'on puisse trouver à l'organisation militaire de la Prusse, comment ne pas admirer ce peuple qui, ayant compris que, pour les Etats comme pour les individus, la première condition est d'exister, a voulu que l'armée fût la première la plus honorée île toutes les institution^, que tous les citoyens valides participassent aux charges et à l'honneur de défendre le pays ou d'augmenter sa puissance, et que ceux-là fussent par-dessus tout estimés et considérés (1) ? A ne parler que des offlciers, quel bel exemple ils donnent à toutes les autres classes ! Yoit-on, comme ailleurs, les privilégiés par la naissance ou par la fortune vivre dans une oisiveté regrettable? Loin de là. Les personnes des plus riches familles, tous les noms illustres servent comme officiers, endurent les travaux et les exigences de la vie militaire, prêchent d'exemple, et, à la vue d'un tel spectacle, non-seulement on se sent pris d'estime pour ce peuple sérieux et rude, mais on en vient presque à redouter la force que donnent à son armée de pareilles institutions.
Instruction obligatoire.
Le principe de l'instruction obligatoire est adopté en Prusse depuis plus de trente ans, et on pourrait même dire depuis Frédéric le Grand; aussi la nation prussienne est-elle la plus éclairée de l'Europe, en ce sens que l'instruction y est répandue dans toutes les classes. Les
(1) J'ai souvent dit déjà qu'en Prusse tous les honneurs, tous les avantages, toutes les faveurs sont pour l'armée ou coirx qui ont servi. Celui qui, pour une cause quelconque, n'a pas été soldat n'arrive à aucun emploi ; dans les villes et dans les campagnes, il est l'objet des sarcasmes de ses concitoyens.
provinces polonaises seules vivent encore dans une infériorité relative. En France, .^ii l'on ignore si complètement toutes les choses se rapportant aux pays étrangers, oa no se cloute même pas de la somme de travail intellectuel dont l'Allemagne du Nord est le tliéâlre. Les écoles populaires y abondent, et tandis qu'en France le nombre des centres d'activité et de production intellectuelles se réduit à celui de quelques grandes villes, l'Allemagne du Nord est couverte de pareils foyers, et pour les énumérer, il faudrait descendre jusqu'à compter des villes de troisième ou de quatrième ordre.
Je ne m'appesantirai pas sur les avantages qu'apporte dans la composition de l'armée une instruction avancée, répandue dans toute la natiou. Mais n'est-il pas singulier qu'en France des personnes, dites éclairées, se refusent à les admettre? N'est-ce pas vouloir nier que l'instruction et l'éducation développent les facultés de l'homme et élèvent ses sentiments en lui donnant une plus haute idée de sa dignité? Ces personnes disent naïvement qu'une armée de soldats incultes, mais aguerris, battra une armée composée d'hommes même très-instruits, mais privés d'expérience de la guerre. Or, je le demande, quel est le général qui hésiterait un seul instant si, toutes choses égales sous le rapport de la force physique, de la discipline, du nombre d'années de service, etc., il avait à opter entre le commandement de deux armées de 100.000 hommes chacune, l'une composée entièrement d'élèves de l'Ecole Polytechnique ou de Saint-Cyr, l'autre composée de paysans du Limousin ou du Berry ? Quand il n'y trouverait que l'avantage d'instruire plus vife ses troupes de dépôt, son choix ne serait pas douteux. Mais il y a plus; car c'est sous le rapport moral qu'une des armées vaudrait dix fois l'autre. Et à ce sujet, je citerai ce que me rapportaient en Bohême, au mois d'août 1866, des ofBciers et des sous-officiers prussiens. Fiers de leurs succès, ils les attribuaient en grande partie à la supériorité intellectuelle de leurs soldats, et ils me disaient : « Lorsque après les premiers combats, nos soldats se trouvèrent pour la première fois en présence des prisonniers autrichiens , qu'ils virent de près et interrogèrent ces hommes, dont beaucoup savaient à peine distinguer leur droite de leur gauche, il n'y en a pas un seul qui ne se regardât comme un Dieu comparé à de telles gens, et cette conviction décupla nos forces, «
Sentiment du devoir.
Je dois encore signaler une qualité qui caractérise tout particulièrement la nation prussienne, et qui contribue à accroître la valeur morale de son armée : c'est le sentiment du devoir. Il est développé à un tel degré dans toutes les classes du pays, qu'on ne cesse de s'en étonner, plus on étudie le peuple prussien. N'ayant pas à rechercher
les causes de ce fait, je me borne à le citer. La preuve la plus remarquable de cet attachement au devoir est fournie par le personnel des eniploy(5s de tous grades des diverses administrations de la monarcliie : payes avec une parcimonie vraiment supprenantc, chargés de famille le plus souvent, les hommes qui composent ce personnel travaillent tout le jour avec un zèle infatigable, sans se plaindre, sans paraître ambitionner une position plus aisée. « Nous nous gardons bien d'y toucher, me disait ces jours derniers, M. de Bismark ; cette bureaucratie travailleuse et mal payée nous fait le meilleur de notre besogne et constitue une de nos principales forces. »