‹ Journal du siége de Paris. Décrets, proclamations, circulaires, rapports, notes, renseignements, documents divers officiels et autres publiésChapitre 67 sur 97 · LA PAIX · texte numérisé non relu

LA PAIX

Déclaration de M. Emile Ollivier au Corps Législatif. ^Séance du 3i) juin 18TU) ^l).

L;i Cliambre discutait, ce jour-là, le projet de loi relatif k la diminution de iO,000 lio:n:nes sur le contingent militaire qui avait été habituellement de 100,000 hommes. Après des discours prononcés par MM. h; comte do la Tour, Garnier-Pagès, Jules Favre et Thiers, M. Emile Ollivier tait au nom du gouvernement la déclaration suivante :

s. Exc. M. ÉMiLK OLLIVIER, (jardc dcs sceaux, ministre de la justice et des cuUes. — Messieurs, ce n'est ni le jour, ni l'Iiourc d'entrer dans une discussion approCondie sur la politique étrangère du Gouvernement, mais les paroles que l'on prononce à cette tribune ont un tel retentissement en Europe, et nous avons été si directement interpellés, que notre silence ressemblerait à un embarras, que nous n'éprouvons pas. Aussi, je vous prie de vouloir bien m'écouter. (Parlez ! parlez !)

L'iionorable M. Jules Favre a posé au Gouvernement deux questions. Il lui a dit : Vous êtes inquiets; quelles sont vos inquiétudes et de quel côté viennent-elles?

Il a ensuite ajouté : Depuis le 2 janvier, qu'avez-vous fait pour assurer la politique pacifique que, comme tant d'autres choses, vous avez promise et non pratiquée?

(I) Il faut lire cotte curieuse séance au Journal o/Jkiel du ï"' juillet. C'est cinq jours avant la déclaration du ministre des affaires étrangères, qui provoque la guerre, que ses chances diverses furent en quelque sorte discutées, publiquement, en pleine tribune! M. le comte de la Tour fait le tableau comi)let lie l'organisation militaire prussii-nne ; ^I. .Jules Favre veut qu'on désarme, pendant que M. Thiers, au contraire, insiste, à l'aide d'arguments tout à fait prophétiques, pour que la l'^rance, au point de vue militaire, reste absolument « forte. « Il n'est question, dans tous ces discours, que de la Prusse, de M. de Bismarck, de Sadowa et des idées de revanche que le seul souvenir de ce triomphe fait naître. C'est au milieu de cette grave discussion que M. Granier de Cassagnac jette subitement la rodomontade suivante, dont les événements devaient trop tôt, hélas! démontrer l'ineptie:

M. GRAMER lîE CASSAGNAC. — Prenous le Rhin, nous pourrons alors diminuer l'armée de 100,000 hommes! (Exclamations à gauche.)

Voilà le moyen de réduire le budget de la guerre. Il n'y en a pas d'autre.

Vue voix à gauche. — Vous en êtes encore là?

M. GRAMER DE CASSAGNAC. — Oui, j'en Serai toujours là!

A gauche. — Eh bien, essayez de le prendre!

M. GLAis-BizoïN. — Alors, rartienez-nous 1814 et 18J5.

Je rûpoiulrai à l'Iionorable M. Jules l'avre que le Gouvernement n'a aucune inquiétude, qu'à aucune époque, le maintien de la paix en Europe ne lui a paru plu.; assuré. De quelque côté qu'il porte ses regards, il ne voit aucune question irritante engagée; tous les cabinets comprennent que le respect des traités s'impose à tous.

Il y a deux traités notamment auxquels la paix de l'iMirope est plus particulièrement attachée : ce sont le traité de 1856 qui assure la paix en Orient, et le traité de Prague, qui assure la paix on Allemagne. Il est aujounriiui constant dans la diplomatie européenne, que l'un et l'autre seront respectés. (Très-bien! très-bien!) Si le Gouvernement avait la moindre inquiétude, il ne vous eût pas proposé cette, aniiée ci une réduction de 10,000 hommes sur le contingent; il vous aurait trôs-netlemeiit demandé de vous associer à sa sollicitude, et d'augmenter les forces de notre armée. L'honorable M. Thiers l'a démontré avec son éloquence et son autorité : l'armée française doit être au complet.

Nous n'avons aucune inquiétude : voilà ma réponse à votre première question.

Vous nous avez demandé ensuite : Qu'avez -vous fait pour assurer la paix'.'

Ce que nous avons fait? Beaucoup! Ce que nous avons tait? D'abord nous avons eu une bonne attitude ; dans notre langage avec les représentants des puissances étrangères, nous nous sommes montrés à la fois conciliants et fermes, de manière que tout le monde comprit bien que, pour nous, la paix, ce ne serait jamais ni la complaisance, ni l'eifacement. (Très-bien! très-bien!)

Ce que nous avons fait? Convaincus que la véritable manière d'établir la paix et de l'assurer, c'est de développer la liberté, nous avons, non pas fondé la liberté eu France, — ce serait être injuste envers les devanciers qui ont commencé cette œuvre en 18G0 (Très-bien! trèsbien!)— nous l'avons développée et rendue défiaiùvc. (Rumeurs à gauche. — Très-bien! très-bien! au centre et à droite.)

Ce que nous avons fait? Nous avons fait plus et mieux que d'avoir une bonne conduite, plus et mieux que de développer la lib^M-lé, nous avons rendu apparent, aux yeux du monde entier, l'accord de plus en plus intime, dévoué, persévérant, entre la nation et son souverain! (Vive approbation au cenire et à droite. — Applaudissements répétés.)

M. JULES FAVRE. — Surtout à Paris !

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Cc quc nous avous fait? Puisque vous nous parlez du Sadowa prussien, je vous dirai que nous avons fait le Sadowd français, le plébiscite! (Réclamations à gauche. — Très-bieu! très-bien! au centre et à droite.)

Celte dernière phrase de M. E. Ollivier donne lieu à une véritable tempête où les injures se mèleut parfois aux interruptions

(le tous les genres. Des allusions furent même faites à la [)ersonnc de l'Euipcreur dans des termes que le garde des sccauN crut devoir relever de la manière suivante, dans la péroraison de son discours :

Messieurs, la Clianibre me rendra celte justice ainsi qu'à mes collègues du ministère, que nous avons toujours eu un soin jaloux de ne jamais introduire le nom du souverain dans nos débats; il nous semblait que c'était la première et la plus essentielle des pratiques parlementaires. (Très-bien! très-bien!) >^ous nous sommes toujours eiîorcés, non pas d'effacer l'Empereur, le mot serait à la fois présomptueux et inconstitutionnel, mais de le couvrir. (Nouvelle approbation.)

Mais nous ne supporterons jamais en silence des paroles qui iraient le frapper injustement, et, puisque vous nous y contraignez, nous laisserons échapper l'éloge que nos lèvres ont toujours retenu...

M. LE MIISISTRE DES FINANCES. — C'cst Vrai!

M. LE GBADE DES SCEAUX... — ct nous dirons qu'il est impossible d'approcher un souverain qui pratique avec plus de loyauté, d'élévation d'âme, de sincérité, les institutions nouvelles qu'il a données au pays. (Très-bien! très-bien ! — Applaudissements au centre et à droite.)

On a dit d'un de nos rois qu'il était la difficulté de son gouvernement; nous pouvons dire de l'Empereur qu'il est la facilité du sien, et il n'est pas un seul des ministres passés, — puis((ue depuis le nouveau régime il y a malheureusement déjà des ministres passés, — pas plus qu'il n'y a un seul des ministres présents qui n'ait compris combien le peuple de France a eu raison de se confier à ce grand cœur, à cette haute intelligence (Mouvement à gauche. — Nouveaux applaudissements au centre et à droite.), et qui n'aient conçu pour l'Empereur une afl'ectueuse confiance et une respectueuse admiration ! (Bravos et applaudissements prolongés.)

M. JCLES FAVRE. — Je suis licureux d'avoir fourni à M. le ministre de la justice l'occasion d'éloigner de ses lèvres le sceau qu'il y avait apposé et de soulager son cœur par un éloge auquel les plus simples convenances m'empêchent d'opposer une opinion contraire ; mais le silence me suffit. (Murmures sur plusieurs bancs.) Et, d'ailleurs, si je ne me trompe, c'est par des actes et non par des déclarations que les hommes doivent se juger.

Page 1