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LETTRE DE M. BENEDETTI

Ambassadeur à Berlin au moment de In fjuerre.

Le journal anglais le Standard a public la lettre suivante adressée par M. Renedelti à l'un de ses amis :

15 novembre 1870.

Mon cher ami,

« Rassurez-vous; le jour de la réparation viendra, il approche et je ne la laisserai pas échapper. 11 faut, comme vous le dites, que la lumière se fasse et elle se fera. Homme de devoir avant tout, peut-être ne me suis-je pas suffisamment préoccupé de ce qu'on pensait ni de ce qu'on publiait sur la manière dont je m'acquittais de mes fonctions; ce soin revenait à ceux dont j'exécutais les ordres et qui auraient dû me couvrir en redressant certaines erreurs. Pourquoi s'en sont-ils abstenus? Je le dirai une autre fois, s'il le faut. Leur silence a malheureusement permis que des allégations absolument inexactes aient, eu quelque sorte, acquis l'autorité de la chose jugée. Nous ne pouvons plus, en France, dans le moment actuel, former qu'un seul effort, celui d'expulser l'ennemi du pays ; ceci fait, on devra déterminer les fautes, fixer les responsabilités. Pour ce qui me concerne, rien ne sera plus aisé, et je vais vous le démontrer en peu de mots.

« Que m'a-t on reproché? Des écrivains, égarés par le patriotisme autant que par l'esprit de parti, ont prétendu, tantôt que je n'avais pas suffisamment éclairé le gouvernement de l'empereur, tantôt que j'avais contribué à lui inspirer des résolutions téméraires. J'avais négligé, disaient les uns, de le renseigner exactement sur le véritable état des forces militaires de la Prusse, et ignoré les négociations ouvertes pour livrer la couronne d'Espagne à un prince de llohenzollern. J'avais, suivant les autres, promis, en cas de guerre, le concours des Etats du midi de l'Allemagne, et provoqué ainsi le conflit dans lequel nos armées ont succombé.

» Je cite les assertions les plus saillantes, celles qui ont dû le plus vivement frapper l'opinion publique. Quelle preuve a-t-on donnée de leur exactitude, quelle circonstance a-t-on invoquée, quel document a-t-on produit pour l'établir? Absolument aucun. C'est qu'en efi'et ces assertions sont toutes également dénuées de fondement. Dès qu'il sera permis de détourner l'attention générale de l'unique objet qui doit la retenir en ce moment, je l'établirai de la façon la plus irrécusable. Je

n'emprunterai pas à ces publicistes leur mode de procéder; à des aflirlïiations je ne me contenterai pas d'opposer des dénégations; je ferai mieux et plus, je publierai une série de pièces officielles ayant toutes, dés aujourd'hui, si je puis m'exprimcr ainsi, dale certaine, ("es pièces ne comprontlronl (|uc des dépêches ou dos lettres conruicntielles, rpio j'ai adressées aux différents ministres qui se sont succédé aux affaires étrangères pendant les six années qu'a duré la mission que j'ai remplie en Prusse. Les minutes de ces dépêches sont aux archives de l'ambassade de France à Berlin, sous les scellés du représentant de l'Angleterre, qui en a la garde; les expéditions ofliciellcs se trouvent dans les cartons du ministère, à Paris. Nulle altération n'est donc possible, et ce que j'en livrerai au jugement du public pourra être deux fois contrôlé. Je sais bien que je dérogerai à des traditions universellement respectées ; mais on doit à son pays sa fortune, quand on en a, sa propre vie, celle de ses enfants, et mon fils unique est devant Peiincini; on ne lui doit pas le sacrifice de son honneur, parce que la perte de l'honneur individuel ne peut servir à l'intérêt public.

» Cette publication démontrera jusqu'à l'évidence :

» Que je n'ai jamais suggéré la guerre; je n'ai été d'ailleurs, en aucune circonstance, interpellé sur un pareil sujet, ni eu l'occasion de m'ex[)liquer ;

I) Que j'ai, en temps opportun, éclairé le gouvernement sur les développements que la Prusse donnait à son état militaire, — sur la candidature du prince Ilohenzollern, — sur les véritahles dispositions des états du Midi, — sur les vues du cabinet de Berlin;

» Que j'ai, notamment, averti le gouvernement de l'élan patriotique qui unirait iniluhilablemcnt l'Allemagne entière, le Nord et le Sud dans une guerre éclatant entre la France et la Prusse, surtout dans le cas où nous serions les premiers à la déclarer ;

> Quejen'ai pascesséenfinde lui rappeler, en éveillant toute son attention sur ce point, que son organisation permettait à la Prusse de passer avec une extrême rapidité, de l'état de paix à l'état de guerre, que les dispositions préparatoires étaient conccrtée^' d'avance, et qu'il suffisait, pour procéder à la mobilisation de l'armée, d'un ordre du roi, qui n'était pas tenu, comme l'empereur en France, de solliciter le concours des Chambres.

c Ce qui ressortira encore de cette publication, c'est que je n'ai jamais rempli à Berlin que le rôle qui m'était attribué, celui d'un informateur fidèle et vigilant, je le crois, et je renvoie les incrédules à ma correspondance. Durant ma longue carrière, je n'ai été chargé que dans trois occasions différentes d'ouvrir des négociations ayant un objet déterminé, et me laissant, avec une part d'initiative, une part proportionnelle de responsabilité. Vous me permettrez, mon cher ami, d'en dire ici quelque chose.

0 En 1860, j'ai soudairicment reçu Tordre de me rendre à Turin pou!" hâter la réunion à la France de la Savoie et de -\icc, réunion qui rencontrait des obstacles inattendus. La Suisse revendiquait le Chablais et le Faucigny, et l'on n'a pas oublié que la presse anglaise, interprète du sentiment public et des dispositions du gouvernement britannique, donnait un appui unanime et passionne à cette prétention. Le cabinet piéniontais, de son C(Mé, espérait que ces complications, qu'il cherchait à aggraver dans ce but, nous déterminerait à renoncer au comté de Nice, la patrie de Garibaldi et une terre italienne, au dire des unitaires. Parti de Paris le 20 mars, je signai le traité de cession avec M. le comte de Cavour, qui avait cependant le .sentiment des difficultés que devait lui créer la conclusion de cet acte, et auxquelles, on s'en souvient, il n'a pas survécu.

» Le 9 juillet 1866, six jours après la bataille de Sadowa, un télégramme me prescrivit de rejoindre le quartier-général du roi de Prusse, et de ne rien négliger pour décider Sa Majesté à accepter un armistice. Du quartier-général prussien, que j'avais trouvé en Moravie, et après avoir eu plusieurs conférences avec M. de Bismarck , je suis allé à Vienne, où je suis arrivé le 15; le 20, les plénipotentiaires des deux puissances belligérantes, mis en présence par mes soins, signaient, sous les murs de cette capitale, des préliminaires de paix sur la base de l'intégrité de l'empire d'Autriche.

» Enfin, quand j'ai été envoyé à Ems, que m'ordonnaient mes instructions? D'obtenir le désistement du prinee de Hohenzollern à la couronne d'Espagne, qu'il avait acceptée, et l'acquiescement explicite du roi de Prusse à cette résolution. Ai-je réussi dans mes démarches qui , cette fois cependant, s'adressaient personnellement à un monarque puissant et justement lier de ses succès? Oui, assurément. J'avais, en effet, en quatre jours de négociations, et, en ménageant toutes les susceptibilités, rempli le mandat dont j'avais été chargé. Le prince Antoine avait notifié au cabinet de Madrid la renonciation de son fils, et le roi, en me raimonrant, voulut bien me faire savoir et m'autoriscr à mander à Paris qu'il y avait donné son acquiescement comme souverain et chef de la famille.

» Considérant comme insuffisantes les concessions qui nous étaient accordées, quelques membres du Corps législatif ont voulu interpeller le gouvernement, prétendant qu'il fallait exiger de la Prusse l'engagement qu'aucun prince de la maison de Hohenzollern ne consentirait désormais à monter sur le trône d'Espagne. L'interpellation, à la vérité, fut ajournée, mais l'objet en fut publiquement énoncé à la tribune, et le ministère, jugeant sans doute indipensable , devant l'exaltation croissante du sentiment public, de faire droit au vœu qui Pavait suggérée, décida de m'envoyer de nouvelles instructions pour agir dans ce sens.

» Cette garantie était-elle nécessaire ? Le mouvement qui avait éclrté dans toutes les classes de la population était-il sincère et profond? Le sentiment national ne pouvait-il être contenu ou satisfait autrement? Ce sont là autant de questions qu'il faudra bien éliicidcr un jour, et l'on verra si, comme ils le prétendent aujourd'hui, les membres de ro])position sont fondés à décliner une part quelconque de responsabilité dans la guerre actuelle. Ce que je puis affirmer sans crainte d'être démenti, c'est que j'avais lieureusement exécuté mes premières instructions et sauvé la paix dn danger dont l'avait menacée la candidature du prince Léopold, quand nous avons élevé de nouvelles prétentions, qui nous ont conduits fatalement à la guerre. C'est ce que montreront au surplus les rapports que j'ai adressés d'Ems au gouvernement de l'Empereur, qui termineront la série des pièces que je me propose de publier. Et qu'on ne cherche pas à rejeter, plus haut qu'il ne convient, l'initiative de ces déterminations. Pendant cette mission comme dans le cours de celles qui m'ont été confiées précédenunent, j'ai reçu exclusivement du ministère des afiaires étrangères les directions auxquelles j'ai conformé mon langage et ma conduite ; je n'ai jamais eu l'honneur d'entretenir une correspondance particulière avec l'Empereur, et, contrairement à des suppositions incorrigibles, Sa Majesté s'est toujours abstenue de m'adresser directement ses ordres. Vous n'en croirez peut-être rien vous-même mais je vous garantis l'exactitude de mon affirmation, et elle se déo-agera clairement de ma publication. J'ajouterai, puisque vous me le demandez, qu'il n'y a eu à Ems ni insulteur, ni insulté, et le roi luimême a été fort surpris quand il a eu connaissance des fables publiées par certains journaux, qui croyaient cependant reproduire le récit de témoins oculaires.

» En vous donnant ces détails, je ne me tais aucune illusion, et je ne me flatte pas de convertir des esprits prévenus ou de désarmer des adversaires politiques. Ce n'est certes pas après avoir renversé l'Empire qu'ils se montreront plus équitables et plus loyaux envers l'un de ses plus fidèles serviteurs. Je leur démontrerai, vous le verrez, gue, de bonne ou de mauvaise foi, ils ont mis l'erreur à la place de la vérité; ils n'en persisteront pas moins à soutenir que j'ai trompé la confiance du pays. Mais il reste des honnêtes gens, et l'histoire, heureusement, n'est pas faite par les contemporains. Les hommes de la prochaine génération qui voudront l'écrire devront puiser à toutes les sources, contrôler toutes les opinions, et il est bon de leur préparer les éléments de ce travail, en opposant des documents authentiques, des faits constants à des assertions trompeuses et intéressées.

» Voulez-vous savoir ce que l'on peut faire accepter à la crédulité publique? Je vais vous l'apprendre. Dans les rangs de nos soldats, et même parmi quelques-uns de nos officiers, qui cherchent des causes à nos défaites, on tient pour constant que la Prusse a mobilisé son armée

dus le mois de juin, c'est-à-dire plusieurs semaines avant la déclaration do guerre; qu'elle a réussi à soustraire la complète exécution de cette mesure à mon investigation, et que je n'en ai donné aucun avis à Paris; que nous avons été ainsi devancés et surpris par l'ennemi, au milieu même des dispositions que nous prenions pour entrer en campagne. Gest absurde, parce que c'est faux et impossible.

» Vous savez, en effet, que la Prusse n'a convoqué ses réserves que quand nous avons annoncé, dans la séance du 15 juillet, notre résolution de revendiquer par les armes les sûretés qu'on refusait de nous accorder volontairement, et qu'il est insensé de supposer qu'on peut appeler sous les drapeaux plusieurs centaines de mille hommes à la fois en dissimulant cette mesure à l'attention publique et notamment à celle de la presse. Mais il peut demeurer acquis pour un certain nombre de personnes, et peut-être pour des familles cruellement atteintes par les malheurs de la guerre, que nos désastres doivent être imputés en partie h l'ambassadeur, qui n'avait ni connu, ni annoncé la mobilisation de l'armée prussienne, et voilà pourquoi je suis contraint de rejeter une responsabilité qui ne me revient à aucun degré. Je pourrais me bornera rappeler que j'avais prés de moi, en ifualité d'attaché militaire, le colonel d'artillerie Stoffel , officier d'un mérite incontestable et auquel revenait le soin de surveiller les décisions prises ou ordonnées par le ministère de la guerre à Berlin. Mais en rendant un légitime hommage à la manière distinguée dont il s'est toujours acquitté de ses devoirs, je préfère mettre sous les yeux du public des documents officiels. Les personnes qui cherchent sincèrement la yérité la trouveront, et elles seront surprises d'avoir accueilli et peut-être partagé des av'S si peu dignes de leur confiance.

» Vous remarquerez que je ne vous ai rien dit au sujet du prétendu traité que j'aurais pris sur moi de soumettre à l'agrément de M. de Bismarck. Je me suis déjà expliqué à ce sujet ; j'y reviendrai toutefois en faisant la publication que je vous annonce. Si, au lieu de remporter des succès, les Prussiens eussent essuyé des revers, la réputation du chancelier de la Confédération n'aurait pas survécu à un acte d'une si outrageante déloyauté; mais la victoire couvre tous les égarements ou les fait excuser. La Providence cependant n'a pas encore dit son dernier mot, et si nous avions un retour de fortune, ou si le difîërend soulevé par la Russie devait donner lieu à de nouvelles complications, certaines chancelleries , comme celles de Londres ou de Bruxelles, se montreraient certainement moins discrètes qu'elles l'ont été jusqu'à présent, et vous en verriez peut-être surgir la preuve manifeste que le projet de réunir la Belgique à la France est, comme je l'ai affirmé, une conception purement prussienne. Au surplus, que prouverait le stratagème de M. de Bismarck? Qu'en entrant en rapport avec lui, on s'expose à des mécomptes qu'on ne peut prévoir, et contre lesquels on ne saurait

se mettre en garde sans faire injure à son caractère. Mais les chaînes de la guerre en ont-elles été moilifiées dans un sens quelconque? L'attitude des autres puissances s'en est-elle ressentie? Assurément non. Pour ne parler que de l'Angleterre, n'est-il j)a3 avéré qu'elle a ouvertement blâmé notre irrésolution, du jour où nous avons déclaré la guerre, et avant de connaître la pièce dont M de Bismarck a n'-servé la primeur pour le journal de la Cité? Je m'arrête, car je n'en Unirais pas si je voulais tout dire. Excusez la longucnr de ces détails. Je lions à votre estime, à celle de nos amis commnns, et j'ai voulu vous édifier, dès à présent, sur les points essentiels. Quand le moment sera venu de m'expliquer avec le public, je le ferai plus complètement. En attendant, vous pouvez faire de celte lettre l'usage que vous jugerez convenable.

» Tout à vous. lili.NtDEïTl. »

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