L'ARMÉE FRANÇAISE ET L'ARMEE PRUSSIENNE
On lit dans la Gazette de Cologne :
L'armée française est incontestablement bien équipée et armée pour la guerre. Depuis le gouvernement de l'Empereur, on n'a épargné aucune dépense pour les troupes, et l'argent luème a été jeté à profusion dans le but de perfectionner l'élément militaire en France. Les nombreuses campagnes entreprises sous ce règne ont de plus donné à tous une expérience, grâce à laquelle les forces guerrières du pays ont subi d'excellentes transformations, dignes d'être imitées.
Examinons en premier lieu l'infanterie, qui forme la principale force de l'armée française, tant par le nombre de ses soldats que par le rôle qu'elle est appelée à jouer.
L'uniforme est léger, large, commode, et, d'après l'expérience acquise en Algérie et en Italie, bien approprié aux climats chauds. La tunique ou capote est infiniment préférable à la tunique prussienne un peu trop étroite. Comme cette campagne ne durera probablement pas au delà de la saison chaude, il serait peut-être utile pour l'armée prussienne de quitter complètement l'uniforme actuel, et de n'endosser que sa jaquette de lin ou une blouse, sur laquelle on jetterait le manteau. >'ous aurons à faire, par ces chaleurs, des marches pénibles et comme un grand nombre de nos soldats, subitement rappelés au corps, ne sont pas exercés à la marche, il est nécessaire d'allé'^er autant que possible l'habillement que le soldat doit porter dans les marches forcées de la campagne actuelle ; tout le reste doit être laissé en arrière ou transporté sur voitures. L'équipement prussien vaudra ainsi celui du soldat français.
Le kopi rraiirais est-il prél'éralile au casque pointu des Prussiens ? la question est encore à déba:tre. D'un coté, le képi est plus léger, plus commode ; de l'autre, le casque protège efllcaccment contre la pluie, le vent, les coups de crosse et les coups de sabre. Veut-on abandonner le casque ? on prendra la casquette ronde en toile, qui se rapproche passablement du képi, et qu'on entourera d'un voile pour garantir contre le soleil et permettre de viser avec plus de précision.
L'infanterie prussienne est armée du fusil à aiguille, l'infanterie française du fusil cliasscpot. Chacune de ces deux armes a ses avantages particuliers ; les batailles prochaines montreront laquelle des deux justifie le mieux sa réputation. Le chassepot, dit-on, rats souvent et est exposé à bien des accidents. Nos soldats n'ont pas à craindre cette arme et peuvent en toute confiance marcher au combat avec leur fusil à aiguille. Les soldats de l'infanterie française tirent en général fort mal, ne se donnent point de peine pour viser, couchent peu fermement en joue et trouvent un plaisir à tirer inutilement en l'air, sans que les officiers, en raison de la légèreté du caractère français, puissent y mettre grand obstacle. Qu'on laisse les Français tirer irrégulièrement avec leurs chassepots et se précipiter inconsidérément en avant, qu'on les attende de pied ferme, qu'on décharge alors sur eux, à peu de distance, quelques bonnes salves, bien dirigées et nourries, en visant surtout les officiers, qu'on les charge ensuite à la crosse et à la baïonnette, et l'on verra ce que l'élan français tant vanté peut contre des troupes solidement disciplinées et serrées.
Les meilleurs corps à pied de l'armée française sont les chasseurs, qui surpassent les zouaves, tant prônés, dans leur utilité pour un combat séi'ieux et formidable. Les quatre régiments de voltigeurs de la garde et les vingt bataillons de chasseurs à pied seront sans doute les meilleures troupes d'infanterie que la France pourra nous opposer. Nos chasseurs et nos fusiliers doivent être plus que leurs égaux en ce qui touche la précision et la rapidité du tir.
Nous ne connaissons pas assez les mitrailleuses, dont on parle tant et dont chaque bataillon doit être muni, pour pouvoir formuler un jugement sur elle?. Des gens experts nous ont assuré pourtant que cette arme était plutôt un jouet qu'un véritable et utile engin de guerre, et dans les corps français, paraît-il, cette opinion est répandue. La mitrailleuse est d'un transport et d'une installation difficiles, et là où l'on peut en faire usage, toute autre arme légère peut lui être victorieusement opposée.
Pour tirailler, l'infanterie française est prompte, habile, et chaque soldat connaît en particulier l'école du tirailleur; quant aux mouvements d'ensemble, les soldats français les exécutent avec désordre et lenteur, malgré leur apparente prestesse. Pendant ces mouvements, les
Français font yrand tapage de poudre, et nos soldats et officiers aile mands doivent prendre garde de se laisser étourdir d'abord.
L'infanterie française supporte les marches rapides et fréquentes, et les soldais qui ont quelques années de service sont merveilleusement exercés à marcher et rendent d'émincMits services en route. Pour bivaquer, pour s'installer commodément dans les camps, pour dresser rapidement les tentes et les baraquements, pour faire la cuisine, pour tous les détails de la vie en campagne, les Français sont admirablement exercés, et l'on voit qu'ils sont savants par l'expérience acquise en Afrique et en d'autres pays. Sous ce rapport, nos troupes seront inférieures tout d'abord ; mais nous espérons bien atteindre au degré de capacité des Français au bout de quelque temps de pratique. I-es nombreux soldats instruits, intelligents, réfléchis, que nous possédons, suppléent en ce cas à l'expérience non acquise et secondent leurs camarades moins doués.
Le service des avant-postes est fait par les Français avec négligence et souvent avec un laisser-aller impardonnable. Les soldats et les officiers, dans ce service, agissent avec trop peu de soins et se fient trop à leur supériorité sur l'ennemi. Si nos troupes veulent agir là avec promptitude et énergie, elles auront, nous en avons l'assurance, maint succès à compter. Nous devons, du reste, agir avec la plus grande attention et être constamment en éveil dans le service des avant-postes, car les Français ont le goût des expéditions aventureuses et supportent tout, excepté l'inactivité et l'ennui. Les zouaves et les chasseurs tiendront du reste nos avant-postes en continuelle haleine, et il s'agira seulement de les bien recevoir.
Plus les Français sont négligents dans le service des avant-postes, plus ils sont troublés lorsqu'ils tombent sur un ennemi qui veille, et lorsqu'au lieu de surprendre, ils sont surpris. C'est surtout aussi dans les combats nocturnes que l'infanterie française est peu ferme et résiste médiocrement.
L'artillerie est incontestablement la partie la meilleure de l'armée française. Les officiers connaissent à fond la théorie, ils ont la pratique aussi, et le personnel de l'artillerie se compose d'hommes choisis, vigoureux, formant une véritable élite dans les diû'érentes troupes. Notre brave artillerie allemande aura à lutter là contre un adversaire d'égale force, avec lequel il sera pour elle une joie et un honneur de combattre. La France amènera sans aucun doute une formidable artillerie dans celte guerre, et de ses IST batteries attelées, comprenant 912 pièces, elle fera tonner contre nous, Allemands, une bonne moitié, sinon les deux tiers. Heureusement, nous pouvons opposer à cette masse formidable une masse égale en nombre et en force.
Les pièces que l'artillerie française emploiera dans cette campagne seront probablement toutes rayées. Le système La llilte est adopté main-
tenant dans l'artillerie française, et celle-ci marchera au combat avec des pièces se chargeant par devant. On s'est décidé , aprùs bien des essais et des modifications, à adopter des pièces de douze, rayées et se chargeant par devant ; pour le service léger de l'artillerie , on se sert de pièces do quatre. L'expérience démontrera ce que vaut cette artillerie.
L'attelage de l'artillerie est solide, mais aiassif et lent. Nous croyons incontestablement que l'artillerie prusso-allcmande se transporte plus vite que l'artillerie française, qu'elle peut manœuvrer plus lestement et (lu'elle surmonte des accidents de terrain qui gêneront celle-ci dans sa marche. En général, tout ce qui nécessite des chevaux n'atteint qu'une moyenne qualité dans l'armée française, sans que nous méconnaissions que sous ce rapport des progrès tout à fait extraordinaires ont été accomplis sous le gouvernement de l'Empereur. Quand l'artillerie française aura fait pendant quatre semaines un service pénible , la moitié de ses chevaux, sera peut-être hors d'usage.
La cavalerie française, malgré les soins de l'Empereur, est donc la partie médiocre de l'armée ennemie. Les cavaliers, il est vrai , ne manquent pas d'une courageuse impétuosité, et ea poussant de grands cris et en brandissant leurs longues lattes à pointe par-dessus leurs tètes, ils fondront sur nous avec audace et témérité; mais la moitié d'entre eux ne pourra plus maîtriser ses chevaux et devra se laisser aller aux caprices de ceux-ci.
Kolre cavalerie prussienne manœuvre dix fois plus lestement que la cavalerie française ; on a pu s'en persuader dans les manœuvres faites pendant la paix, et la guerre va plus que jamais montrer notre supériorité sous ce rapport. Si, dans une rencontre de cavalerie prussoallemande et de cavalerie française, la première exécute quelques mouvements rapides et habiles , les cavaliers français seront bien vite en désordre, ne pourront plus maîtriser leurs chevaux et seront facilement vaincus. Quelque adroits que soient de nombreux soldats de la cavalerie française à manier leurs sabres, ils n'en sont pas moins de pitoyables cavaliers et sant loin d'être d'aussi redoutables adversaires qu'ils peuvent en avoir l'air.
Les cavaliers français qui sont les meilleurs et qu'il faut le plus pi'endre en considération, ce sont incontestablement les chasseurs d'Afrique, qui, composés principalement de volontaires, montent de petits chevaux entiers de lOrieut, très-résistants, et sont très - adroits et aguerris par leur continuel séjour en Afrique. Le temps nous apprendra si les spahis doivent également être dirigés contre les troupes allemandes,
La grosse cavalerie française est fournie de chevaux lourds, mais forts, de race normande, et n'a rien à envier à la grosse cavalerie prussienne.
Par le mauvais système de pansement, toujours existant, par lequel la cavalerie franraisc s'est toujours distinguée à son grand désavantage, la grosse cavalerie française verra, au bout de quelques semaines de rude service, la moitié de ses chevaux hors d'état de service; l'autre moitié sera si fatiguée et si accablée, qu'elle ne pourra plus faire d'usage. Comme l'Kmpereur a depuis longtemps fait de secrets préparatifs de guerre, l'état des chevaux de la grosse cavalerie doit être pourtant assez satisfaisant.
On dit que la gendarmerie a dû céder 10 à 12,000 chevaux à la cavalerie, et c'est probablement à la grosse cavalerie que le plus grand nombre a été donne. Bien des escadrons, sans doute , resterout provisoirement en arrière, en cédant tous leurs ciievaux en état d'usage aux escadrons qui partent en campagne.
De beaucoup inférieurs aux douze régiments de grosse cavalerie sont les lanciers et les dragons, formant ce qu'on appelle la cavalerie de ligne, et étant évidemment ce qu'il y a de plus faible dans toute l'armée française.
Les lanciers et les dragons, lourdement équipés, montent des chevaux faibles, hauts sur jambes, qui périront par milliers au bout de quelque temps de service de campagne. Comment l'Empereur sera-t-il en état de remonter complètement cette partie de sa cavalerie, s'il ne peut tirer des chevaux de l'extérieur? Le problème nous parait difficile à r(''soudre.
On laissera sans doute bon nombre de dragons et de lanciers sans chevaux dans les casernes, et on s'aidera en remplissant les vides des escadrons par des chevaux de gendarmes et de douaniers à cheval. N.0US croyons que nos braves escadrons de cavaliers allemands se mesureront souvent avec ces dragons et ces lanciers, et qu'ils remporteront sur eux d'éclatants. succès.
Infiniment meilleure que la cavalerie de ligne est la cavalerie légère, qui, outre les régiments do la garde impériale, comprend huit régi-, menls de iiussards, douze régiments de chasseurs à cheval, quatre régiments de chasseui's d'Afrique et trois régiments de spuhis. Ces. troupes de cavalerie sont en partie montées sur des ciievaux orientaux, excellents pour tous les services d'une campagne. Quelques régiments de hussards montent des, chevaux courts, vigoureux, mais. un peu massifs et lents, provenant des Ardenuos, des Yosg&ï-et-.xl'autres. contrées montagneuses de la France. .:.,.,.. -..... —
Ou va maintenant, faire venir autant de chevaux que possible del'Algérie, du Maroc, de la Turquie, pour la cavalerie légère françaises- Lés bagages de cette cavalerie sont beaucoup trop lourds^ et comme les Français ont l'habitude de la(}ainer leui-s chevaux et de chevaucher d'une façon très-irrégulière, les montures . seront rapidemc-ut fatiguées et hors d'usage» ^o ^^iouQ o*.,-,. Gtf.f>tav(' Fischhach,
L'écrivain alioinand, M. Gustave Freytag, a tracé dans les Grcnz-holcn, au lendemain de la bataille de "Wœrth, le parallèle suivant entre les armées française et allemande :
L'infantene de ligne française, celle du moins do Tarmcc de Mac- Malion et du 'i'- corps, est au combat une troupe énergique, bien exercée, bonne manduivrièrc, très -brave et beaucoup plus tenace que nous ne nous y étions attendus. Son arme est bonne, solide, d'une longue portée et d'un tir rapide. C'est précisément cette dernière qualité sur laquelle l'empereur comptait pour battre le fusil à aiguille, qui amoindrit pour le soldat français la valeur pratique du cliassepot. Elle le porte à abuser du tir à longue distance et l'empcclie de viser calmement, sans compter que le fantassin français reçoit, en ce qui concerne le tir, une instruction beaucoup moins soignée que la nôtre. J'ai entendu, après le combat de Wissembourg, un grenadier du 7«= régiment royal faire à un Français cette observation à la fois judicieuse et modeste : « Votre arme est très-bonne et fait de mauvaises blessures, mais la nôtre tire plus juste, car nous sommes tous des tireurs ; chacun de nous vise et ne lâche son coup que lorsqu'il croit pouvoir atteindre son homme. Quand un feu de vitesse devient nécessaire, nous tirons encore assez rapidement, et puis nous avons la baïonnette. »
Quoi qu'il en soit, le chassepot constitue encore la meilleure ressource de l'armée française, et c'est à lui que nous devons attribuer la plus grosse partie de nos pertes. Cependant jusqu'ici le fusil à aiguille et le fusil bavarois ont mis bas plus d'hommes que le chassepot. La proportion des pertes doit avoir été de 2 Allemands pour 3 Français, et cela en dépit de tous les avantages de position que l'ennemi possédait à Wissembourg et à Wœrth. La preuve la plus éclatante de notre supériorité dans ces deux rencontres, c'est que nous avons su contraindre nos adversaires à réprimer leur instinct naturel au point de combattre tout le temps sur la défensive.
Dans l'attaque, les Français sont plus fougueux, plus lestes, peut-éti'e aussi plus adroits que nos Allemands du Nord ; mais ces avantages de tempérament sont neutralisés par notre méthode allemande d'assaut. Cette manière méthodique de combattre exige dans une infanterie une combinaison de qualités militaires qui ne se rencontre que chez les Allemands, — je veux parler de la perfection des mouvemints jointe aux plus hautes qualités morales: dévouement absolu aux chefs, confiance calme en soi-même, entin ce courage physique qui se maintient à la même hauteur jusqu'au dernier moment de la bataille.
ïelrs sont nos soldats. Les zouaves et les turcos, — les premiers
remarquables par la vigueur de leur attaque, les seconds par leur
habileté instinctive à tirer parti du terrain, — nous ont fourni de
ombreux prisonniers, ce qui ne témoigne guère eu leur faveur. 11
est permis d'observer, à cette occasion, que l'armée française n'a pas encore su se débarrasser du défaut spécial de la plupart des anciennes armées mercenaires, celui de se laisser démoraliser par les revers. Elle est brave tant que lui sourit l'espérance de la victoire, elle se désorganise radicalement dés que cette espi'rance vient à s'évanouir. Ces sentiments de dévouement et de fidélité qui survivent chez l'Allemand à la défaite font défaut à la majorité des Français. Le chiffre si considérable des prisonniers, ofticiers et soldats, que nous avons faits, en est la preuve.
Il est difficile pour le moment de porter un jugement sur l'artillerie française. Dans le violent duel d'artillerie de Wœrtli, celte arme n'a pas eu l'occasion de montrer tout ce qu'elle pouvait faire. En tout cas, nous n'avons pas à redouter la comparaison avec l'ennemi sur ce point. L'artillerie française, autant que nous en avons pu juger, est mieux attelée que la nôtre, mais nous tirons plus juste qu'elle et aussi vite. Les mitrailleuses sont à peu près inutiles en campagne. Les officiers français eux-mêmes s'en moquent. Dans des positions abritées, et en les manœuvrant avec un soin extrême, elles peuvent servir à défendre l'entrée d'un défilé, l'accès d'un ouvrage, etc. Leurs projectiles ne portent pas loin, et leur mécanisme se dérange facilement. Nous les avons généralement désarmées et détruites en peu de coups.
La cavalerie ennemie est restée si fort au-dessous de ce que l'on attendait d'elle après les réformes récentes, qu'elle ne vaut guère la peine d'en parler. Dans toutes les rencontres qu'elle a eues avec la nôtre, elle a dû lui céder le terrain.
Quant aux troupes allemandes, on peut dire, sans offenser personne, qu'à égalité de bravoure, les Prussiens méritent d'être cités au premier rang. Parmi eux, ce sont les Bas-Silésiens et les gens de Posen (V*^ corps, anciennement Steinmetz) qui ont jusqu'ici le plus fortement donné. Les deux corps d'armée bavarois ont été plus tôt prêts qu'ils ne l'avaient eux-mêmes annoncé. Sous ce rapport, le contraste entre 1870 et 1860 a été grand ; quatre années d'alliance militaire ont eu pour résultat d'introduire dans l'armée bavaroise une série de réformes importantes. Le naturel volontaire et querelleur des hommes de la vieille Bavière, de même que le caractère léger des habitants de la Franconie et du Palatinat, exigent une discipline spéciale.
Les Bavarois seraient les plus t^olides de nos soldats, s'ils n'avaient pas un temps de service si court. Les Wurtembergeois ont produit une particulièrement bonne impression. Ils ont été vite prêts, bien équipés, bien armés, pourvus d'un bon service sanitaire et se sont très-bravement battus. Leurs deux princes ont donné au plus fort de la bataille l'exemple de l'intrépidité. La division badoiseest entièrement organisée à la prussienne et partage ses mérites.