‹ Journal du siége de Paris. Décrets, proclamations, circulaires, rapports, notes, renseignements, documents divers officiels et autres publiésChapitre 78 sur 97 · GEORGE SAND · texte numérisé non relu

GEORGE SAND

Nohanl, le G septembre 1870.

On lil (liiiis le Journal des Débats :

Il liiiit savoir envisager la situation dans toute sa vérité et dans tonte su dureté, car la première cause de nos mallieurs a été le mensonge. Non-seulement on nous a menti, mais nous nous sommes menti à nous-mêmes; et aujourd'hui encore, bien que débarrassés du fardeau funeste qui pesait sur la conscience et sur la bouche du pays, nous continuons à nous bercer des plus vaniteuses illusions.

Une première illusion, c'est de croire qu'un mot suffit à tout, et qu'avec le simple nom de république on peut conjurer le danger extérieur comme on chassait autrefois le démon avec une formule d'exorcisme. Ce n'est malheureusement pas suffisant. 11 est nécessaire que la liépublique représente à la fois et la défense nationale et un ordre de choses régulier pouvant prendre régulièrement sa place dans le monde.

Le fait nécessaire de la défense nationale ne se discute pas ; il est supérieur à toute discussion. Sur le second point, c'est à nous do donner l'exemple de l'unioa, et d'aider à constituer, ne fût-ce que l)Our le moment, un gouvernement qui puisse être reconnu sérieusement comme tel. Loin donc de songer à affaiblir l'action des hommes ([u'un jour, une heure de terrible crise ont portés à ce qu'on appelle le pouvoir, nous sommes prêts à leur donner le concours le plus dévoué dans une entreprise où ils ne trouveront que des périls et de laquelle ils ne recueilleront que de l'ingratitude. La forme républicaine, qui était déjà celle de l'avenir, n'a rien qui nous effraie dans le présent ; nous pensons même n'avoir pas besoin de le dire. Mais un des grands torts, une des grandes erreurs de la République, c'est de se croire forcée d'être violente pour se faire accepter. C'est une faute. Nous avons devant les yeux l'Amérique, nous avons la Suisse; et si nous regardons le pays qui jouit de la plus grande somme de liberté politique et de liberté civile, nous verrons que l'Angleterre, avec une monarchie titiilaire, est virtuellement à l'état de république se gouvernant elle-même. Notre devoir est donc d'unir nos efforts pour faire de la République un gouvernement régulier, non-seulement afin d'assurer l'ordre intérieur, mais pour pouvoir garder dans la société des nations la place qui nous appartient. On a beaucoup parlé et on parle encore de projets de médiation, mais on ne peut se dissimuler que les autres puissances, même les mieux disposées, peuvent se demander si elles ont devant elles un gouvernement réellement responsable. C'est une des raisons qui nous feront soutenir ce gouvernement de tout notre pouvoir ; il est nécessaire qu'il soit une réalité, soit pour faire la guerre, soit pour faire la paix. Tant que durait le régime qui vient de tomber, et pour lequel nous ne trouvons de nom dans annine langue, la dtdense du pays était divisét;.

Aujoard'hiii nous avoiis le gouvernement qui nous divise le moins, un gouvernement impersonnel : il a tout notre concours.

Une autre illusion, pour laquelle il faut que la nation soit rappelée à la vérité et au respect (relle-môme, c'est de croire que parce que le gouvernement provocateur de la guerre a été renversé, nous ne sommes plus responsables de ses actes, de ses folies, de ses crimes. C'est une erreur. Ce gouvernement, quel qu'il fût, par n'importe quels moyens, a été pendant vingt ans le gouvernement de la France; il a été, vis-àvis du reste du monde, notre gouvernement. Le mot est dur pour ceux qui n'en étaient pas et qui en ont porté le poids, mais il est vrai. Si nous n'avons pas fait l'Kmpirc, nous l'avons subi, et ceux même qui n'ont pas été à la curée sont obligés d'être à la peine. Sachons nous dire nos vérités : 'la nation qui hier donnait à l'Kmpire sept millions de votes n'a pas le droit de dire aujourd'hui que l'Empire n'était pas .'îon gouvernement. Ce n'est pas nous qui l'avons renversé, c'est le roi de Prusse, et ce n'était pas à lui à faire notre besogne. Ceux qui oui combattu jusqu'à la dernière heure cette guerre néfaste ont le droit d'en maudire les auteurs, mais ils n'eu sont pas moins solidaires du reste du pays et n'en ont pas moins à supporter leur part dans cette désastreuse liquidation. L'Allemagne, quand on lui présente de pareils arguments, peut nous repoudre que si nous ne voulions pas de l'F.mpire, nous n'avions qu'à nous en débarrasser nous-mêmes et qu'elle n'était pas diargée de régler nos affaires intérieures. Elle a eu devant elle la France, et c'est la France qui paie la guerre.

Une autre illusion encore, c'est de croire que nous pouvons compter sur les sentiments désintéressés de l'Europe et sur des interventions (|iji pourraient l'entraîner elle même à quelques dangers. Dans le soin qu'elle prendra de noire iutérêt, l'Europe ne consultera que le sien. Elle peut nous répondre, comme l'Allemagne, qu'elle n'est pas chargée de nos affaires et qu'elle n'est responsable que des siennes. Il ne faut point faire appel à un sentimentalisme qui n'a pas de place dans la politique positiviste de nos jours. Si la France peut faire la paix, elle ne peut pas et ne doit pas la faire à des conditions qui la reudraienl précaire, mensongère et inutile. Les puissances qui pourraient servir de médiatrices ont donc à considérer dans quelle mesure la France pourrait payer les frais d'une guerre malheureuse sans qu'on lui offre des conditions qui la révolteraient, qui seraient incompatibles avec une paix réelle, et qui entretiendraient au cœur de l'Europe une source permanente de désordre. C'est ce qu'elles ont à considérer, dans le présent pour nous, et pour elles dans l'avenir.

Nous disions hier, avec une profonde amertume, que la France ne devait pas se dissimuler que pendant vingt ans elle avait été représentée par rr.mpire, el qne cenx même qui l'avaient snbi, qni en

avaient souffert, qui en avaient rougi, ne pouvaient pas en secouer la solidarit(''. Kn vérité, nous ne savions pas qu'à l'heure où nous parlions, un « auguste témoignage « se chargeait de confirmer nos paroles.

Que tous les Français lisent le rapport adressé par M. de Bismarck au roi de Prusse sur son entrevue avec l'homme qui fut l'empereur acclamé de dix millions d'entre eux. Ils y verront que leur empereur ost innocent- et irresponsable de tous les désastres qui les accablent, et nous avec eux.

Ils y verront que, selon le rapport officiel du ministre prussien, a l'empereur a déploré le mallieur de cette guerre et affirmé que, quant à lui, il n'avait pas désiré la guerre, mais qu'il y avait été forcé par la pression de l'opinion publique de la France, w •

Ces mots tiendront leur place dans riiistoire et ils provoquent irrésistiblement des réminiscences classiques. Adsum qui feci, in me convertîte ferrum. C'est ce qu'on dit quand on veut mourir pour sauver les autres, surtout ceux qu'on a trahis et perdus. Mais voilà un souverain dans les mains duquel une nation effarée a remis aveuglément une puissance sans bornes, et qui vient dire à l'ennemi aux pieds duquel il a remis son épée : « Ce n'est pas moi, c'est la France. » Et voilà l'élu répété de huit ou dix millions de votes populaires ! Voilà dans quelles mains nous étions !

Nous n'aimons pas les injures. Si la chute avait été honorable, nous l'aurions respectée. Mais que celui qui nous a plongés par un criminel caprice et un monstrueux égoïsme dans l'abîme où nous nous débattons vienne nous en rendre responsables et en rejeter sur nous, non-seulement le châtiment, mais la faute, c'est la plus terrible expiation que Némésis puisse infliger à notre trop longue patience et à notre coupable complicité.

Nous ne dirons rien de plus. Que la France lise et qu'elle juge. Mais

si jamais on venait à nous parler du retour de pareilles cendres, nous

sommes sans inquiétude.

John Lemoinine.

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