DERNIÈRE SÉANCE DU CORPS LÉGISLATIF
Nous empruntons au Siècle un intéi'pssant documont : c'est le compte rendu in extenso de la séance extra parlementaire qui fut tenue dans la soirée du 4 septembre, au Palais-Bourbon, après la proclamation de la République. Ce compte rendu, rédigé par les sténographes du Corps législatif, était en la possession du Siècle depuis les premiers jours de septembre.
CORPS LÉGISLATIF
SÉANCE EXTRA PAHLEMENTAinE DU 4 SEPTEMBUE 18^0.
Pondant que MM. les dôputés se sont réunis dans leurs bureaux pour di'libérer sur les trois propositions de constitution provisoire du gouvernement : celle de M. Jules Favre, celle de M. Thiers et celle du ministère, le bruit se répand dans l'intérieur du Palais Législatif que In foule, rassemblée depuis midi sur le quai d'Orsay ot sur le pont do la Concorde, grossit incessamment, et que les idées de déchéance et do changement de gouvernement s'y manifestent avec une énergie croissante.
L'escadron de gendarmerie, qui garde les abords du Palais-Bourbon du côté du qnai, et barre Pentrée du pont de la Concorde, cède la place à la garde nationale qui arrive.
Une députation de gardes nationaux se présente à la grille et parlemente avec les gardiens du palais pour que les portes lui en soient ouvertes. Ceux-ci s'y refusent énergiquement. Un député de la gauche, M. Steenackers, intervient. Sur sa demande, plusieurs personnes sont introduites, et la grille se referme; mais peu d'instants après, elle cède sous la pression de la masse populaire. La cour du palais, du côté du quai d'Orsay, est envahie.
Cependant quelques députés luttent éperdument pour obtenir des envahisseurs qui ont pénétré dans la salle des Pas Perdus qu'ils veuillent bien se retirer. Des gardes nationaux se placent devant la porte qui conduit à la salle des séances et en défendent l'entrée. M. le comte de Palikao se hisse derrière eux sur un tabouret et harangue la foule. II réassit momentanément à la contenir. Mais, pendant ce temps, d'autres groupes restés dans la cour forcent l'entrée des couloirs, s'élancent dans les escaliers, arrivent aux tribunes publiques, et s'y établissent à côté des spectateurs admis sur billets, qui, après avoir assisté à l'ouverture de la séance, en attendent la reprise.
Dans la salle des séances, tous les bancs sont inoccupés. Seuls sont assis à leurs tables de travail les sténographes du Corps législatif ot les secrétaires du compte-rendu analytique. Des gardes nationaux défendent les entrées de la salle. Dans la foule même, des citoyens s'associent à leurs efforts pour empêcher qu'on y pénètre, et pour qu'elle >oit laissée libre aux délibérations de l'Assemblée. La plupart des députés de la gauche viennent s'asseoir à leurs bancs. 11 est deux heures el quelques minutes. C'est alors que M. Gambetta, à la prière de plusieurs de ses collègues, monte à la tribune et se dispose à haranguer le public des galeries.
in député de la ffaucfip. — Écoutez! Laissez parler tiambotta.
M. r.AMiiETTA. — Messieurs, vous pouvez tous comprendre que la première condition de lémancipatiou populaire, e'est la rè,!T|e, cl jo sais que vous êtes résolus à la respecter.
Vous avez voulu manifester énergiquement votre opinion; vous avez voulu ce qui est dans le fond du cœur de tous les Français, ce qui est sur les lèvres de vos représentants, ce sur quoi ils délibèrent, la déchéance.
Cris nombreux dans les tribunes publiques.. — Oui ! oui 1
Plusieurs voix. — La déchéance et la llépublique !
D'autres voix. — Silence ! silence ! Écoutez !
M. ovMUKTT.v. — Cc quc jc réciamc de vous, c'est que vous sentiez comme moi toute la gravité suprême de la situation, et que vous ne la troubliez ni par des cris, ni même par des applaudissements. ( Trèsbien I — Parlez ! parlez ! )
Mais à l'instant même vous violez la règle que je vous demande d'observer, (On rit.)
/■// citojien dans les tribunes. — Pas de plirases ! des faits! Nous demandons la Hépublique.
Cris prolonfiés. — Oui ! oui ! Vive la République !
M. GAMBETTA. — Messieurs, un peu de calme! il faut de la régularité.
Nous sommes les représentants de la souveraineté nationale, .le vous prie de respecter cette investiture que nous tenons du peuple.
l'oix dans les tribunes. — La gauche seule, pas la droite! (Bruit,)
M. GAMBETTA — Ecoutcz, Messieurs, je ne puis pas entrer en dialogue avec chacun de vous. Laissez-moi exprimer librement ma pensée.
Ma pensée, la voici : c'est qu'il incombe aux hommes qui siègent sur ces bancs de reconnaître que le pouvoir qui a attiré sur le pays tous les maux que nous déplorons est déchu. (Oui! oui! Bravo! bravo!» Mais il vous incombe également à vous de faire que cette déclaration qui va être rendue n'ait pas l'apparence d'une déclaration dont la violence aura altéré le caractère. (Très-bien! très-bien! )
Par conséquent, il y a deux choses à faire : la première, c'est que les représentants reviennent prendre leur place sur ces bancs; la seconde, c'est que la séance ait lieu dans les conditions ordinaires (Très bien! très bieu !), afin que, grâce à la liberté de discussion, la décision qui va être rendue soit absolument de nature à satisfaire la conscience française. (Très bien! très bien ! — Bravo! bravo!)
Une voix. — Pas de discussions ! Nous voulons la déchéance !
Une autre voix. — La déchéance ! on ne la discute pas ! nous la voulons. (Bruit.)
M. GAMBETTA. — Si VOUS m'avcz bien compris, et je n'en doute pas... lOni! oui !) vous devez sentir ipie nous nous devons tous et tout entiers à Ici cause du pt'Uple, et que le peuple nous doit aussi rassi>tance ré-
gulière de sou calme, sans quoi il n'y a pas de libertc (lutenuptiou. i
Écoulez! Nous avons deux choses à faire : d'abord reprendre la séance et agir suivant les formes régulières ; ensuite donner au pays le spectacle d'une véritable union.
Songez que l'étranger est sur noire sol. C'est au nom de la patrie comme au nom de la liberté politique, — deux choses que je ne séparerai jamais, c'est au nom de ces deux grands intérêts, et comme représentant de la nation française qui sait se faire respecter au dedans et au dehors, que je vous adjure d'assister dans le calme à la rentrée de vos représentants sur leurs sièges. (Oui! oui ! — Rravo ! bravo!)
(M. Gambetta descend de la tribune. Le calme (|ui s'était un instant établi à la suite de sou allocution fait bientôt place à une nouvelle agitation dans les deux rangées de tribunes circulaires. fRecrudesconcc des cris ; la déchéance! la république!)
M. JtLKS SIMON, de son banc. — Un peu de patience, messieurs!
Un citoyen dans une îles tribunes hautes. — .Nous voulons la republi(|uo démocratique. Voilà vingt ans que nous attendons! Dépêchez-vous!
(Ouelques instants s'écoulent pendant lesquels M. Gambetta va s'entretenir dans les salles contiguës avec des groupes nombreux de députés qui sortent des bureaux.)
La commission nommée pour l'examen des trois propositions est en délibération dans le local du b'' bureau. Lès membres sont MM. le comte Le Hou, Gandin, Genton, Dupuy de Lôme, Buffet, Josseau, Jules Simon, .Martel et le comte Daru.
Le bruit se répand que .M. Martel est nommé rapporteur, qu'il travaille à la rédaction immédiate de son rapport, et que ce rapport v;i être sans retard apporté à la tribune.
.\ deux heures et demie, .M. le président Schneider entre dans la salle et monte au fauteuil.
•M. -Magnin, l'un des députés secrétaires l'accompagne, et prend place à sa gauche au bureau.
.M. le comte de Palikao, ministre de la Guerre, s'assied au banc du Gouvernement.
Quelques députés de la majorité, parmi lesquels MM. de Plancy (de l'Oise), Stéphen Liégeard, Cosserat, Léopokl Le Hon, Jubiual, Dugué de la Fauconnerie, etc., viennent également prendre séance.
Le tumulte et le bruit régnent dans les galeries envahies et de plus en plus encombrées par la foule.
Ile plus, on entend, dans l'intérieur de la salle, les coups de crosses de fusil assénés sur la seconde porte d'entrée de la salle des Pas-Perdus, le bruit des panneaux qui s'etfondrent et le fracas des glaces qui se brisent. On raconte que de l'intérieur, M. Cochery , par l'ouverture béante, liuraugue et cherche a contenir |la loule agglomérée dans la salle des Pab-Peidus.
M. <;bémielix ])aiait ù la tribune.
Les huissiers réclament vainement le silence.
M. LE PRÉsiDEM' SCHNEIDER se tient longtemps debout, et les bratj croisés, au fauteuil, attendant que le calme se rétablisse.
M. cRÉMiEux, s' adressant au public des tribunes. — Mes chers et bons amis, j'espère que vous me connaissez tous, ou qu'au moins il y en a parmi vous qui peuvent dire aux autres que c'est le citoyen Crémieux qui est devant vous.
Eh bien ! nous nous sommes engagés tous les députés de la gauche... (Bruii). Nous nous sommes engagés, les membres de la gauche et moi. . .
Une voix dans les tribunes. — Et la majorité?
M. LE MARQUIS EE GRAMMONT. — La majorité, elle est aveugle !
M. GAMHETTA, qui est rentré dans la salle presque en même temps (jue M. le président, se présente à la tribune à côté de M. Crémieux, dont la voix ne parvient pas à dominer le bruit qui se fait dans les galeries .
Cris redoublés. — La déchéance 1 Vive la République !
M. GAMBETTA. — Citoyens... (Silence! silence!) dans le cours de l'allocution que je vous ai adressée tout à l'heure, nous sommes tombés d'accord qu'une des conditions premières de l'émancipation d'un peuple, c'est l'ordre et la régularité. Voulez-vous tenir ce contrat? (Oui! oui!) Voulez-vous que nous lassions des choses régulières? (Oui! oui !)
Puisque ce sont là les choses que vous voulez ; puisque ce sont les choses qu'il faut que la France veuille avec nous (Oui ! oui !), il y a un engagement solennel qu'il vous faut prendre envers nous et qu'il vous faut prendre avec la résolution de ne pas le violer à l'instant même. Cet engagement, c'est de laisser la délibération qui va avoir lieu se poursuivre en pleine liberté. (Oui ! oui ! — Rumeurs.)
Une voix dans la tribune. — Pas de rhétorique !
Une autre voix. — Pas de trahison ! à bas la majorité !
De nouveaux groupes pénètrent dans la tribune du premier rang, et notamment dans celle des sénateurs.
Un drapeau tricolore portant l'inscription a 'IS" bataillon, C* compagnie, 12« arrondissement, » est arboré et agité par un des nouveaux venus.
M. GAMBETTA. — Gitoycus, uu peu de calme I dans les circonstances actuelles . . .
Quelques voix. — La République ! la République !
M. GAMBETTA. — Daus Ics circonstaiices actuelles, il faut que ce soit chacun de vous qui fasse l'ordre, il faut que dans chaque tribune chaque citoyen surveille son voisin. (Bruit.) Vous pouvez donner un grand spectacle et une grande leçon: le voulez-vous? Voulez-vous que l'on
puisse aUester que vous èles à la fois le peuple le plus péuétraut et le plus libre ? (Oui !oui ! — Vive la République !) Eh bien ! si vous le voulez, je vous adjure d'accueillir ma recommandation. Que dans chaque tribune il y ait un groupe qui assure l'ordre pendant nos délibératious. (Bravos et applaudissements dans presque toutes les tribunes.) Le travail de la commission s'apprête, et la Chambre va en délibérer dans quelques instants.
Un citoyen., à la tribune. — Le président est à son poste, il est étrange que les députés ne soient pas au leur. (Bruit. — Ecoutons ! écoutons !)
M. LE PRÉSIDENT sciiiVEiDEK. — Messiours, M. Gambetta, qui ne [teut être suspect à aucun de vous, et que je tiens, quant à. moi, pour un des hommes les plus patriotes de notre pays, vient de vous adresser des exhortations au nom des intérêts sacrés du pays. Permettez-moi de vous faire, en termes moins éloquents, les mêmes adjurations. C-royez-moi, en ce moment la Chambre est appelée à délibérer sur la situation la plus grave; elle ne peut que délibérer dans un esprit conforme aux nécessités du moment et de la situation , et , s'il en était autrement, M. Gambetta ne serait pas venu vous demander de lui prêter l'appui de votre attitude. (Approbation mêlée de rumeurs daus les tribunes.) M. GAUîBETïA. — Et j'y compto, citoyens !
M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Si je u'ai pas, quant à moi, la même notoriété de libéralisme que M. Gambetta, je crois cependant pouvoir dire que j'ai donné à la liberté assez de gages pour qu'il me soit permis de vous adresser du haut de ce fauteuil les mêmes recoramaudalions que M. Gambetta. Comme lui, je ne saurais trop vous dire qu'il n'y a de liberté vraie que celle qui est accompagnée de l'oi'dre... (Très-bien ! — Humeurs nouvelles dans les tribunes.) Je n'ai pas la prétention de prononcer ici des paroles qui conviennent à tout le monde.
Une voix dans les tribunes. — Un vous connaît. . . M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Mais j'accompUs uu dcvoir de citoyen... (Interruption) en vous conjurant de respecter l'ordre, dans l'intérêt même de la liberté qui doit présider à nos discussions. . . (Assentiment dans plusieurs tribunes. — Exclamations et bruits dans d'autres.)
L« député. — Si vous ne pouvez obtenir le silence des tribunes, suspendez la séance, M. le président.
(En ce moment, M. le comte de Palikao, ministre de la Guerre, se lève et quitte la salle, après avoir fait au président uu geste explicatif de sa détermination.)
Plusieurs des députés qui étaient rentrés en séance imitent sou exemple et sortent par le couloir de droite.
M. Il' président Schneider se couvre et descend du fauteuil.
M. GLAis-BizoïN sc toumant vers la tribune. — Messieurs, ou va prononcer la déchéance. Prenez patience ! Attendez! (Agitation en sens divers.)
M. LK PRÉSIDENT SCHNEIDER, sur Ics iustances de plusieurs députés, reprend place au fauteuil et se découvre.
M. GiRAiLT. — Je demande à dire deux mots... (Tumulte dans les tribunes.)
(Un député de la gauche monte les degrés de la tribune et s'elî'orce de déterminer M. Girault à renoncer à la parole, en disant : « Ils ne vous connaissent pas ! vous ne serez pas écouté ! «)
M. GiR.\ui,T s'adrcssaiil toujours au public des tribunes. — Nous ne, me connaissez pas'.' .le m'appelle (iirault (du Cheri; persoiuie n'a le droit de me tenir en suspicion.
.le demande qu'il n'y ait aucune tyrannie. Le pays a sa volonté, il l'a manifestée- Les représentants viennent de l'entendre, ils sont d'accord avec le pays. Laissez-les délibérer, vous verrez que le pays sera content. Ce sera la nation tout entière se donnant la main... Le voulezvous? Je vais les aller chercher. Ils vont venir, et le pays tout entier ne fera qu'un.
11 ne faut plus de partis politiques devant l'ennemi ([ui s'approche ; il faut qu'il n'y ait aujourd'hui qu'une politique, qu'une France qui repousse l'invasion et qui garde sa souveraineté, voilà ce que je demande.
M. Girault descend de la tribune, qui reste innoccupée durant quelques minutes. — L'agitation et le tumulte vont croissant dans les galeries.
MM. Steeurtckers et Horace de Choiseul montent auprès du président et sentretiennent avec lui.
MM. Gambetta et de Kératry paraissent un instant à la tribune.
Le bruit se répand qu'un gouvernement provisoire vient d'être proclamé au dehors.
Plusieurs députés, MM. Glais-Bizoin, Planât, le comte d'Hésecques, Marion, le duc de Marmier, le comte Le Hon, Wilson, etc., quittent leurs places, et, du pourtour, s'adressent aux citoyens qui sont dans les galeries.
Quelques voix des tribunes. — Ecoutons Gambetta.
M. GAMBETTA. — Citoyeus (Bruit), il est nécessaire que tous les députés présents dans les couloirs ou réunis dans les bureaux, où ils ont délibcré sur la mesure de la déchéance, aient repris place à leurs bancs et soient à leur poste pour pouvoir la prononcer.
Il faut aussi que vous, citoyens, vous attendiez, dans la modération et dans la dignité du calme, la venue de vos représentants a leur.-. pldLt::. Ou e^l dlie Ibd cheicher, je voua prie de garder un iilenee
bolcuiicl jusqu'à ce qu'ils rentrent. (Oui! oui!) Ce ne sera pas lonj.^ (Applaudissements prolonges. — Pause de (juelques instants.)
Citoyens, vous avez compris que l'ordre est la plus grande des forces. Je vous prie de continuer à rester silencieux. 11 y va de la bonne lépulation de la cité de Paris. On délibère et on va vous apporter le résultat de la délibération préparatoire.
II va sans dire que nous ne sortirons pas d'ici sans avoir obtenu un résultat définitif. (Bravos et acclamations.)
(lin ce moment, — il est trois heures, — un certain nombre de personnes pénètrent dans la salle par la porte du .fond qui lait face au bureau. Des députés essaient en vain de les faire refouler. La salle est envahie. On crie : Vive la République! Le tumulte est à son comble). M. LE COMTE DE PAi.iKAO, quï était rovonu dans la salle et qui avait repris sa place au banc des ministres, sort de nouveau.
M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Toute délibération dans ces conditions étant impossible, je déclare la séance levée.
(Un grand nombre de gardes nationaux avec ou sans unitorme entrent dans la salle par les couloirs de droite et de gauche et par les portes du pourtour. Une foule bruyante et agitée s'y précipite en même temps, occupe tous les bancs, remplit tous les couloirs des travées de l'amphithéâtre, et descend dans l'hémicycle en masse compacte, entourant la table des secrétaires rédacteurs ainsi que les pupitres des sténographes, en criant : « La déchéance ! la déchéance ! Vive la République ! )) M. le président Schneider quitte le fauteuil et se retire. A peine a t-il descendu les dernières marches de l'escalier de droite du bureau, que deux jeunes gens, se dégageant de la foule répandue dans l'hémicycle, s'élancent sur l'escalier de la tribune et de là sautent, en se cramponnant au rebord de marbre blanc du bureau, sur les pupitres des secrétaires députés (côté droit — places ordinairement occupées par M. Bournat et jM. Ternie), et arrivent presque simultanément au fauteuil de la présidence, où ils s'assoient tous deux en même temps. L'un d'eux, après avoir posé la main comme par hasard sur le levier de la sonnette présidentielle, l'agite vivement et longuement.
Presque au môme instant, les gardes nationaux entrés par les portes latérales de droite et de gauche prennent possession du double escalier de la tribune et du double escalier du bureau, se placent derrière le chef du service sténographique et derrière les sièges des secrétaires députés, et jusque sur l'estrade où sont, en arrière du fauteuil et du bureau présidentiel, les tables du secrétaire général du Corps législatil et du chef de bureau du secrétariat.
M. Jules Ferry passe alors à travers les rangées de gardes nationaux installés sur les degrés de l'escalier de gauche du bureau, et, avec l'aide de quelques-uns d'entre eux, fait sortir du fauteuil présidentielles
deux jeunes gens qui s'y sont assis, et interrompt le bruit de Ja soniietle, toujours agitée par celui qui s'en est empare.
On peut remarquer que la plupart des gardes nationaux qui portent des shakos en ont arraché les aigles en cuivre lixés au-dessus de la visière.
M. GAMBETTA, qui, après avoir conféré avec quelques-uns de ses collègues de la gauche, est revenu à la tribune et s'y rencontre d'abord avec M. Steenackcrs, puis avec M. de Kératry, s'efforce d'en dégager les abords en conjurant les citoyens non gardes nationaux de s'en écarter.
Voyons, citoyens, dit-il, il ne faut pas violer l'enceinte. Soyez calmes! Avant un quart d'heure la déchéance sera votée et proclamée. Voyous, reculez! Est-ce que vous n'avez pas conQance en vos représentants? (Si 1 si ! nous avons confiance en vous ! )
Eh bien! reculez quand je vous le demande, et soyez sûrs (jue nous allons prononcer la déchéance.
l7i citoijen, — Et la République ?
(Scène de confusion et d'agitation devant laquelle M, Gambetta descend encore de la tribune, cause avec un de ses collègues des premiers bancs de la gauche, et y remonte de nouveau, accompagné de .M. de Kératry, qui se tient à côté de lui.)
Il se fait un instant de silence.
M. GAMBETTA. — Citoycns... (Chut ! Chut ! — Ecoutez !)
Attendu que la patrie est en danger ;
Attendu que tout le temps nécessaire a été donné à la représentation nationale pour prononcer la déchéance;
Attendu que nous sommes et que nous constituons le pouvoir régulier issu du suffrage universel libre,
Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont a jamais cessé de régner sur la France. (Explosion de bravos et salve d'applaudissements. — Bruyante et longue acclamation.)
Un citoyen agitant le bras, — Et la République?
Un autre citoyen^ debout sur un banc de la salle, à droite. — Nous voulons deux choses : la déchéance d'abord, la République ensuite.
Une voix. — Et surtout plus d'Empire.
Un jeune homme., qui paraît être un étudiant. — 11 est tombé, tombé pour toujours (Oui ! oui! — Vive la République!), tombé avec son chef, qui n'a pas même su mourir !
(Le tumulte, tant dans l'intérieur de la salle que dans les tribunes publiques, est général et indescriptible.)
Des groupes se forment, les uns très-agités, les autres très-calmes, et dans les conversations plus ou moins bruyantes que quelques-uns des envahisseurs engagent, soit entre eux, soit avec les sténographes et les secrétaires rédacteurs, on peut saisir des exclamations et des
anathèmes tels que ceux-ci . « Un Napoléon! allons donc! dites un pseudo-Napoléon, un Smcrdis, un Diniilii! »
En ce moment, M. Jules Favre, outré par la porte du côlé de la salle des Conférences, parvient dans l'enceinte. M. Gambetta va au-devant de lui, et tous deux, pendant que la foule des gardes nationaux et du peuple s'efface pour les laisser passer, montent à la tribune au milieu es cris : Vive Jules Favre! vive Gambetta!
Un ijardc national. — Tambours, battez aux champs!
M. jui.es ferry. — Laissez parler Jules Favre.
(Pendant quelques instants, aux adjurations que MM. Gambetta et Jules Favre adressent à la foule pour obtenir le silence, la foule répoiul par les cris répétés de Vive Jules Favre î vive Gambetta !)
Le tambour bat à la porte du couloir de droite.
Une intermittence de silence se fait.
M. JULES FAVRE. — Youlcz-vous OU uc voulez-vous pas la guerre civile?
Voix nombreuses. — Non, non, pas de guerre civile! Guerre aux Prussiens seulement !
M. JULES FAVRE. — Il faut quc nous constituions un gouvernement provisoire.
'Quelques voix. — A l'Hôtel de Ville, alors.
M. JULES FAVRE. — Gc gouvememeut prendra en mains les destinées de la France, il combattra résolument l'étranger, il sera avec vous, et d'avance chacun de ses membres jure de se faire tuer jusqu'au dernier.
Cris nombreux. — Nous aussi! nous aussi! — Nous le jurons! Vive la République !
Un citoyen. — Oui, vive la République ! mais vive la France d'abord
M. JULES FAVRE. — Jc VOUS cu coujurc , pas de journée sanglante. (Non! non!) Ne forcez pas de braves soldats français, qui pourraient être égarés par leurs chefs, à tourner leurs armes contre vous. Ils ne sont armés que contre l'étranger. Soyons tous unis dans une même pensée, dans une pensée de patriotisme et de démocratie. (Vive la République !) La République, ce n'est pas ici que nous devons la proclamer.
— Si ! si ! Vive la République !
Un citoyen (M. Libman). — Et les Prussiens, qu'en faites-vous?
Un jeune homme s'élance à la tribune en criant : La République ! la République ici !
Quelques gardes nationaux veulent le faire descendre. Il se débat, en criant toujours : La République! la République ici, tout de suite!
Cris nombreux. — Vive la République !
M. G45IBETTA. — Oui, vivc la République! Citoyens, allons la proclamer à l'Hôtel de Ville !
MM. JULES FAVRE et GAMBETTA dcscendeut de la tribune en répétant:
— iOi —
A l'ilotel do Ville! à rilùlcl tic Ville! (Lu ceilaiii iiouibre de [icriiounes les suivent, et uue partie de la uiultilude s'écoule par le couloir de gauclie.)
Un citoijen. — A l'Hôtel de Ville! Kt uos députes à notre tète! (Oui! oui !)
Un autre cUoijcn (M. rcyroutoa). — Non, c'est ici qu'il l'uut proclamer la République. Mous la proclamons.
« La République est proclamée ! »
U)i garde nalional. — Kon! non! 11 faut dire : « La Uépublique est rétablie ! »
Cris confus.— A l'Hôtel de Ville! A bas l'Empire ! Vive la République! Vive la France! Vive la garde nationale! Vive la ligne!
Le cri : A l'Hôtel de Ville ! qui a déterminé la sortie d'une partie de la foule à la suite de ^IM. Jules Favre et luimbetta, n'étant pas entendu ou sufiisammenl compris de tous, des citoyens étalent en l'air, en élevant les bras, de grandes feuilles de papier qu'ils ont prises sur le bureau ou dans les pupitres des députés, et sur lesquelles ils ont écrit à la main en gros caractères :