‹ Journal du siége de Paris. Décrets, proclamations, circulaires, rapports, notes, renseignements, documents divers officiels et autres publiésChapitre 80 sur 97 · A L'HOTEL DE VILLE · texte numérisé non relu

A L'HOTEL DE VILLE

Un citoyen (M. .Margueritte, placé au troisième banc de la gauche). — H est nécessaire qu'un certain nombre de gardes nationaux restent ilans la saHe, afm qu'elle ne puisse pas être réoccupée par les députés de la majorité. (Oui! oui! — ïrès-bien!)

Une voix. — La majorité n'existe plus !

M. MAHGLERiTTE, — La majorité peut, en sortant de ses bureaux, rentrer ici. J'engage les gardes nationaux à rester pour quelle ne puisse y reprendre ses séances. (Oui! oui! — A l'Hôtel de Ville !)

Uti homme de la foule. — Laissons les gardes nationaux garder la salle.

(Sortie de plusieurs personnes de la salle. Aucun mouvement de retraite dans les tribunes publiques.)

M. LE MARQUIS DE PIRE, député d'IUe-et-Vilaiuc, entré dans la salle par une des portes du pourtour, vient de s'asseoir à son banc, — septième travée du centre gauche, — et s'y tient en observateur silencieux, les deux mains appuyées sur sa canne.

Dans lé même moment, plusieurs des députés de la gauche et du centre paraissent s'apprêter à sortir.

M. PEYuoiTON. — (Juant à moi, je ne sortirai pas d'ici que la Uépublique soit proclamée.

Un citoijen. — Dites « rétablie. ->

M. MARGUERITTE. — Un instant !

On me fait observer qu'il vaut mieux que les gens décidés à aller à l'Hôtel (\c Ville s'y rendent (Oui! oui!)

Les gardes nationaux proposent aux di'puk'S île la fïauclie, les seuls qui en ce moment représentent la nation...

M. LE MARQLits DE piRi':. — nominoiif.' .lai la pn'tontion de représenter ici la nation tout autant et tout aussi bien que MM. les députés de la gauche. (Mouvement de surprise.) Une voiv, dana le fond. — Qui étes-vous ?

M. LE MARQUIS DE piuÉ. — .Ic suis de rir('', député (rillc-et-Vilaine. .Te proteste! (Oh ! oh 1 Allons donc !)

M. MARc.UERiTTE. — Jc disais que les gardes nationaux s'oiïraiont vis-à-vis des députés de la gauche ù, rester ici... (Oui ! oui ! — Bruit) jusqu'à ce que le gouvernement provisoire fût officiellement proclamé. (Oui ! oui ! — Applaudissements.)

M. LE MARQtus DE PIRE. — Jo protestc ! (Nouvcau mouvement dans la foule. — Hruyantes exclamations!) Et d'abord il n'y a que les députés qui aient le droit de parler ici. (Allons donc! allons donc!) Laissez-leur remplir leur mission! Je proteste contre renvahissement de l'enceinte législative. (A la porte ! à la porte le récalcitrant !)

Un garde national. — Et nous, nous protestons contre l'envahissement de la France par les Prussiens.

(Les cris de : « Vive la République ! .» sont poussés avec une intensité nouvelle. — Beaucoup de citoyens assis dans la salle se lèvent en criant de nouveau ; « A l'Hôtel de Ville! » et sortent en invitant ceux qui sont dans les tribunes publiques à venir les rejoindre au dehors. — Des vides sensibles se font dans la foule qui a envahi l'enceinte; mais ceux qui ont envahi les tribunes publiques y restent avec une persistance visible, assis ou debout.)

Un citO}jcn placé dans la tribunr. def< scnaieurf<. — Nous ne voulons pas sortir. Nous attendons la rentrée des députés.

Un ouvrier. — Où sont-ils, les députés? et quand reviendront-ils? Un citoyen, dans la salle. — Ils ne reviendront plus. Nous pouvons aller à l'Hôtel de Ville.

(L'évacuation de la salle s'effectue et se continue lentement et successivement. Les gardes nationaux qui occupent les escaliers de la tribune et du bureau en descendent et vont, sur l'ordre de leurs chefs, se placer dans le couloir formant pourtour et sur les bancs les plus élevés de l'amphithéâtre, en engageant les envahisseurs de l'enceinte à se retirer et en prenant successivement leurs places à mesure qu'ils les quittent. Vers quatre heures, le bruit se répand que MM. les députés ont ('ti' invités par M. le président du Corps législatif à se réunir à l'hôtel de la présidence.

Les quelques députés restés jusqu'à ce moment dans la salle se reliriMil isolément ou par groupes de deux ou trois.

Les tribunes publiques ne se dégarnissent pas, aucun de ceux cjui les occupent ne veut quitter sa place.

Des interpellations s'échangent de temps en temps entre les citoyen des tribunes et ceux qui sont encore dans la salle.

Au tumulte et au tapage qui régnent dans cette double foule, succèdent, par intermittences, des accalmies et des silences subits.

Un moment arrive où il n'y a plus guère dans la salle que des gardes nationaux, quelques-uns des sténographes du Corps législatif, des huissiers et des hommes de service.

On est debout ou l'on se promène dans les couloirs et le pourtour; on est assis et l'on cause sur les bancs de l'amphithéâtre parlementaire.

Le public des tribunes reste toujours en place, plus ou moins bruyant et tapageur. Au moment où le jour baisse et où l'obscurité crépusculaire commence à envahir la Chambre, quelques gardes nationaux , malgré les réclamations des hommes de service, allument des cigares, se mettent à fumer. Les hommes des tribunes les imitent, et la fumée des pipes s'ajoute bientôt à celle des cigares pour épaissir et assombrir l'atmosphère de la salle.

Cette situation se prolonge jusqu'à sept heures.

A sept heures, le chef des hommes de service, M. Bercheville, prie M. Glais-Bizoin, député de l'Hôtel de Ville, de vouloir bien intervenir auprès du public des galeries pour le déterminer à la retraite.

M. GLAis-BizoïN monte à la tribune.

L'obscurité est devenue telle que le chef des garçons de salle est obligé de faire allumer deux lampes et de les faire placer l'une à droite, l'autre à gauche de la tribune pour que M. Glais-Bizoin puisse être vu de son auditoire.

M. GLAIS-BIZOIN, après avoir annoncé qu'un gouvernement provisoire vient d'être constitué à IHôtel de Ville, dont le premier acte a été de prononcer la dissolution du Corps législatif, invite la foule à se retirer, en lui donnant l'assurance que les députés ne doivent plus rentrer en séance et qu'on attend l'évacuation de la salle et des tribunes publiques pour fermer les portes du palais.

Les gardes nationaux reprennent leurs armes, se forment en rangs à l'ordre de leurs officiers, et quittent la salle des séances, et les hommes (lu peuple, jusque-là imperturbablement restés dans les tribunes publiques, se décident à se lever et à descendre des galeries.

La foule sort par la cour et par la porte grillée du pont de la Concorde.

La garde nationale se met en possession des postes du palais , fait fermer toutes les portes donnant accès à la salle des séances, et éconduit des salles d'attente les curieux qui s'y promènent encore.

A sept heures et un quart, il n'y a plus personne, les gardes nationaux et les hommes de service exceptés, ni dans la Chambre, ni dans les tribunes, ni dans les salles adjacentes.

Un lit dans la Gironde du 2'2 l'évrior •

Nous mettons sous les yeux de la France un document de la plus haute importance, parce qu'il peint avec une fidélité extrême la transition entre le régime impérial et le Gouvernement de la défense nationale.

C'est le récit, pour ainsi dire sténograpliique, d'une réunion des députés qui eut lieu dans la salle à manger de la présidence du Corps législalif, le 4 septembre, dans l'après-midi. Nous pouvons garantir rauthenlieilé de ce récit, dont l'auteur a joué un rolc important dans Tiiistoire politique de notre pays, et porte un nom justement honoré. Toutefois, nous faisons appel aux souvenirs des députés qui étaient présents à cette séance, et nous insérerons avec le plus vif empressement toutes les rectifications et toutes les additions qui nous seront adressées à ce sujet.

Réunion des députés au Corps législatif, le dimanche 4 septembre 1810, dans la salle a manger de la présidence.

Présidence de M. Alfred Leroux, vice-président.

Les députés s'étaient rendus dans les bureaux pour examiner trois propositions soumises à la Chambre pendant la séance.

La première proposition, présentée par le ministère, demandait la formation d'une commission de députés, sous la présidence du comte de Palikao, ministre de la guerre, et chargé de prendre la direction gouvernementale du pays.

La seconde, de M. Thiers et d'un certain nombre de députés, réclamait la nomination, parla Cluuiibre seule, d'une commission de cinq membres qui devait constituer un pouvoir exécutif, vu les circonstances graves où se trouvait le pays.

La troisième proposition, de M. Jules Favre et de ses collègues de la gauche, portait déclaration de la déchéance du trône.

Pendant l'examen de ces trois propositions dans les bureaux, la salle des séances ayant été envahie, les députés, qui n'avaient pu y reprendre la suite de leurs délibérations, se sont réunis dans la salle à manger de la présidence du Corps législatif.

M. ALFRED LEROUX, vicc-pi'ésident, préside l'Assemblée.

Le nombre des députés est de lôO à 200 environ.

M. ALFRED LEROUX invilc M. Martel à faire le rapport de la commission appelée à examiner les trois propositions proposées au Corps législatif.

M. GARMER-PAGÈs demande la parole pour unn question préliminaire.

M. LE PRÉSIDENT. — M. (ianiii!!' Pagès a la parole.

M. GAUNiKn-PAcks. — La situation doit d'ahord î'trc nettemonl examinée. Quelle est-elle'.' Je ne veux pas rassombrir par des récriminations inutiles et intempestives. Cependant, il me sera bien permis de dire que les députés de la gauche ont fait tout ce qui dépendait d'eux pour éloigner de nous les malheurs immérités de la patrie.

En ce moment la Chambre est envahie. Quelle en est la cause? Qui doit en subir la responsabilité?

L'empereur est prisonnier ; son ills est réfugié en Belgique : le trône est vacant.

Dans la nuit du 3 au 4, le Corps législatif est convoqué. Il est dil aux députés de la gauche que le pouvoir exécutif,, dont J'impératricerégente et les ministres sont délégués, n'existant plus de fait, l'impératrice va déposer son abdication et les ministres leur démission entre les mains des représentants de la nation, pour rendre au pays le droit de se gouv(!rner lui-même.

En présence de cette démarche solennelle, l'opposition était résolue à prendre acte de ce fait, et ajournait la demande de la déchéance.

La séance ouverte à minuit, l'attente est vaine. Rien de ce qui a été annoncé ne se réalise. L'impératrice et les ministres gardent le silence, ne pouvant se résoudre à déposer des pouvoirs qui, logiquement, ne sont plus.

Le président du conseil se plaint même d'avoir été dérangé de son sommeil, et réclame l'ajournement de toute délibération au lendemain, ou, pour mieux dire, au jour même, vers midi.

Les promesses d'abdication et de démission circulent de nouveau dans la matinée. Se réaliseront-elles ? Les membres de la gauche , accourus dès la première heure, rédigent un projet de déclaration de déchéance.

Pendant leurs délibérations , l'honorable M. Thiers intervient, et leur déclare qu'une proposition a été rédigée par quelques députés du centre gauche, et adoptée par un certain nombre de membres de la majoritf'-. Cette proposition, suivant lui, doit donner satisfaction à l'oppositien, puisqu'elle prononce la vacance du trône.

Pour obtenir un vote unanime et l'union de tous en face de nos désastres la réunion de la gauclie s'était déterminée à accepter, en dernier lieu, cette proposition, tout en se réservant de présenter d'abord son projet de déchéance.

Au début de la séance, l'abdication de l'impératrice et la démission des ministres ne furent pas déposés, ainsi qu'on était autorisé à le penser. Loin de là, se retenant avec àprcté au pouvoir qui lui échappait, le président du conseil eut l'audace de lire un projet de loi par lequel il réclamait pour lui son maintien conmie lieutenant-général, en conservant le gouvernement impérial.

Cetti^ proposition ayant été acciioillio par une vcprobatiou presque générale, M. Tliicrs lut la proposition de ses collègues et de lui. Mais la constatation de la vacance au trône y avait été remplacée par ces mots : <i vu les circonstances. »

Ainsi donc, l'opposition voyait échouer toutes ses tentatives de conciliation.

En présence de l'ennemi, elle avait multiplié ses ciïorts pour exhorter l'Assemblée élue par la nation à se saisir du pouvoir exécutif cpie les événements lui imposaient le devoir de recncillir, et elle n'avait pu convaincre ni décider la majorité.

Et pourtant, le Corps législatif ne devait-il pas se soulever indigné, lorsque le ministre de la Guerre, le général Cousin-.Montauban, qui avait commis la faute impardonnable, le crime de livrer à l'ennemi le dernier corps d'armée qui pouvait rendre Paris imprenable, d'après l'avis de tous les hommes compétents et de l'honorable M. Thiers luimême, reconnaissant la responsabilité qu'il avait encourue, venait réclamer pour lui une sorte de lieutenance générale de l'Ilrapire? N'y avait-il pas là, tout à la fois, audace et incapacité?

Eh bien ! le matin encore, le peuple, accouru devant la Chambre des députés, apprenant l'abdication ou la déchéance ou même la vacance du trône, se fût arrêté devant la représentation du pays. Mais, en apprenant la résistance inattendue à la proclamation de faits accomplis, exaspéré par la défaite et le traité de Sedan, se livrant à un acte de désespérance, il a envahi l'Assemblée.

MM. THIERS ET GRÉvY. — Coucluez ! (Sensation prolongée.)

M. MARTEL. — M. Gamier-Pagès ne conclut pas. Il doit avoir unf proposition à nous faire.

M. garmer-pagÈs. — Je n'ai pas de proposition à vous soumettre ; néanmoins, puisque nos collègues semblent m'y inviter , je leur ferai part de mes sentiments. Trois propositions ont été faites ù la Chambre : celle de M. Jules Favre, celle de M. le comte .'de Palikao, au nom du Gouvernement; enfin, celle de M. Thiers. Je n'oublie pas qu'une commission a dû être nommée pour vous faire un rapport.

M. GAUDiN. — Le rapport est prêt; on peut en donner lecture.

M. GABMER PAGES. — Ouoi qu'il cu soit, à l'heure présente, les propositions de M. Jules Favre, de l'honorable M. Thiers, me semblent seules sérieuses et peuvent seules faire l'objet d'un examen sérieux. En adoptant celle de M. Thiers, vous substituerez sans aucun doute ces mots : la vacance du trône au lieu de : vu les circonstances.

Mais pour faire œuvre utile, il importe avant tout que nous nous mettions en communication avec ceux de nos collègues qui sont assemblés à l'Hôtel de Ville.

Je ne serai pas contredit, je pense, eu affirmant que le pouvoir exécutif a cessé d'exister, qu'il est tombé sous la réprobation publirpie. (Dénégations diverses — Marques nombreuses d'adhésion.)

— ilO —

Une seule autorité régulière a surnagé dans le uaufrage, c'est celle de la représentation nationale. (Très-bien! très-bien!) Mais à côté de cette représentation, il va se former, il s'est peut-être créé un centre nouveau, avec lequel nous devons compter. (Murmures prolongés.) En effet, plusieurs de nos collègues, portés par le flot populaire, sont à l'Hôtel de Yille, où ils délibèrent sans doute.

J'ignore ce qui se passe à l'Hôtel de Yille; mais, à mon avis, vous ne pouvez rien faire de stable, sans le concours des hommes qui y siègent maintenant. (Rumeurs diverses. — Très-bien! très-bien!)

M. LE BARON BUQUET. — Gc Serait traiter d'égal à égal avec dos usurpateurs. La Chambre ne peut pas se suicider.

M. GARNiER-PAGÈs. — Si jc VOUS propose d'envoyer plusieurs de nos collègues à l'Hôtel de Ville, c'est afin de parvenir à une entente indispensable pour le salut public. Le temps presse, hàtons-nous, les événements marchent avec une rapidité extrême , et peut-être vous répondrait-on : 11 est trop tard ! (Marques nombreuses d'approbation. — Après quelques instants d'agitation, le calme se rétablit.)

M. LE PRÉSIDEIVT ALFRED LE ROUX. — M. Butfct a la parolo.

M. BUFFET prononce avec une grande animation quelques paroles dont voici le sens :

Messieurs, vous avez été contraints d'abandonner le lieu ordinaire de vos réunions, les tribunes de votre salle de séances ont été envahies, et l'enceinte qui vous est réservée n'a pas même été respectée.

Je proteste avec énergie contre la violence qui vous est faite ; je proteste au nom du droit, au nom de la morale publique, je proteste encore au nom du pays dont vous êtes les seuls mandataires légitimes. (Très-bien! très-bien! — Assentiment général.)

Messieurs, vos pouvoirs émanent de la nation et ne sauraient vous être ravis par la violence. La violence engendre la violence, et la force appelle l'abus de la force. C'est l'oubli constant de ces principes d'éternelle équité qui cause tous nos malheurs publics. (Très-bien I)

Vous avez refusé de délibérer sous une pression extérieure; vovis avez résisté à des masses entraînées par de criminels égarements ; la Trance dira que vous avez fait votre devoir. (Assentiment prolongé.) La liberté de vos discussions vous étant momentanément rendue, je vous propose d'entendre le rapport de votre commission.

Un grand nombre de voix. — Oui I oui ! la parole au rapporteur.

M. ESTANCELiN. — Mcssicurs, VOUS avcz applaudi aux véhémentes paroles et à la protestation de M. Buffet. Notre honorable collègue s'est fait l'interprète indigné du sentiment général de la Chambre, et, pour ma part, j'associe ma protestation à la sienne.

Ce devoir accompli, il me reste à vous dire que je viens, il y a quelques instants à peine, de rencontrer le général Trochu qui se dirigeait vers l'Hôtel de Ville. Messieurs, la situation n'est pas aujourd'hui ce-

qu'elle était hier, ni même ce quelle était il y a quelques heures. Nous devons tenir compte des faits accomplis : on vous a proposé île déclarer la vacance du trône; je pense que le Corps législatit ne doit pas hésiter à la prononcer.

M. MARTEL, rapporteur (1). — Messieurs, votre commission a examiné les trois propositions qui vous ont été soumises. Après délibération, ces trois propositions ont été successivement mises aux voix, et c'est celle de M. Thiers qui a obtenu le plus grand nombre de suffrages.

Toutefois, votre commission a ajouté à cette proposition deux paragraphes.

L'un de ces paragraphes fixe le noml)rc des membres qui devront composer la commission de gouvernement et de défense nationale ; l'autre déclare que cette commission nommera des ministres. Kn conséquence, voici le texte qui vous est proposé :

« Vu les circonstances, la Chambre nomme une commission de Gouvernement et de défense nationale. Cette commission est composée de 5 membres choisis par le Corps législatif. Elle nommera les ministi'es.

» Dès que les circonstances le permettront, la nation sera appelée par une Assemblée constituante à se prononcer sur la forme de son gouvernement. »

M. THIERS parle de la nécessite de la conciliation pour surmonter la crise.

11 reconnaît avoir modifié la proposition lue par lui aux députés de la gauche, pour obtenir un plus grand nombre d'adhérents. Mais il déclare revenir à sa première formule : « Vu la vacance du trône. »

11 accepte d'ailleurs les modifications apportées par le rapporteur à sa proposition, en faisant remarquer toutefois qu'on devrait ne pas regarder comme définitif le nombre de cinq membres fixé pour la composition du Gouvernement de la défense nationale.

M. GRÉvY préférerait que la Chambre adoptât la proposition de l'honorable M. Jules Favre. Cette proposition ne prête ni à l'ambiguïté ni à l'équivoque, et elle n'outrepasse pas les droits qui découleut du mandat de député.

M. MARTEL relit les articles du projet de loi.

Les mots : Vu les circonstances^ sont remplacés par ceux-ci : Vn la vacance du trône. Le vote a lieu à une très-grande majorité.

M. PINARD déclare ne pas pouvoir s'associer à cette déclaration, oi proteste.

M. GARMER-PAGES répond que c'est pour avoir voulu remonter le courant au lieu de le suivre que l'Assemblée a été entraînée.

(1) La commission était composée comme suit :

l*"" bureau, .M.^L Daru; -À" bureau, BulM; .3" bureau, pas de commissairo 4" bureau, Gaudin; 5= bureau. Martel; 6'' bureau, Jules Simon; 7= bureau, Josseau; 8' bureau, T.ehon; 9"^ bureau, Dupuy de T.ôme.

— ihi —

M. TiiiERs ajotilc (|nolqiio.> mois, pniir inviter l'Assoniblc'c ù composer avec la nrcessit»;.

M. nuKOLLK, tout en constatant les droits de la Cliambre, et les (IrMendant énergiquement, engage les dépntés à céder devant les faits accomplis. Il se rallie à la proposition de M. Garnier-l'agès, pour envoyer une délégation à l'Ilôtel-de-Ville, porter à leurs collègues la résolution de la Chambre, et" se concerter avec eux.

Cette proposition est adoptée. M. Garnier-l'agès est nommé pour faire partie de la délégation.

M. GARNiER-PAGÈs rcpliquc ([u'ïl uc pcut acceptcr la mission de ses collègues, parce que, au moment où il parle, sou nom figure peut-être déjà parmi ceux d'un gouvernement provisoire ; mais il offre d'accompagner la délégation à l'Ilôtel-de-Ville.

Sur cette observation, on désigne MM. Lefèvre-Pontalis, Martel, Grévy, do Guiraud, Cochery, .folinston et Bartbélemy-Saint-llilaire. Pour faciliter la conciliation, la Chambre déclare à ses délégués qu'ils peuvent considérer comme provisoire le nombre de cinq membres devant composer la commission du Gouvernement de la défense nationale.

L'Assemblée s'ajourne à huit heui'es du soir pour entendre le rapport de ses délégués.

Les délégués se rendent à rilôtel-de-Ville. M. Garnier-Pagès les accompagne et les introduit auprès de MM. Jules Favre, Emmanuel Arago, Picard, Jules Simon, Gambetta et plusieurs autres députés qui délibèrent avec eux.

M. GRÉVY expose le but de la démarche des délégués et remet à M. Jules Favre le projet de loi voté.

M, JULES FAVRE réplique que la nécessité du salut public a motivé la création immédiate d'un gouvernement de la défense nationale, com • posé de tous les députés de Pans, et qu'il portera le soir sa réponse à la Chambre.

Au sujet de ce récit, la Gironde a reçu la lettre rectificative suivante qui lui a été adressée de Rome par M. Ernest Dréolle :

Rome, 27 février 1871.

Monsieur, La Gironde publie dans son numéro du 22, que je lis aujourd'hui, un compte-rendu de la séance tenue le 4 septembre vers quatres heures, par le Corps législatif, dans une des salles de l'hôtel de la présidence. Ce compte-rendu, dont l'auteur « a joué, dites-vous, un rôle importanf dans l'histoire politique de notre pays et porte un nom justement honorée).

n'est ni complet ni Hdèlc. On n'aura jamais un compte-rendu sténograpliique de la deuxième séance du 4 septembre, car le service des sténographes manquait ; mais ou pourra avoir des témoins et des acteurs un récit qui dira, dans tous leurs détails, les incidents curieux de cette journée parlementaire. J'ai écrit, monsieur, ces récits le soir même de la séance, en ayant tous mes souvenirs, en consultant des notes que j'avais prises pendant la séance même, et je l'ai complété le lendemain, à l'issue de la réunion que près de 180 députés tinrent à l'iiùtel de notre honorable collègue, .M. Johnston.

Je ne puis vous offrir aujourd'hui ce travail. U sera publié quand l'heure sera venue de dire la vérité sur la journée du 4 septembre, et je m'empresserai alors de vous eu communiquer, si vous le voulez bien, les épreuves. Je me bornerai, dans cette lettre écrite, en songeant bien plus à l'avenir qu'au passé, à rectifier sur quelques points et dans son ensemble le document que vous avez accueilli.

La séance de quatre heures a été provoquée par l'honorable .M. Thiers et par moi, alors que nous étions tous errants dans les couloirs de la Chambre, au milieu des nombreux curieux qui en avaient envahi la salle. J'en fis la propo-sition à M. Thiers, et je désignai en même temps le local qui pouvait nous recevoir. En moins d'un quart d'heure, plus de 200 députés se groupaient, les uns debout, les autres assis, dans une des salles à manger de la présidence, et, m'étant procuré dans le cabinet de M, Valette une liste des députés et un crayon, je demandai à M. Thiers s'il ne jugeait pas bon qu'on fit un appel nominal. — « Cela gênerait peut-être quelques-uns de nos collègues, « me réponditil, avec une finesse malicieuse. Et comme je souriais de cette prudence... pour les autres, il reprit bien vite : « Ne le prenez pas en mauvaise part pour eux! « L'appel nominal ne fut donc pas fait; mais, à la sortie delà séance, on s'inscrivit dans le cabinet du secrétaire général, et cette liste de signatures donne à peu près, sauf une vingtaine, le nombre et les noms des présents.

Au moment de former le bureau, et avant de donner la présidence à l'honorable M. Alfred Leroux, nous demandâmes M. Schneider. On se rendit dans ses appartements, et l'on vint nous dire qu'il reposât sur son lit, malade, incapable de descendre à la séance. M. Alfred Leroux prit alors la présidence, assisté de MM. Martel et Josseau, en leur qualité de secrétaires. La parole fut aussitôt donnée à M. Garnier-Pagès, qui nous demanda, en effet, comme le dit le compte-rendu que vous avez publié, de reconnaître les faits accomplis ; mais dans les faits accomplis, il voyait la transmission de tous les pouvoirs à la Chambre, par l'adoption de la proposition de M. Thiers, l'exercice de ces pouvoirs par un conseil de gouvernement élu par la Chambre, et le maintien absolu de cette Chambre, qui pouvait seule légitimement exercer l'autorité sur le pays, dont elle était le mandataire.

M. Garuicr-Pagès répéta plusieurs lois (ju'il n'irait point à rilntel-de- Ville, qu'il ne voulait faire partie d'aucun gouvernement, et que, d'ailleurs, il déplorait autant que personne l'invasion de la Chambre et la substitution de la violence à l'exercice légal, constitutionnel, des droits que nous tenions de nos électeurs. Il nous affirma que ses amis, alors à l'Hôtel-de-Ville, ne s'étaient point rendus là pour s'emparer du pouvoir, mais pour apaiser la population, rétablir l'ordre et rendre possible pour le soir même la reprise des délibérations du Corps législatif. Souvent interrompu par d'énergiques protestations, M. Garnier-Pagès termina, cependant, en nous disant : « Unissez-vous au gouvernement qui est j^eut-être fondé, à l'heure qu'il est, à rilôtel-de-Ville ! «

J'ai, monsieur, tout le discours de M. Garnier-Pagès, et je crois qu'il n'y a pas dix mots qui ne soient d'une exactitude sténographique. M. Buffet répondit à ce discours avec une admirable chaleur, et salué par les applaudissements de tous les députés.

« Comme homme d'honneur, dit-il en terminant, comme citoyen dévoué à mon pays, chargé d'un mandat librement donné, je m'indigne contre les violences dont vous avez été victimes, et, dussé-je engager ma vie et ma liberté, je ne consentirai jamais, au nom même de la liberté, et pour l'honneur de mon pays, à reconnaître le gouvernement qui s'élève sur les ruines de la liberté et du droit. »

Le tumulte et l'agitation furent grands, après ces paroles ; de toutes parts on s'écria : « liélibérons! faisons quelque chose! Prenons la proposition Thiers! »

C'est à ce moment que je demandai la parole pour la première fois, et je commençais à parler, quand entrèrent successivement dans la salle, en proie àunevive émotion, MM. Tachard et Estancelin : M. Tachard pour nous dire qu'il nous suppliait de prendre vite une résolution, notre réunion étant connue, et des groupes stationnés autour du Corps législatif, menaçant de nous envahir de nouveau; M. Estancelin, pour nous apprendre qu'il revenait des Tuileries et qu'il y avait été informé du départ de l'impératrice. On se demanda si l'on devait rester; un officier de la garde nationale nous fit offrir de nous rendre, avec le concours de ses hommes, à la salle ordinaire de nos délibérations. 11 fut décidé qu'on ne s'éloignerait pas, et la parole me fut donnée.

Voulez-vous, monsieur, me permettre de citer textuellement, d'après mon compte -rendu, l'incident qui m'est personnel ? Vous verrez, ce à quoi je tiens beaucoup, que je n'ai pas engagé mes collègues à céder devant les f.iits accomplis.

M. ERNEST DRÉoixE. — Je demande la parole. (Parlez! Parlez! — Le bruit continue.) Messieurs, je vous demande pardon d'insister pour parler. (Oui, oui, parlez I) Je suis un des derniers venus dans cette Chambre, et je n'ai peut-être pas le droit de faire entendre des conseils dans les circonstances présentes. (Si! si! parlez!) Eh bien! messieurs.

— ilo —

eu pri'ÊOuce de tout ce 4110 uous apprenons et sous le bénéfice des énergiques paroles de notre honorable collègue M. Buffet, je crois que nous devons chercher à prendre une résolution pratique. M. Garnier- Pagès nous a dit : t Suivez le mouvement, uni!.sons-nous au gouvernement provisoire qui s'est établi à rHùtcl-de-Ville » (Non! non!) Attendez, messieurs. Je n'accepte pas, moi non plus, cette pro[)Osition. Kst-il bien vrai, d'ailleurs, qu'il y ait uu gouvernement à rih^tcl-de- Ville? 11 y a, si j'ai bien retenu les paroles de notre très-honorable collègue M. Garnier-Pagès, plusieurs députes qui. par patriotisme, par dévouement à la chose publique, se sont dévoués... (Humeurs.) Permettez, je cite M. Garnier-Pagès.

M. GARNIER-PAGÈS. — Vous avcz raisou : c'est ce que j'ai dit.

M. ERNEST DRÉULLE. — il y E eu Ce momcut à riliMel-de-Villc plusieurs de nos collègues qui, pour calmer l'eû'ervescence populaire (Interruption : Ce sont eux qui ont tout fait !) ont accepté ce pouvoir éphémère qu'on appelle le pouvoir populaire. Eh bien ! messieurs, je veux croire à ce qui nous a été dit Donc en ce moment, la situation est celle-ci : A PIlôtel-de-Ville, des députés, qui ne sont encore que des députés, et en qui nous ne pouvons voir que des collègues ; au Corps législatif, la grande majorité de la Chambre, réunie ici parce qu'elle ne veut pas déserter son poste, et travaillant, elle aussi, à dégager, à sauver la situation. Eh bien ! soyons pratiques. Que iaut-il faire? Voici ce que je vous propose : établissons Pentente entre nos collègues, qui se dévouent, nous dit-on, et nous qui restons iîdèles à notre mandat, qu'un certain nombre d'entre nous soient nommés, séance tenante, et qu'ils se rendent immédiatement en notre nom (Très-bien! c'est cela !), et qu'ils se rendent à l'Hôtel-de-Ville pour s'entretenir avec nos collègues, et qu'ils reviennent nous rendre compte de la situation. (Très-bien ! très-bien !)

M. PINARD (du Nord). — C'est reconnaître le Gouvernement provisoire.

M. ESTANCELiN. — Non, ct la proposition de M. Dréolle est la seule pratique.

M. cocHERY. — Oui, uiettous-la tout de suite aux voix. (Non! non!)

Lue assez vive opposition se manifeste dans un groupe d'une dizaine de députés. M. Ernest Dréolle est entoure et complimenté par ses voisins.

M. GARNiER-PAciîs. — Je crois que la proposition de notre collègue est très-sage. Je m'offre à conduire les délégués que nommera lu Chambre.

M. ERNEST DRÉOLLE. — Purdou, M. Gamier-Pagès, je n'ai pas dit délégués. Les mots ont ici leur valeur, l'ne délégation serait la reconnaissance d'un fait qui n'est peut-être pas accompli, que nous soupçonnons bien, mais que nous ne reconnaissons pas, dans tous les cas.

M. TiiiERs. — L'iilcc de .M. Hrcollo est sage. Ce sont des collègues allant à des collègues.

M, GAUNiER-PAuÈs. — Bieu que jc me sois promis de ne pas mettre es pieds à l'Ilôtcl-de-YiUe, je consens à accompagner la conmiission. iHue M. Iiréolle vienne avec moi!

M. ALFUED LEuoux, président. — Plusieurs de nos collègues me font observer que la première proposition d'entendre la lecture du rapport de M. Martel, au nom de la commission chargée de l'examen de la proposition de M. Tliiers, n'exclut pas l'adoption de celle de M. DréoUe; logiquement, il vaudrait mieux que la première tut d'abord adoptée.

M. DE TALUOUET. — Saus doutc. U faut que nous prenions une décision quelconque, et nous en instruirons nos collègues présents à niôtcI-dc-Ville. (Oui! oui!)

MM. MARTEL ET jossEAU. — La couimission conclut à l'adoption d'une rédaction. On votera sur cette rédaction; et la Chambre en instruira ceux de nos collègues qui sont à l'Ilôtel-de-YiHe.

M. ERNEST DRÉOLLE. — C'cst très-juste, ct jc me rallie à la proposition de M. de Tulhouët.

DES VOIX, — Mais cela prend du temps ! Votons, alors ; votons tout de suite !

M. TACHARD — Je VOUS répète, messieurs, qu'il y a lieu de se hâter.

M. ESTAr«cELiA. — Nommous tout de suite les membres qui devront aller porter nos délibérations.

Plusieurs voix. — Nommons Garni er-Pagès, Grévy, DréoUe, Estancelin, Cochery, Tacliard. (Oui ! Oui !)

M. THiERS. — Messieurs, le choix importe peu ! Mais si vous vouliez bien faire un peu de silence, on aurait déjà voté sur le rapport de M. Martel, et il y aurait une délibération acquise. Ce que nous n'avons pu faire dans le lieu ordinaire de nos séances, faisons-le ici, et ultérieurement, et pour sortir de la situation fausse où nous sommes, nous reviendrons à la proposition de M. Dréolle.

M. BUFFET et plusieurs de ses voisins. — Oui ! c'est cela !

M. ESTANCELiN. — Soit. Mais fc'est une perte de temps en formalités ; et ce n'est pas le moment de perdre du temps.

M. cocnERT. — C'est toujours la même chose !

Plusieurs députés vont de Garnicr-Pagès à M. Ernest DréoUe et les invitent à partir tous les deux, en s'at joignant deux ou trois autres collègues pris au hasard. M. Dréolle voit venir à lui M. Garnier-Pagès, qui l'engage également à partir ; il s'y refuse, en disant qu'il est de toute convenance, au moins de sa part, de ne pas devancer le dernier mot de la Chambre sur sa proposition.

Pendant ce temps, la séance a continué.

Ici, monsieur, se place l'incident du vote de la proposition deM. Thiers,

après le rappuil de M. Martel concluant à l'adoiiliuiulc ce considérant : 1' Vu la vacance du pouvoir '>. Cet incident a été très-long, trèsanimé, et la bienveillance de nos collègues m'a permis encore une fois de prendre la parole au milieu d'une agitation indicible, .riiésite à vous transcrire cette seconde partie de mou compte rendu, bien que vous ayez fait appel aux souvenirs de tous les députés présents à la séance. Je vous l'envoie, cependant, parce que vous aurez ainsi très-fidèlement, avec la fin de l'incident relatif à ma proposition pour l'envoi de députés à l'IIôtel-de-Ville, le récit de l'incident le plus caractéristique de cette mémorable séance. Je copie :

M. ALFRED i.EKOux. — J'ai eutcudu M. DréoUe demander la parole. (Oui ! oui ! qu'il parle !)

M. EKXEST DRÉoi.LE d'uuc voix éuiue. — Mcssicurs, je crois que nul ici ne peut se dire plus impérialiste que moi, 11 y a deux heures, j'aurais combattu avec énergie la proposition qui déclarait la vacance des pouvoirs. C'était la déchéance, et je n'aurais pas voté la déchéance de l'empire. Mais, à l'heure présente, ce n'est plus une question de conscience qui nous est posée, c'est malheureusement une question de fait. (C'est cela ! c'est cela ! Très-bien !) Y a-t-il, en réalité, vacance lies pouvoirs? Oui. Tous ceux que j'aimais ne sont plus. (Mcuvenient.) L'empereur est prisonnier à Sedan ; dans quelles conditions, nous le saurons plus tard ; le prince impérial est réfugié k l'étranger, et notre honorable collègue, M. Hstancelin, est venu nous apprendre tout à Iheure, dernière douleur pour moi, que l'impératrice avait quitté les Tuileries. . .

M. ESXAACELi.N. — Uui, Ics Tuilcries sont occupées par le peuple.

M. ERNEST DRÉOLLE. — Eh bieu ! mcssicurs, le chef de l'Etat et la régence n'étant plus représentés, il y a vacance des j)Ouvoirs, et c'est au Corps législatif, le second pouvoir issu du suffrage universel, qu'il appartient de s'emparer de la direction des affaires. 11 y a urgence qu'il le fasse, car, encore quelques heures, et il y aura, contre lui, un pouvoir issu de l'émeute, de l'insurrection. Après avoir vu violer son enceinte, il peut voir violer son autorité. (Très-bien !) Je le dis donc, messieurs, à tous mes amis, à tous ceux qui, comme moi, eussent repoussé cette proposition de déchéance, il y a un fait qui nous domine, qui paralyse toutes nos convictions, tous nos dévouements, c'est la vacance du pouvoir. Je les conjure de voter, de voter vite; et moi, je le déclare bien haut, comme impérialiste et sous la réserve de l'avenir que nous pouvons sauver par une prompte décision, je vote la proposition de M. Thiers. (Très-bien ! très-bien ! — Applaudissements. — Sensation.)

L'orateur est entouré d'un grand nombre de députés. Beaucoup lui serrent les mains et le félicitent.

PLUSIEURS VOIX. — C'est un acte de patriotisme ! Cela vous honore dans vos convictions,

M. TiiiEns. — Les paroles de M. Drcolle sont très-sages, et sa conduite décide le vote.

PLUSIEURS VOIX. — Oui ! oui ! Votons 1

M. ALFRED LE ROUX, président. — Veuillez, monsieur Martel, relue le texte de la proposition.

M. MARTEL fait Cette lecture au milieu d'une grande agitation. [On n'entend pas !)

M. ERNEST DRÉoLLE prend le papier des mains de M. .Martel, et d'une voix forte lit la proposition.

Un vote par assis et levé a lieu. La proposition est adoptée à l'unani mité, moins cinq ou six membres, qui se lèvent à la contre-épreuve.

M. ALFRED LE ROUX. — Lcs conclusions de la commission sont adoptées. (Bravo 1)

M. ESTAivcELiiv. — Maintenant, messieurs, il faut revenir à la propu sition de M. Dréolle et aller à THôtel-de- Ville. Avec le vote que vous venez de rendre, il y a quelque chose à faire.

Les paroles de M. Esfancelin ayant été accueillies, il s'agit alors, monsieur, de former la commission. On prononça quelques noms, et particulièrement celui de M. Grévy, qui demanda la parole pour refuser. Il prononça une très-remarquable allocution, que j'ai recueillie, sur les droits de la Chambre, sur son maintien ; il affirma que ses collèguerde la gauche avaient tous résolu de conserver le Corps législatif, dont ils avaient reconnu la légitime autorité, en réclamant sans cesse sou intervention dans les décisions de la régence. Puis, après avoir cédé aux sollicitations, il demanda à connaître les noms des collègues avec lesquels il serait appelé à se présenter à niôtel-de-Ville. Je transcris la fin de son discours et les incidents qui suivirent :

M. GRÉVY — Permettez-moi maintenant de vous faire quelques observations sur le choix des membres qui A'iendront avec moi. Ce choix importe beaucoup. Il ne faut pas que ceux de nos collègues qui rempliront cette mission soient trop ouvertement connus par leurs opinion^ hostiles au mouvement libéral... (L'orateur s'arrête.) Je ne sais, messieurs, comment vous dire cela, mais vous me comprendrez... Ainsi, j'en demande pardon à mon honorable collègue, M. Dréolle, mais je crois qu'il représente, lui, une nuance...

PLUSIEURS MEMBRES. — On ne peut pas, cependant, ne choisir que des députés de l'opposition.

d'autres membres. — L'attitude de M. Dréolle a été très-digne el très-louable.

M. GRÉVY. — Assurément, messieurs, et je l'en félicite...

M. ERivEST DRÉOLLE, interrompant. — J'accepte parfaitement, mou-

sieur, vos scrupules en ce qui me concerne, d'avoir, dans les ciiconstances présentes, accentué ma nuance antirévolutionnaire.

M. onÉvY. — Je ne veux, messieurs, blesser personne. Comprenezmoi ; il faut que notre démarche réussisse, qu'elle aboutisse à un résultat pratique. Or, vous n'ignorez pas quelle agitation entoure, à riieurc qu'il est, nos collègues à rilôtcl-dc-Ville ; il serait donc imprudent pour les personnes, et imprudent pour le but à atteindre... si la vue de certains de nos collègues venait îi exciter...

La suite des paroles de l'orateur se perd dans le bruit.

Vingt noms sont mis en avant. On désigne enfin, après dix minutes de tumulte, MM. Garnier-Pagès, Lefèvre-Pontalis, Martel, Grévy, de Guiraud, .lohnston, Cochcry et tartliélcmy Saint-Ililaire.

MM. Estancelin, Cocliery et Martel engagent M. DrcoUe à les suivre. M. Dréolle s'y refuse.

J'arrête là, monsieur, mes citations, en vous demandant pardon de la longueur de cette lettre. Si la Gironde consent à les publier, elle mettra en lumière des laits qui devront être connus le jour où l'on voudra que l'histoire se prononce sur les douloureux événements provoques par le ministère incapable du sieur Ollivier. Tout est à connaître encore depuis les circonstances dans lesquelles une guerre insensée fut déclarée,,à l'aide de mensonges diplomatiques, jusqu'au soulèvement populaire qui fut, de l'aveu de M. de Kératry et de quelques-uns de ses ami», piéparé dans la nuit du 3 au 4 septembre, .le sais, à cet égard, bien des choses, et je les dirai, avec la conviction que les hommes restés, comme moi, fidèles à l'empire, ont tout à gagner à ce que la vérité soit connue.

Agréez, monsieur, avec mes remerciments pour l'accueil que vous voudrez bien faire à cette lettre, mes salutations empressées.

Ernest Dréolle.

Ancien député de la Gironde.

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