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LA SITUATION APRÈS SEDAN

On lit dans Y Indépendance belge :

Il a suffi d'un mois pour réduire l'armée impériale et pour précipiter dans un abîme de sang et de boue le second empire, qu'une nuit de violence avait édiflé, et que le crime des uns et la peur des autres valent maintenu pendant vingt années. La guerre qui vient d'aboutir à ce tragiqup denoùment, cette guerre si courte et cependant si terrible et si féconde en œuvres de destruction, n'est pas encore officiellement terminée. Strasbourg et Metz résistent toujours. L'armée du prince royal de Prusse continue sa marche sur Paris ; mais de tous côtés on fait des vœux pour la paix; on aspire au moment où la France et l'Allemagne, renonçant à une lutte sanglante, rendront leurs populations aux travaux réparateurs et civilisateurs que la guerre a brusquement paralysés.

L'heure de l'intervention des puissances neutres a enfin sonné, ou

lout au moins approche. 11 appartient non-seulement aux frouvernements des États roslùs en deiiors du coiillit île tenter un vigoureux efFort pour amener les deux helligt^rants à déposer les armes, mais encore à l'opinion publique de faire entemlre sa voix trop longtemps dominée par le bruit du canon. Il appartient à la presse, écho de l'opinion publique, (le réclamer la paix dans l'intérêt do l'Europe et du monde, dans l'intérêt des belligérants eux-mêmes.

Nous venons user de ce droit et remplir ce devoir, décidés h dire la vérité aux vainqueurs comme aux vaincus, mais sans nous faire illusion sur la portée de nos paroles. Si sensé que soit notre langage, si raisonnables que soient nos conseils, il est à craindre que les bclli" gérants n'y prêtent pas l'oreille. Les passions que la guerre a surexcitées sont montées à un loi diapason d'exaltation, que la raison et l'équité ont peu de chances d'apaiser d'une part la fièvre de la victoire, de l'autre la fièvre de la défaite.

L'Allemagne, fière d'un succès qui a dépassé toutes ses espérances, est en proie à l'ivresse du triomphe. Il lui est difficile d'être juste.

La France, plus excusable encore, ne se rend peut-être pas compte ■ l<>s nécessités de sa situation. Elle ne voit que le malheur qui la frappe, et s'irrite des humiliations que vient de lui infliger nn gouvernement maudit, dont elle est appelée à payer les fautes.

Dans ces conditions, il est aisé de concevoir que l'un des belligérants ne soit pas plus disposé que l'autre à supporter la vérité. Qnoi qu'il en soii, nous pensons qu'il faut la dire.

néji nous l'avons dite, non-seulement depuis que la lutte est engagée, mais avant que la guerre fût déclarée. Nous n'avons pas hésité à reconnaître que la Prusse avait été provoquée. Nous avons flétri celte trnerre, non pas seulement parce que l'occasion était mal choisie, mais parce que cette guerre était impie, parce qu'elle mettait aux prises et condamnait à des haines mortelles deux peuples faits pour s'aimer, pour se délier seulement dans les champs clos des sciences et des arts, de l'industrie et du commerce, pour se disputer la prépondérance dans les tournois (lu travail. Ce n'est pas la Prusse qui a cherché querelle à la France. C'est le gouvernement impérial qui, dans un intérêt non pas national et l'i"inçais, mais exclusivement dynastique, a voulu la guerre à tout prix, parce qu'il se flattait de ressaisir le pouvoir absolu en abaissant leVival qui vient de l'anéantir.

Cette provocation a valu à la Prusse, injustement attaquée, uu allié dont le concours avait manqué à la France asservie, mais que la France libre et rendue à elle-même ne tardera pas à retrouver : nous voulons jiarler de l'élan national, de cette flamme patriotique qui s'est allumée dans toutes les âmes et qui, mieux que toutes les constitutions et tous les traités, mieux que le fer et le sang de 1866, a fait l'unité de l'Allemagne et resserré pour jamais les liens de la grande patrie allemande.

iVest la Prusse que l'empire menaçait. C'est l'Allemagne qui est victorieuse.

Sa victoire lui a coûté de grands sacrifices. Elle en demande r<jparation. Elle en a le droit. Non contente d'avoir glorieusement repoussé l'agression d'hier, elle veut empêcher l'agression de demain; elle veut conclure une paix durable. C'est justice, et l'r.urope entière est intéressée à ce que ce but soit atteint.

Mais quelle est ici la mesure de la justice ï A quelles conditions la paix pourra-t-elle avoir ce caractère de durée que toiit le monde veut lui assigner?

Si l'on s'en rapporte au sentiment presque unanime de la presse allemande, une paix qui n'aurait pas pour base un accroissement de territoire au profit de l'Allemagne et au détriment de la France serait >me duperie, une garantie illusoire de sécurité pour l'avenir. Ce sont là de ces exagérations et même de ces aberrations qu'explique, sans les justifier, l'ivresse de la victoire. Nous avons déjà protesté contre cette opinion qui s'est affirmée en Allemagne dans de nombreux articles do journaux et dans les délibérations solennelles de plusieurs associations publiques et privées. Nous tenons à renouveler cette protestation à laquelle l'Allemagne s'associerait sans doute s'il ne s'agissait pas d'ellemême et si elle était de sang froid .

Le démembrement de la France serait une injustice et nne grande faute .

Une injustice, disons-nous, et, pour nous contredire, qu'on ne nous objecte pas que l'empire vainqueur n'aurait éprouvé aucun embarras à faire main basse sur la rive gauche du Rhin. D'abord il ne s'agit plus de l'empire. 11 est mieux que vaincu, il est mort, et l'on peut être certain que la France, deux lois sa victime, est pour toujours guérie de cette maladie inconstitutionnelle. Et puis, que signifie cette théorie des représailles de peuple à peuple, cette application du talion à la politique? Vous vouliez me voler, je vous vole. Ouelle est la valeur de ce raisonnement? Si l'empire vainqueur avait voulu ravir à l'Allemagne les provinces rhénanes, dont le patriotisme est essentiellement allemand — elle> viennent d'en donner d'éclatantes preuves — nous aurions sévèremenl jugé cette annexion, ce rapt. Chaque fois que cette malheureuse oenîîéo s'est fait jour en France, nous l'avons condamnée dans l'intérêt de la paix, mais surtout au nom de la justice et du droit.

Nous inspirant des mêmes principes, nous sommes donc autorisé? aujourd'hui à blâmer tout projet d'annexion en sens inverse, à condamner avec la même énergie toute idée de diminution du territoire français. Nous la blâmons au nom de Fesprit moderne, car s'il est une conquête de l'esprit moderne, c'est la négation de l'esprit de conquête. Peut-être notre naïveté excitera-t-elle les dédaigneux sourires de certains philosophes allemands qui. depuis les succès île leurs armes.

ne connaissent plus d'autre droit que celui do la force ; mais nous ne pouvons nous décider à admettre cfu'une nation victorieuse, si légitime et si complète que soit sa victoire, ait le droit de traiter à son gré les populations au milieu desquelles ses armées se sont installées et maintenues, le droit de se les attribuer sans s'inquiéter de leurs vœux, le droit de les parquer dans tel ou tel fitat. comme on fait d'un troupeau dans telle ou telle cfable.

Si la conquête ne prenait que la terre, passe encore ! mais on n'annexe pas une province sans la population qui en vit et en fait la richesse, et celte population, alors surtout qu'elle n'est pour rien dans la guerre et dans ses conséquences, ne mérite pas d'être assimilée à un vil bétail changeant de propriétaire parce que son premier maître a perdu son procès.

11 y a là plus qu'une question de droit, il y a une question do dignité humaine. Et ce n'est pas pour nous un argument de circonstance : c'est un principe supérieur, immuable, auquel nous avons été invariablement fidèles, que nous opposions aux ambitieuses visées du cbauvinisnie bonapartiste, que nous eussions proclamé en face des armées française? victorieuses, et que nous avons le droit et le devoir de maintenir contre les appétits que la victoire a aiguillonnés en Allemagne.

La presse allemande elle-même comprend si bien l'iniquité de telles représailles, elle sent tellement ce que l'idée de conquête a d'antipathique au génie moderne et d'inconciliable avec le respect de la dignité humaine, que, désertant le terrain des principes et du droit absolu. elle se place uniquement sur le terrain de la politique pratique. Elle raisonne en fait, et cherche à démontrer que la possession de la ligne des Vosges, l'annexion de l'Alsace et même d'une partie de la Lorraine, sinon de la Lorraine tout entière, sont pour l'Allemagne des garanties strictement nécessaires de sécurité, pour l'ilurope les seules conditions qui puissent asseoir la paix sur des bases solides et durables.

Ces c(>nsidérations utilitaires ne sont pas plus favorables à la thèse allemande que les considérations de justice et d'équité, et loin de sauvegarder sa tranquillité et celle du monde, l'Allemagne s'exposerait, en abusant de sa victoire, à de perpétuelles inquiétudes, et elle déposerait sur le sol européen des ferment? rie cfuerre qui (''clateraient infailliblement tôt nu tard .

Un lit dans le TagpR-Prmse de Vienne, du 13 septembre 1870, r^rtielc suivant :

La guerre va-t-elle finir ou bien commence-t-elle vraiment' La catastrophe du 2 septembre a complètement modifié la face des choses. Le

gouveriu'iiiciit auquel le roi Guillaume, d'après ses propres déclaration?, faisait seul la guerre n'existe plus; la Prusse reste en présence d'un peuple qu'elle assurait ne vouloir point combattre. Les journaux allemand? s'efforcent de faire prendre le change sur les valeureuses résolutions delà Francîe; ils les traitent de pures fanfaronnades. C'est s'abuser étrangement. Ce que l'on gagne à fouler aux pieds un peuple qui ne veut point se soumettre, liuit millions d'Espagnols l'ont de 1808 à 1813 fait comprendre à >'apoléon I". Ils n'avaient plus d'armes ni d'armée; beaucoup de gens autour d'eux, des libéraux mêmes se ralliaient au \ainqueur, le pays et les places fortes étaient occupés ; ils ne cédèrent point, et les guérillas firent perdre plus de monde aux Français qu'il ne leur en avait fallu pour écraser les armées espagnoles.

La France compte neuf millions d'hommes, son territoire est étendu, ses ressources sont pour ainsi dire inépuisables, elle a deux mers pour se ravitailler. Elle peut indéfiniment continuer la guerre si elle y est résolue, et cette résolution lui est facile, car elle peut compter finalement sur la victoire.

Que lui opposera-t-on ? Bismarck n'a jusqu'ici présenté à l'Allemagne que le beau côté de la médaille; découvrons-en le revers.

Le roi Guillaume a franchi la frontière française avec 900,000 hommes. Combien en reste-il? combien sont encore capables de faire la guerre''

Le 28 août, 150,000 Allemands blessés ou malades se trouvaient dan? les hôpitaux. A cela il faut ajouter les milliers de blessés renvoyé? dans leurs familles ou recueillis dans les maisons particulières ; le? milliers qui gisent sur la terre française ; les 100,000 hommes au moins qui depuis lors sont tombés devant Metz et Sedan. 11 résulte de documents officiels publiés récemment que, par suite des marches forcées des derniers jours, un très-grand nombre de soldats sont atteints d'^ maladies de pieds. Ils doivent être ajoutés au chiffre des non-valeurs. On peut sans exagération évaluer à 400,000 hommes les pertes de l'arméf allemande depuis le commencement de la guerre, morts, blessés ou malades. Sans doute on fera de nouvelles fournées d'hommes, et il est possible peut-être que l'on se rapproche du chiffre primitif; mais on n'arrivera à combler les vides qu'avec les derniers bancs de la landwehr, et encore si l'on parvenait à jeter ainsi en France quelques centaines de mille hommes, ce serait un dernier et suprême effort.

Sans doute il est probable qu'il n'y aura plus de rencontres aussi meurtrières que celles des derniers temps, mais il est établi que l'armée allemande, indépendamment des pertes subies sur le champ de bataille, s'affaiblit chaque semaine de cinq pour cent de son effectif, et cet état de choses ne pourra qu'empirer avec le temps et la mauvaise saison.

Et combien de temps enfin l'Allemagne pourrait-elle endurer la privation du plus pur de ses forces? \.e nombre des pères de famille atteint au moins la moitié de l'effectif actuel de l'armée. Combien de

temps CCS familles pourront-elles se passer de leurs soutiens? combien lie temps les communes, dépouillt'cs de leurs forces productives, pourront-elles pourvoir à leur existence ? Ajoutez encore les frais énormes de l'entreticu de l'arniée, dout une faible partie seulement est couverlf par les réquisitions de jruerre.

Voilà où en sont les choses, bien loin, on le voit, du ])oint où les montre l'orgueil des Prussiens. Sans doute, ils se sont glorieusement Irayé la route, mais le retour présentera de bien autres difficultés! Ils voient devant eux: le dernier triomphe, ils espèrent planter leur étendard sur les tours de Paris; il n'eu est pas moins vrai que désormais leur destinée n'est i»lus dans leurs propres mains ; elle dépend uniqm>ment de la volonté de ces Français si dédaignés par eux. Qwe la l'raiici résiste, et le roi Guillaume se trouve dans cette alternative pénible, de partir sans avoir pu signer la paix en ravageant la France, ou de poursuivre le complet asservissement de cette nation : tentative dans laquelle ses forces, si grandes qu'elles soient, seront épuisées avant celles de la France.

l^es considérations semblent donner quelque vraisemblance au projet que des rumeurs venues de Berlin attribuent au roi Guillaume, de rétablir sur le trône son prisonnier Napoléon. De cette manière seulement il pourrait échapper à une situation sur les dangers de laquelle lui et «es conseillers ne peuvent se faire aucune illusion. 11 dévoile ainsi les projets détestables qu'il couve dans le secret de son cœur. La France, cette France si violemment haïe, ne serait plus seulement vaincue, mais humiliée, chargée d'une honte sans exemple, enfouie dans la poussière, raillerie éclatante jetée aux âmes pieuses et justes, avertissement à tous l(^s égarés qui ont prêté l'oreille à l'Évangile de liberté que révélait ;mi monde cette nation abandonnée du ciel.

La France, ce n'est pas seulement un empire, une nation, c'est l'idée vivante de l'affranchissement, de la dignité humaine, de l'indépendance et de l'humanité.

Il V a malheureusement un point faible dans tous les raisonnements prussiens: ils reposent uniquement sur cette pensée; « La France m' ri'-sistera pas. » Si pourtant la France résiste, si elle reste inébranla- Ide, si elle ne veut vous concéder que juste assez de terre pour enterrer vos morts, qnf> forez-vous?

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