‹ Journal du siége de Paris. Décrets, proclamations, circulaires, rapports, notes, renseignements, documents divers officiels et autres publiésChapitre 91 sur 97 · TABLETTES AU JOUR LE JOUR · texte numérisé non relu

TABLETTES AU JOUR LE JOUR

Le journal le Figaro a publié sous le titre précité un résumé tres-habilement fait des principaux événements du siège. Nous [frminerons chacun de nos volumes par un emprunt fait à ces. curieuses et piquantes tablettes qui ont été rédigées par MM. Alfred d'Aunay, Emile Blavet, Philippe Gilles, Théodore d(> Grave, Gustave Lafargue, Francis Magnard, Albert Millaud, •Iules Prével, A. de Saint-Albin (Piobert îMilton) et Yvan de Woestyne, tous rédacteurs du journal de M. de Villemessanl,

COMBAT DE CHATILLOX. — C'est aujourd'hui que Paris a pour la première fois entendu sérieusement parler la poudre. L'émotion a été grande et les bruits les plus divers ont circulé sur le résultat de cette journée, dite bataille de Châtillon, qu'un rapport officiel de M. Gambetta, pour copie conforme du rapport militaire, réduit à ses justes proportions.

Une reconnaissance opérée par la division d'Exéa du côté de Choisyle-RoJ avait préparé l'avant-veille l'opération de ce jour. Aujourd'hui, à la pointe du jour, le général Yinoy a fait une reconnaissance importante en avant de ces positions vers Châtillon et Clamart. Il a rencontré des masses imposantes dissimulées dans les bois et dans les villages, et après un engagement assez vif a dû se replier en arrière. L'aile gauche de ses troupes s'est maintenue â Villejuif ; la droite, après avoir pris la redoute en terre élevée sur le plateau de Châtillon, a soutenu longtemps le feu de l'ennemi, et ne s'est retirée que vers quatre heures du soir, après avoir fait enclouer les huit pièces qui étaient en position dans la redoute. Le général Ducrot a témoigné beaucoup de résolution et de constance. L'artillerie et la garde nationale mobile ont montré une grande solidité.

Lt'après une note complimenteuse du rapport, notre artillerie a fait subir de grandes pertes cà l'ennemi : c'est la garde nationale mobile qui a eu les honneurs de la journée. Malgré le bruit qui en a couru, l'ennemi ne nous a enlevé ni un canon, ni une mitrailleuse.

« Des ordres, disait encore le rapport, sont donnés pour que les troupes se concentrent définitivement dans Paris. >^

toile note, accueillie avec une certaine émolion dans le public, avait

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été interprétée dans un sens extrêmement défavorable; elle n avait trait en définitive qu'à une nécessité stratégique cl dans l'Iiypothôse qui ne s'est point confirmée d'un mouvement en avant des Prussiens contre le fort de Montrouge.

ASPECT DK PAP.IS. — Dès le matin, des groupes nombreux se forment sur tous les points. On est dans l'attente d'un événement sérieux. Dans les quartiers voisins des fortifications, on suit avec curiosité l'établissement des premii'-res barricardes sous les ordres de llochefort o de son lieutenant l'Iourens. On raconte que la destitution du général Ambert aurait été motivée par son refus de crier : Vive la République!

Vers midi, une grande émotion se répand dans la ville. Des fuyards, qui descendent le boulevard Saint-^Iichel, tête luic et sans armes, les vi^tements souillés de poussière, parlent du combat de Cliàtillou comme d'une déroute elîroyablc. Grâce à rcxcellcnt esprit delà population parisienne, la panique ne s'est point propagée. Des gardes nationaux indigaés arrêtent les fuyards. On s'aperçoit, à voir leurs cartouchières pleines, qu'ils ont fui sans tirer un coup de fusil. Ils sont conduits à la prison militaire aux acclamations de la foule. On assure que plusieurs des bataillons engagés se sont débandés sur la fausse interprétation d'un commandement. Telle serait l'origine de la panique en question.

Par bonheur, cet exemple n'a eu que de rares imitateurs, et les mobiles bretons, entre autres, sont allés au feu avec l'intrépidité de troupes aguerries. Un officier disait à l'un des prêtres qui sont resto.s près de nos troupes tant (|ue le combat de Chàtillon a duré : • Si tous les soldats s'étaient battus comme la mobile bretonne, l'artillerie et presque toute la ligne, nous avions un beau succè.':. »

f)ans la soirée, grande émotion sur le boulevard. On fait nne chasse active aux espions prussiens qu'on a le tort de voir un peu partout. La brasserie Dreher, rue Lafayette, est envahie par la foule. On prétend que, du sommet de la maison, des signaux sont échangés avec l'ennemi, dans la direction de Saint-Cloud. Une descente faite par un piquet de sarde nationale ne produit aucun résultat.

lioulcvard des Italiens, la police fait une rafie des demoiselles qui encombrent le trottoir. Le public demande que les cafés soient fermés à dix heures et demie. La garde nationale donne immédiatement satisfaction à ce vœu d'ordre public.

Paris, dès ce moment, offre l'apect morne d'une petite ville de province.

Mkmento. — Les journaux et imprimés ne sont plus admis au départ de la poste. Les lettres ordinaires! sont seules reçues. — M. Galtierlîoissière est chargé de rétablir les devises républicaines sur les monuments publics. — La garde mobile procède à la réélection de ses officiers. — On dit que M. .Iules Favre est parti pour le quartier général du roi

de Prusse dans le but d'entamer des négociations pour la conclusion d'un armistice. — Le papier commence à manquer, l'Officiel ne paraît plus que sur une seule feuille. — Le général Cambriels, échappé de Sedan et arrivé à Taris, repart pour Bclfort. — Les ponts de Sèvres et de la Grande-Jatte ont sauté. — Le bureau des ambulances, installé à rilôtel-de-Ville, décide que le drapeau de la Convention de Genève ne sera désormais accordé qu'aux personnes pouvant disposer de six. lits. — Auguste Villemot, le plus ancien collaborateur du Fiçiaro, meurt subitement d'une congestion cérébrale. — On annonce aussi la mort du vaudevilliste Alexandre Flan. — Le Combat, journal de M. Félix l'yat. ouvre une souscription à 5 centimes pour offrir un fusil iVhonneur au soldat français qui touchera le roi de Prusse.

ASPECT DE PARIS. — La vie d'intérieur est morte. Paris est tout entier aux remparts ou dans la rue.

Aux remparts, les gardes nationaux font avec une patriotique énergie le rude métier de soldats. Dans la rue, les citoyens se groupent par masses compactes et se communiquent les renseignements qu'ils ont recueillis sur le combat de la veille. On discute avec passion, on exalte la bravoure des mobiles, on flétrit la lâcheté des fuyards, et l'on applaudit à la décision gouvernementale qui les renvoie devant un conseil de guerre.

Le départ de .AI. Jules Favre pour le quartier général du roi do Prusse est diversement interprété. Il court des bruits de paix et d'armistice qui mettent en émoi les quartiers de Belleville, de Montmartre et des faubourgs Saint-.\ntoine et du Temple. Des officiers de la garde nationale de ces quartiers se rendent à l'Ilôlel-de-Ville pour protester contre l'attitude prise dans cette question par le Gouvernement de la défense nationale. Une députation des clubs se joint à la manifestation. M. Jules Ferry la reçoit et, après quelques explications, promet que le Gouvernement délibérera le lendemain sur les diverses questions qui lui ont été soumises.

Dans la soirée, la chasse aux espions prussiens continue. C'est une raonoraanie. On voit des signaux suspects dans toutes les lumières qui paraissent aux fenêtres. On fouille, sans résultat, plusieurs maisons, de la cave au grenier. A dix heures et demie, tout rentre dans le repos. Paris qui, à ce moment-là, commençait à vivre, a des airs de nécropole.

Mémento. — 80,000 hommes occupent Versailles. — La première livraison des Papiers de la famille impériale est mise en vente. — L'avenue de l'Impératrice prend le titre d'avenue Uhricli et la rue de Morny de rue Mac-Mahon. — Les gardiens de la paix publique, qui remplacent les sergents de ville, font leur apparition dans les rues. — On ins-

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talle des scmapLorcs sur lu tour >^aiul-Jacques cl le dôme du l'aulliéou. — M. Mottu est nommé maire du W" arrondisscmeut. — LU commeiicenient d'iucendie se manifeste à Viucenues. Dix minutes après on est maître du l'eu. — Un enterre Auguste \ illemot à Saint-Gernuiin-des-Prés; malgré la gravité des circonstances, tous ceux qui occupent une place dans la presse parisienne ont tenu à honneur de rendre les derniers devoirs à celui qui fut un homme d'esprit cl un honnête homme.

MERCREDI 21 SEFTEMBRE.

ASPECT 1)1:] PAIlIS. — La fière et patriotique déclaration du Gouvernement est l'objet de toutes les préoccupations. Un sent bien qu'elle ne peut avoir qu'une signification : la lutte à mort. Les belliqueux quand même sont dans l'enthousiasme ; les modérés trouvent que cette note est peut-être un peu trop tranchée, un peu trop absolue, et qu'en se réservant de faire un appel à la nation qui eût eu ii se prononcer sur les véritables bases du traité, et, en dernier ressort, à décider de la paix ou de la guerre, le Gouvernement se serait ouvert une voie plus facile pour mener à bonne fin les pourparlers qui allaient s'engager.

De nombreuses manifestations ont eu lieu, sur tous les points de l'aris, en l'honneur du soixante-dix-huitième anniversaire de la République. Un semble vouloir faire de cette date le point de départ de notre régénération. C'est une sorte de renouveau qui donne de l'espoir aux plus découragés. L'aspect de Paris s'en ressent; la joie est sur tous les visages, et les prophètes de malheur sont assez mal reçus.

Mémento. — Tous les maires de Taris font poser sur les murs de leur arrondissement des affiches où ils font appel au courage et au patriotisme de leurs administrés. — Sur la porte de toutes les crémeries, on lit cette inscription : Fermé pour cause de manque de lait. — La Banque décide qu'en cas d'invasion, les billets seront perforés par le milieu pour en détruire la valeur. — Trois mille gamins de quatorze à dix- huit ans traversent le boulevard, drapeau en tête, et chantant la Marseillaise : ce sont de nouveaux enrôlés, les Pupilles de la République. — De par M. Arago, le fronton du nouvel Ûpéra a fait peau neuve; on y lit: « Académie na(iO?ia/e de musique. »

JEUDI 22 SEVTEMB RE .

ASPECT DE PARIS. — Paris est fixé désormais et se prépare à tous événements ; après la note de VO/Jioiel, il comprend que, s'il est vainqueur, Bismarck payera cher son outrecuidance, et que, s'il est vaincu, l'Europe lui rendra cette justice qu'il a fait tout ce que l'honneur permettait de faire pour arrêter l'efi'usion du saug.

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Mails l'aprùs- midi, deux mille yanles nationaux caviion envahissent la place de rilôtel-dc-Ville pour protester contre l'arroyanle répon.-c du chancelier ledéral et demander le renvoi des élections jusqu'au joui' où le sol français sera purgé des Prussiens. On jure de rester lidèlc au programme tracé par M. Jules l'avre, à quoi -M. .Iules i'avre ajoute : « Nous sommes un gouvernement de défense et non de capitulation I » -M. Henri Uochefort déclare que, le soir même, on commencera les barricades dans Paris, et la manifestation se sépare pacifiquement aux cris de : Vive Irf République ! -Mort aux Prussiens !

Ce qui alfecte particulièrement le Parisien, c'est l'annonce qu'on va détruire son cher bois de Boulogne. La butte ^lortemart a déjà brûlé. La hache fait rage dans les allées nombreuses où campent divers régiments de marche. Jamais la Muette n'avait si bien mérité son nom : cette belle résidence sert de casernement aux anciens sergents de ville, organisés en corps spécial. Hélas !

Nous n'irons plus au bois, Les taillis sont coupés !

AlË.^it:NTO. — Lu chemin de fer américain est établi sur le chemin de ronde des remparts pour le transport des munitions et des grosses pièces d'artillerie. — Ln des fuyards de Châtillon tire sur un capitaii;c de la garde nationale qui veut l'arrêter; il est fusillé sur-le-champ. — Les employés de la mairie se constituent en un bataillon de garde nationale, spécialement destiné au service de l'Hôtel-de-Yille.

AFFAIRE DE VILLEJUIF. — La lutte s'accentue. La division Maud'huv prend définitivement possession de Yillejuif, du Moulin-Saquet et des Hautes-Bruyères. Après un feu soutenu de plusieurs heures, nos batteries de campagne, protégées par le tir des forts, ont réduit au silence les batteries prussiennes et empêché les travaux que l'ennemi cherchait à établir vers Bagneux. Les pertes sont considérables.

Diverses reconnaissances dirigées en avant du fort d'issy, vers le Bourget et du côté de Pierreiite fournissent aux troupes et aux gardes mobiles l'occasion de montrer leur bravoure et leur belle tenue. Les Prussiens abandonnent leur position devant Saint-Denis, mais on constate qu'ils établissent de nombreux travaux vers Argenteuil, oii ils se massent au nombre de quarante mille environ.

ASPECT DE PARIS. — On s'arrache YOfficid sur le boulevard. On lit tout haut, avec des frémissements de colère, l'admirable rapport de M. Jules Favre, et l'on n'a qu'une voix pour reconnaître que la démarche du ministre des affaires étrangères était rigoureusement conforme à notre honneur. L'opinion estunanime à cet égard ; elle l'est aussi pour reconnaître

<fuc l'ans doit rompre désormais avec ses crromculs (juolKlicUf. houL plus de promenades militaires, plus de manifestations tumultueuses, ;; la statue de Strasbourg ou ailleurs! (jue tout le monde travaille ci. obéisse ! Une discipline très-sévère dans les rangs, uue abnégation généreuse hors des rangs, — tel est le mot d'ordre qu'on se passe de bouche eu bouche et grâce auquel on espère déjouer les plans de Bismarck et y introduire cet élément inconnu avec lequel il n'avait pas compté et qui bouleversera toutes ses combinaisons.

Déjà, d'ailleurs, la justice a parlé, le droit a son tour, et le combat de Villejuif, livré le matin même, a été la digne réponse que méritait l'orgueil insensé de la Prusse.

L'esprit de la population est excellent, et ces heureuses dispositions sont l'orlihées encore par le départ du premier ballon qui emporte a nos chères familles les lettres tant attendues, — Irenlc à quarante mille environ 1

Bien des regards attendris ont suivi ce courrier dun nouveau genre, dans toutes les rues, sur toute la ligne des boulevards, des masses de curieux désignaient à la foule ce palladium volant qui, poussé par un vent favorable, portait à nos pauvres absents la meilleure partie de nous-mêmes.

Un dormira bien, celte nuit, ù l'aris.

Mémento. — Trois ballons lumineux inaugurent un système d'éclairage destiné k reconnaître les positions de l'ennemi. — On annonce la mort de Mme Henri i'otier, l'ex-cantatrice de l'Opéra-Comique. — Sous le commandement de M. l'erelli, s'organise un corps de francs-tireurs non soldés, dits /c'< Carabiniers j)arisiens. — Ou installe sur la butte Montmartre les puissants appareils électriques de M. Bazin; la fameuse tour Solferino tombe sous la pioche des démolisseurs. — Chaque soir, uu spectacle touciiant se renouvelle aux pieds des remparts : des femmes d'ouvriers y attendent leurs maris et s'en retournent en portant leur fusil. Inutile de demander à ces braves gens s'ils font bon ménage.

ASPECT DE PAlîIS. — L'ajournement des élections municipales et pour l'Assemblée constituante cause une certaine émotion. Maison en prend facilement son parti, et la situation que nous crée l'échec de M. Jules !• avre dans sa tentative auprès de la Prusse relègue cette préoccupation au deuxième plan.

Avec cette mobilité qui lait le fond de leur caractère, les Parisiens cherchent une diversion à leurs inquiétudes poignantes dans la lecture des Papiers de la famille impériale. On s'arrache le premier fascicule ; ou le lit, on le commente tout haut ; le cas de M. Devienne et de la Bellanger provoquent des saillies et des quolibets de tout genre. Vatls

yuuaillciir ut spirituel muiitre le l)out de l'oreille. 11 lait des mots, donc il se porte bien. Ce lascicule est le i^ros événement de la journée et de la soirée.

Mememo. — Ou met les scellés chez .M. Couueau. — Une l'ausse joie : le Réveil annonce que le service sur la ligne d'Orléans est rétabli. Hélas ! ce n'est qu'un canard... à la vapeur. — Un grand parc d'artillerie est installé dans le jardin des Tuileries.

ASPECT DE PARIS. — Paris sera toujours Paris I Est-il vrai que nous soyons bloqués? On ne le dirait guère à voir la physionomie des boulevards, de la Madeleine à la Bastille. On dirait un des beaux dimanches d'automne où la population profite des derniers rayons d'un cbaud .soleil. Par la grande variété d'uniformes qui bigarrait cette foule endimanchée, on eût pu se croire en temps de paix.

Le dimanche, du reste, il y a comme une sorte d'armistice tacitement convenu. Guillaume ne travaille pas ce jour-là ; le soudard mystique fait ses dévotions et écrit à Augusta les victoires qu'il a ou n'a point remportées.

Me.mento. — Départ d'un deuxième ballon, emportant 100 kilog. de dépêches et un grand nombre d'exemplaires du rapport de M. Jules Favre. — Les membres du corps diplomatique, réunis chez le nonce, décident qu'ils ne quitteront Paris qu'à la dernière extrémité. — Ou perce un puits devant la rotonde de l'Institut, les ingénieurs ayant découvert en cet endroit une nappe d'eau potable.

ASPECT DE PARIS. — Une scène étrange et douloureuse s'est passée cette après-midi. Vingt et un jeunes soldats appartenant au 2"/' de ligne, campé près de Gourbevoie, avaient déserté en entendant Partillerie du Mont-Yalérien; ils ont été arrêtés aux remparts par la garde nationale, qui s'est mise en devoir de les conduire à la prison militaire du Cherche- Midi; mais l'indignation de la foule imposa d'abord à ces malheureux une éclatante punition.

Leur capote fut retournée et leur képi placé la visière en arrière ; ensuite on suspendit à leur cou un écriteau en carton blanc où on lisait, au-dessous de leur nom :

« Misérable lâche, Qui a déserté son poste devant l'ennemi, mérite que tout citoyen lui crache à la figure. »

Quelques gamins ont eu le triste courage de profiter de l'autortsation

accordée, et ces malheureux, le visage souillé, la tète baissée, délihiient aux huées d'une foule sans pitié, qui bien évidemment pourtant n'était pas tout entière composée de héros.

La soirée a été signalée par une scène d'un autre genre, mais fort caractéristique. Les citoyens réunis en assemblée populaire, sous la présidence d'un M. Yésinier, dans la rue de l'aris, à Bclleville, ont demandé la révocation du maire du 19'^ arrondissement, un M. Richard, d'ailleurs fort obscur, et, ce qui est vraiment comique, la mise en accusation de M. Godillot, le fabricant bien connu d'équipements militaires.

M. Godillot, sur la dénonciation d'un .M. Mercadier, était prévenu du crime de haute traliison pour avoir empêché ses ouvriers d'accomplir leurs devoirs de citoyens et de faire leur service de gardes nationaux, ainsi que pour avoir organisé un corps spécial à sa solde. Considérant, d'autre part, que Vexploitation à outrance, Voppression, le servage ( sic ) dans lequel M. Godillot tient ses ouvriers, est incompatible avec les institutions républicaines, l'assemblée décrète que ledit sieur Godillot sera arrêté par les citoyens, à qui la garde nationale devra prêter concours, que les ateliers, outillage, marchandises et matériel lui appartenant seront expropriés au profit de la nation, pour cause d'utilité publique, moyennant indemnité, il est vrai.

L'assemblée de la rue de l'aris poussa la délicatesse jusqu'à vouloir bien signifier cette décision au gouvernement provisoire.

Un immense étonnement accueillit l'audacieuse usurpation de ce club. Disons bien vite, pour terminer ce petit épisode, qu'il n'eut d'autres suites qu'un échange de lettres et de notes. Les ouvriers de la maison Godillot protestèrent contre les allégations qui servaient de base à l'accusation et les détruisirent une à une. Au milieu de la discussion théorique que soulevèrent plusieurs journaux à ce propos, on remarqua une lettre d'un M. Lavalette, déclarant que le seul moyen de régler la question sociale était l'expropriation pour cause d'utilité publique des grandes exploitations et le remboursement par annuités du capital.

Bien que non suivies d'effet, ces excitations ont uu coté dangereux, parce qu'elles pourraient surexciter les esprits à un moment où les denrées subissent une augmentation qui pèse lourdement sur la classe ouvrière.

Le lait a disparu pour ainsi dire. Les œufs coûtent cinq sous pièce, le beurre salé cinq francs la livre ; les graisses et saindoux ont monté de un franc à deux francs ; le fromage s'épuise aussi bien que le beurre frais, et le jambon est coté six francs le kilogramme. Nous ne parlons pas de la viande, dont à ce moment même on prépare la taxe. Le charbon aussi diminue comme quantité et augmente comme prix.

Chacun, bien eutcudu, accumule les provisions ; on cite un grand épicier du boulevard Scbastopol qui a réalisé en un seul jour une recette de soixante-six mille francs.

l'ar contre, les chevaux sont pour rien; des bètes valant de 1,500 à 2,000 francs ont été vendues pour 100 francs au Tattersall; quant aux chevaux étiques des petits commerçants, on les donne eu guise de pourboire, et parfois on les refuse.

Mémento. — On prend des précautions dans les monuments et dans les établissements publics pour l'éventualité d'un bombardement. Le groupe du Chant du départ, à l'Arc de Triomphe, sera notamment protégé par des matelas et des terrassements. — Les communications aériennes sont poussées avec activité. Malgré le départ des deux premiers ballons, il reste encore 850,000 lettres à envoyer. — La Gazette des Tribunaux annonce que le décret qui défère disciplinairement M. le premier président Devienne à la Cour de cassation ne recevra son exécution qu'à la fin des vacances et de l'investissement de Paris. — La iifiuc internationale de la paix tente auprès de la reine de Prusse une démarche pacifique à laquelle celle-ci répond par ces phrases piétistes dont son mari a l'habitude. — Le bruit court à Paris de la mort d'Alexandre Dumas père, qui serait décédé en Normandie. — M. Victor Bois, chef du cabinet du ministre des travaux publics, succombe aune maladie de cœur. C'est lui qui avait fait effondrer les écluses de la Marne et veillé à tous les travaux de mine et de sape qui se sont exécutes autour de Paris.

ÂSi'EGT DE PARIS. — Vers midi et demi, une épaisse colonne de fumée, compacte et noirâtre, vient obscurcir le ciel radieux dont nous jouissons malgré la saison avancée. Grand émoi dans Paris ! C'est la foret de Bondy qui brûle, disent les uns. Non, répondent les autres, c'est l'usine à gaz de Pantin qui flambe.

En réalité, c'était le dépôt des huiles de pétrole emmagasinées autour du lac des Buttes-Ghaumont qui avait pris feu. L'incendie a été promptement localisé. 11 est dû à l'imprudence d'un ouvrier qui a fumé sa pipe et jeté des allumettes auprès de ce dépôt. Dans un récit que le Rappel publie de cet accident, on voit figurer pour la première fois M. Gustave Flourens avec le titre fantastique de major de remparts., qui va bientôt prendre les proportions d'un événement.

L'esprit public continue, d'ailleurs, à avoir le patriotisme inquiet. Le parti avancé poursuit son travail contre le Gouvernement, et un certain nombre de chefs de bataillon de la garde nationale, ceux qu'on appelle les chefs de bataillons politiques, sont allés à l'Hôtel-de-Yille réclamer d'urgence les élections municipales.

11 leur a été répondu que ces électious avaient été ajoui'uées sur le désir d'autres chefs de bataillon.

Dans un autre ordre d'idées moins grave, on se raconte, avec force commentaires, qu'un lactiounaire, de garde aux remparts, a étu enlevé par une fausse patrouille. Vérification faite, on apprend tjue factionnaire et patrouille étaient de braves gens en brindezingue.

11 n'y a pas grand mal à cela ; mais, sur quelques points, on regrette que les sédentaires de garde aux remparts charment un peu trop les ennuis du poste par la dive bouteille.

Pour remédier à cette fièvre des esprits inoccupés, .M. Sarcey commence, dans le Gaulois, une campagne qui sera fort discutée pour demander la réouverture des cafés (après dix heures et demie du soir) et celle des théâtres qui voudraient baisser les prix et pourraient se contenter d'avoir peu de monde.

Mémento. — On accusait M. Kdouard Thierry d'avoir, par cléricalisme, voilé la statue de Voltaire qui orne le vestibule du Théâtre-Français transformé en ambulance. On apprend que M. Thierry a tout simplement fait empaqueter l'homme au rictus, dans l'éventualité des accidents qui pourraient survenir. — Le peuple commence à se monter contre les bouchers et autres vendeurs de denrées. Une boutique de charcuterie du faubourg Montmartre est fermée d'autorité et sur les volets on écrit : Voleur. — On prête à l'Académie française l'intention d'annuler l'élection de M. Emile OUivier. Ce bruit, peu à l'honneur de l'Académie, ne s'est point confirmé.

ASPECT DE PARIS. — L'agitation pour les élections municipales continue; le Réveil, le Combat et la Patrie en Jan<icr entonnent chaque jour la trompette en l'honneur de cette idée. On lui donne une importance en tirant de la boite à surprises le vieux Ledru-ltollin. Ce revenant prononce à une réunion publique, rue Aumaire, un discours où il dit eu substance, avec force souvenirs de 92, que la Commuue seule peut sauver la France, et à l'exemple du gouvcrneuieut de Paris, qui a en définitive respecté les persoimes et les propriétés, il ose opposer celui de la dictature improvisée à Lyon.

Avant Paris, Lyon a proclamé la llépublique ;

Lyon a institué un comité de salut public ;

Lyon a arrêté, emprisonné les traîtres ;

Lyon a séquestré les biens des traîtres;

Pour rentrer dans la légalité, Lyon a convoqué ses électeurs!

Lyon a nommé sa commune! (Bravos.)

Les meneurs ne se contentent point de discours et proposent trèsnettement une manifestation, demandant tant aux gardes natio!iau>.

qu'aux clubs populaires de voter et dn signer une demande exigeant les élections immédiates de la Commune. La date de ces élections est déjà fixée par le Réveil au 2 et au 3 octobre.

Le citoyen Courbet, maître peintre, lance dans le monde une idée qui ne serait point absolument absurde si le maître peintre Courbet n'avait, malgré son remarquable talent, une sorte de ridicule qui s'est communiqué à son idée. M, Courbet, qui a été nommé président de la commission artistique préposée à la conservation des musées, demande à déboulonner la colonne Vendôme et à en faire transporter les matériaux à l'hôtel de la Monnaie. Les considérants de M. Courbet méritent d'être conservés ;

» Attendu que la colonne Vendôme est un monument dénué de toute valeur artistique, tendant à perpétuer, par son expression, les idées de guerre et de conquête qui étaient dans la dynastie impériale, mais que réprouve le sentiment d'une nation républicaine ;

» Attendu qu'il est, par cela même, antipathique au génie de la civilisation moderne et à l'union de fraternité universelle qui, désormais, doit prévaloir parmi les peuples ;

» Attendu aussi qu'il blesse leurs susceptibilités légitimes et rend lu France ridicule et odieuse aux yeux de la démocratie européenne, etc., etc. ))

Encore une fois, l'idée peut se raisonner et se défendre, mais, étant donné le caractère et la fatuité artistico-démocratique de M. Courbet, on ne peut s'empêcher de voir là dedans une sorte de querelle personnelle entre le peintre d'Ornans et ^'apoléon I^r. M. Courl)et demandait encore qu'on supprimât les noms des rues rappelant nos victoires, et que la statue de .Napoléon I^'"" exposée à Courbevoie fût descendue de son piédestal. C'est d'ailleurs ce qui a été fait déjà sur l'ordre du maire de Paris.

Mémento. — Le bruit de la reddition de Toiil, qui devait être conlirmé ofHciellement quelques jours plus tard, se répand à la Bourse. — On reçoit de Saint-Cloud une lettre où l'on apprend que les malheureux habitants de cette petite ville sont canardés non par les Prussiens, mais par les tirailleurs postés à Boulogne, qui de bonne foi s'imaginent viser nos ennemis. C'est ainsi qu'un des médecins les plus estimés de la localité, le docteur Pigache, a été mortellement blessé en allant chez un malade.

ASPECT DE PARIS. — Le conseiller Belesvaux, si connu sous l'empire Rouher et Pinard comme président de la 6*^ chambre et qui condamnait les journalistes avec un si visible plaisir, succombe à une bronchopneumonie. Le Rappel voit dans cette mort l'occasion d'un article à ellet

et s'écrie que M. Delesvaux n'était, après tout, que l'instrument d'un système et l'exécuteur d'une méthode. D'ailleurs son caractère d'esprit, ses mœurs tournées à la gauloiserie et même, mieux que cela, l'ironie de ses allures, tout excluait la supposition d'un suicide; mais il fallait un article à effet. On l'a eu.

Le même jour a lieu une perquisition dans l'hùlel de .M. Zangiacomi, rue de la Ferme-des-Mathurins, 18. M. Zangiacomi est parti depuis le 4 septembre, mais on trouve chez lui un grand nombre de papiers fort importants, à ce qu'il paraît.

M. Yeuillot trouve pour Napoléon III un mot qui restera et qui s'accrochera dans l'histoire au nom haï de celui qui fit tant de veuves et d'orphelins : il l'appelle .Napoléon le Sl'DENTAllŒ.

D'autre part, dans le Combat, M. Gastineau ose demander une position officielle — un poste dans la commission des barricades, par exemple, — pour Mégy, l'ouvrier qui a assassiné l'agent de police Mourot. Ou n'a point exaucé tout à fait le vœu de M. Gastineau : toutefois, nous verrons plus tard que l'honorable ^I. Mégy a été nommé conseiller de la municipalité du \\]V' arrondissement, à une date que nous ne pouvons préciser.

Mémento. — On annonce aux gardes mobiles qu'on ne leur donner '? plus de la viande fraîche que deux fois par semaine. — T.c journal /'' Monde cesse do paraître à Paris.

AFFAIRE DE CIIEYILLY. — Depuis l'occupation de Villejuif par la division Maud'huy, les Prussiens restés maîtres des villages de l'Hay, Chevilly, Thiais et Choisy-le-Hoi, crénelaient les maisons, et faisaient sur toute la ligne des travaux de terrassements pour protéger leurs communications avec Versailles. 11 fut alors décidé par le Gouverneur qu'une action combinée sur les deux rives de la Seine serait tentée pour reconnaître exactement les forces établies dans ces positions.

A la pointe du jour, les troupes aux ordres du général Vinoy, massées vers les forts d'ivry, de Bicêtre et de Jlontrouge, sortirent de leurs lignes, et bientôt l'engagement devint général sur tout le plateau de Villejuif. Tandis que la brigade Guilhem chassait les Prussiens de Chevilly, la tête de colonne du général Biaise pénétrait à Thiais et s'emparait d'une batterie de position.

Mais à ce moment, des renforts considérables étant arrivés à l'ennemi, le général Vinoy dut ordonner la retraite, qui s'effectua sous le feu, avec un calme qui fait le plus grand honneur aux troupes, surtout aux jeunes bataillons de gardes mobiles, dont on a remarqué la ferme contenance pendant la jnnrnée.

Nos pertes ont été considérables, mais celles de l'ennemi sont bien supérieures. Nous avons à regretter la mort du général Guilhem, vaillant officier qui a bien mérité de la patrie.

Pendant ce temps, les généraux Ducrot et d'Exéa et le colonel do Pindray exécutaient, l'un vers Bougival, l'autre vers Créteil, et le troisième vers Bondy, de brillantes reconnaissances.

Kn résumé, les combats du 30 septembre ont montré à nos soldats ce qu'ils valent, à leurs chefs ce qu'ils peuvent attendre d'eux, et cette jo née honore la défense.

ASPECT DE PARIS. — L'émotion produite à Paris par le combat de Chevilly efface toute autre préoccupation. Avec Timpressionnabilité dos Parisiens, on exagère, soit dans un sens, soit dans un autre, les résultats des engagements dirigés par les généraux Ducrot et Yinoy. Pendant que les pessimistes transforment en défaite la retraite de nos soldats vers nos lignes, il se forme une légende sur les pertes énormes des Prussiens, qu'on aurait amenés dans un angle formé par les forts de Gharenton et de Bicêtre et où ils auraient été canardés par notre feu.

Au milieu de cette émotion peu propre à la discussion, paraît dans quelques journaux du soir, une lettre, remarquable d'ailleurs, de M. Louis Blanc au peuple anglais. Cette lettre, qui sera reproduite le lendemain au Journal\ofJïdel, développe l'idée que les nations, si elles ne sont pas sœurs, sont du moins solidaires, et que le déchaînement de l'esprit de conquête, permis à l'Allemagne, peut frapper un jour le peuple anglais dans ses intérêts nationaux, sinon dans son territoire. L'invasion de la Hollande et la prise d'Anvers pourraient bien être au bout de l'abaissement de la France.

Les spectateurs qui conservent, malgré les ennuis encore peu sensibles d'ailleurs du siège, une petite réserve de gaieté, ne peuvent s'empêcher de sourire en voyant la félicité des partisans de l'hippophao-ie. Ces braves gens trouvent enfin, dans la diminution continue des subsistances, un moyen de placer et de populariser cette médiocre nourriture. Us y réussissent d'ailleurs pleinement, reconnaissons-le, et les acheteurs font queue à la porte des boucheries hippophagiques, malgré l'aspect un peu sinistre de l'étal. Les hippophages manquent de coquetterie et les énormes armures de graisse jaunâtre qui couvrent la viande de cheval ne sont pas relevées par les petits soins que les bouchers ont pour le bœuf, le mouton et le veau.

Pendant ce temps, le comité se démène et lance des circulaires pour déclarer que rien ne vaut le cheval ; ses tripes, sa graisse et ses sabots, tout est bon en lui. Encore une fois, l'opinion — et la nécessité — donnent raison aux hippophages, puisque trente boucheries de cheval fonctionnent.

Mémento. — On annonce aux théâtres ex-impériaux qu'à partir dul«' octobre et jusqu'à nouvel ordre, la subvention de l'État cessera de leur être servie. — On trouve sur les volets d'une maison d'Vrcueil une inscription mélancolique et naïve comme un conte allemand : « Pauvres Français: nous vous faisons h\en de mal (sic), mais nous aimerions mieux être dans notre pays, d Par malheur, les chefs de l'armée allemande no sont point, à ce qu'il paraît, du même avis, et le siège continue. — Le général Guilhem, qui a trouvé la mort au combat de Chevilly, était un officier général tros-modeste, mais d'un réel mérite. Il commandait en dernier lieu une brigade de notre armée d'occupation à Rome et avait rapporté de son séjour en Italie des notes et des impressions politique? qui témoignaient, paralt-il, d'un esprit très-libre et très-ouvert.

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