RELATIVES A LA GUERRE, COMMLMQUÉES AU PARLEME.NT ANGLAIS
Lo Gouvernement britannique a communiqué au Parlement (février 1871) le Livre bleu contenant la correspondance diplomatique du ministère anglais relativement à la guerre. Cette correspondance, qui compose un volume de '269 pages, commence au mois d'août et finit à la signature de rarmistice à Versailles.
Nous donnons ci-après une analyse de ceux de ces documents qui, par leur date, se rapportent au présent volume (1).
A la date des premières dépêches contenues dans le Livre bleu, Sedan ne s'était pas encore rendu, et l'Iùiipire était encore debout, mais les armées françaises avaient déjà subi des revers qui faisaient prévoir lu chute des institutions impériales.
Le 12 août, en effet, lord Lyons écrivait de Paris :
d L'espoir d'une victoire française semble grandir dans la population mais il n'en peut résulter qu'une déception plus amère et plus dangereuse. Le sentiment unanime est qu'une nouvelle défaite serait immédiatement fatale à la dynastie. Les opinions sont divisées sur les conséquences d'une victoire, et il ne parait nullement certain que môme le succès de l'armée sur le champ de bataille put encore suffire à détourner une révolution. «
A cette phase du conflit, la France ne pensait pas encore ù cédt.-r. Dans une conversation de lord Lyons avec le prince de la Tour-d'Auvergne, qui eut lieu quatre jours plus tard, le prince dit quil y avait deux choses à maintenir en toutes circonstances ; d'abord l'intégrité du territoire français, puis la dynastie. Le Gouvernement anglais se montra disposé à cette époque à accepter le rôle de médiateur entre les belligérants. Lord Granville, dans une lettre du 17 août, adressée à lord Lyons, dit que le Gouvernement de Sa Majesté n'avait certainement pas l'intention ni le désir d'imposer sa médiation à la France ou à la l'russe, mais que le prince de la Tour-d'Auvergne pouvait être persuadé que si, à un moment quelconque, on s'adressait aux bons ofilces de l'Angleterre, l'Angleterre ferait immédiatement tous ses elforts pour le rétablissement de la paix entre les alliés de Sa Majesté.
Le Gouvernement français n'était pas d'avis que le moment d'exercer
(1) Cette analyse est cxtraitf de l'ImUpendnnre belge. Voir aux volumes siiivan «^ la suite rie cotte reproduction.
— loi —
iiiio telle intervention fût arrivé. Le prince de la Tour-d'Auvergne dit. ,\ la niùme époque, que la France ne pouvait convenablement ni mônie lionorablcmcnt accepter une intervention quelconque. Le bruit courait cependant qu'elle faisait des efforts pour engager l'Autriche ou l'Italie
venir <à son aide. C'était là une erreur, o Les circonstances actuelles, (lit le prince d'Auvergne dans une de ses dépèches, seraient particulièrement inopportunes pour adresser à l'étranger une demande d'appui matériel, de même qu'il no serait pas digne de la France de la faire. »
Ce n'est pas en France seulement que régnait alors l'opinion qu'une offre de médiation serait prématurée. Le comte de Beust, dans une dépêche du 11 aoiit, dit que si la fortune de la guerre continuait de favoriser la Prusse, il craignait que des négociations pour la paix ne pussent avoir lieu avant l'arrivée des armées allemandes sous les murs de Paris. Le prince Gortschakofi" était aussi d'avis qu'aucune des deux puissances belligérantes n'accepterait des offres de médiation, et que si lie telles offres étaient proposées, elles feraient plus de mal que de bien. C'est quelques jours après que Napoléon 111 rendit son épée au roi de Prusse.
Lord Grandville adressa, le 5 septembre, la dépêche suivante à lord Lyons :
<i Le Gouvernement de Sa Majesté est en possession des communications télégraphiques de Votre Excellence, annonçant les graves événements qui se sont passés à Paris depuis que l'empereur Napoléon 111 s'est rendu au roi de Prusse, et j'ai à vous envoyer l'ordre de rester à votre poste aussi longtemps que le corps diplomatique pourra le faire, afin de protéger aussi efficacement que possible les intérêts et les biens des sujets de Sa Majesté Britannique qui résident en France.
» Vous voudrez, îi cet effet, vous mettre en rapport avec le Gouvernement de fait (mais sans le reconnaître d'une manière formelle) qui exercera le pouvoir, jusqu'à ce que je vous adresse des instructions ultérieures. Dans le cas où S. M. Pimpératrice prendrait la décision de se retirer de Paris avec l'intention de conserver le Gouvernement impérial avec Pombre d'un pouvoir, vous ne suivrez Sa Majesté en aucune circonstance, mais vous ferez tout ce qui dépendra de vous pour assurer la sécurité et le bien-être de Sa Majesté, si l'on fait appel à vos conseils et à votre assistance. «
Immédiatement après la chute du Gouvernement impérial et l'établissement du Gouvernement de la défense uationale, M. .biles Favre déclara à lord Lyons que la France consentirait certainement à un armistice si une puissance neuti'e en faisait la proposition, et qu'il serait heureux si une ofFre de médiation sur la base de l'intégrité du territoire de la France était faite à la Prusse, même si cette offre devait être repoussée par elle.
Lord Grandville dit dans sa vt^ponso que, quoique le gouvernement de Sa Majesté eût la conviction qu'il ferait plus de mal que de bien, s'il essayait de prendre le rôle de mcklialcur sans avoir de bonnes raisons pour croire que sa mckliation fût acceptre par les deux puissances belligérantes, il serait lieureiix de servir d'intermédiaire entre elles en vue d'arriver à la conclusion de la paix.
Le 13 septembre, M. Thiers, arriva à Londres : lord Grandville fit connaître à lord Lyons, dans la dépôche suivante, ce qui s'i'tait passé dans son entrevue avec le mandataire français :
Poreigu-Ofiico, 13 septembre 1870.
» M. Thiers est arrivé ce matin à Londres. J'ai été le voir à midi. Il me dit que le désir des ministres français était de conclure une paix honorable, et que c'est dans ce but, bien qu'il eût prévu que sa mission lui amènerait une grande fatigue, qu'il avait accepté à regret, sur les instances, non-seulement du gouvernement, mais de tous ses amis, tant du parti conservateur que du parti libéral, de se rendre d'abord en Angleterre et ensuite à Saint-Pétersbourg et à Vienne.
» M. Thiers n'a pas demandé une intervention armée; il a fait seulement appel à l'Angleterre, pour qu'elle usât de son influence morale en faveur de la paix. L'intérêt de l'Angleterre, a-t-il dit, ne peut être d'abdiquer sa position de grande puissance. Quoique formant une lie et bien qu'elle soit une puissance maritime, elle fait partie de riiurope. Mile a montré, dans d'autres temps, l'importance qu'elle attu« rhait à l'équilibre des puissances,
» Elle a montré au monde quelles colonies clic sait former et quels marins elle possède. Son désir ne peut être de voir la France, qui pendant quarante ans a été son alliée, qui a lutté à ses côtés en Crimée, et qui, à l'époque de l'insurrection des Indes, n'a pas cherché à exploiter à son profit les difficultés de l'Angleterre, humiliée et affaiblie. L'intérêt de l'Angleterre ne peut être non plus qu'il intervienne nne paix déshonorante qui allaiblisse et irrite la France, la rende incapable d'aider l'Angloterrc en aucune occasion et la dispose à saisir toutes les occasions do reconquérir son prestige perdu. Si l'Angleterre voulait seulement donner l'exemple, toutes les nations neutres la suivraient, et la Prusse serait incapable de résister ù la force morale de l'opinion publique se prononçant en ftiveur de l'humanité et de l'équilibre des puissances européennes.
n M. Thiers était très-fatigué, je le mis donc rapidement au courant de notre politique. Xous avions fait tout ce qui était en noire pouvoir pour obtenir la paix. Nous avions été au delà de ce que nous avions le droit de faire en engageant PEspagne à renoncer à un candidat qu'elle avait pleinement le droit de choisir. .Nous avions réussi à écarter le motif du différend, mais le Gouvernement français n'avait pas été
satisfait, nous avait délaissé et s'était liâtc de proclamer la guerre. Nous avions déclaré au Parlement — et notre conduite avait eu son approbation — que notre intention était de maintenir une stricte neutralité et de chercher à maintenir des relations d'amitié avec les deux pays.
» Dès le début, nous avions dit à tous ceux qui se sont adressés à nous que notre intention n'était pas d'assumer le rôle de médiateur, à moins d'avoir des raisons de croire que notre médiation serait acceptée par les deux pays et qu'il existât une base sur laquelle, d'après nous, les deux belligérants seraient disposés ;i négocier ; que, à tenir compte de tout ce que nous apprenons, un tel état de choses ne s'était pas encore présenté.
» Nous eûmes ensuite une conversation sur l'avantage qu'il y aurait pour M. Jules Favre à se rendre au quartier général des Prussiens. J'ai exprimé l'opinion que cette démarche serait utile, et M. Tliiers élait d'avis que M. Favre ne se refuserait pas de la faire. »
M Thiers, dans une autre entrevue, conseilla la reconnaissance immédiate de la république.
Yoici la réponse de lord Graudville :
« Il serait contraire aux précédents d'agir ainsi maintenant; je désire .avoir les relations les plus amicales avec le Gouvernement, et notre conversation en est la preuve. Mais ce Gouvernement n'a pas eu de sanction légale; il s'appelle Gouvernement daus un but spécial seulement, et il a aunoncé la convocation d'une Assemblée constituante qui décidera du Gouvernement futur de la France. Je crois que le Gouvernement de Sa Majesté conseillera à la reine de reconnaître le Gouvernement dès que la nation l'aura formellement reconnu ; mais je suis convaincu que, jusqu'alors, toutes les solutions pratiques seront obtenues dans ce temps de crise par les bonnes relations existantes. »
M. Thiers parait avoir été très-satisfait de l'accueil cordial qu'il a reçu de M. Gladstone et de lord Graudville, et du résultat de sa mission en Angleterre. Une observation ayant une portée personnelle, qu'il a faite dans une de ses entrevues, parait avoir donné beaucoup de satisfaction à ce ministre :
« En partant, M. Thiers a fait une observation qui, venant d'un homme d'État aussi éminent, mérite qu'on la cite. Il a rappelé le temps où il se trouvait en relations d'affaires avec mon pète, à l'époque où le défunt lord Granville était ambassadeur à Paris. J'ai, a dit M. Thiers, été élevé à l'école de^M. de Talleyrand, mais j'ai toujours considéré lord Granville comme le beau idéal du diplomate, c'était un Anglais fier, capable, gentilhomme, droit et honnête — lier surtout, comme je l'ai vu moi-même un jour que je m'étais laissé aller avec lui à un mouvement de vivacité. »
In do? résultats du voyage que fil M. Tliier? à Londres, fut la visite
— Aol —
que rendit M. Jules Favre. peu après, à Fcrrières, dans le but d'obtenir un armistice et l'élection d'une Assemblée nationale à laquelle serait défén-e la question de la paix ou de la guerre.
Lorsque le comte de Bismarck demanda, toutefois, comme une des conditions, que la garnison de Strasbourg se rendit prisonnière de guerre, M. Favre, frappé de douleur, s'écria : « Vous oubliez, monsieur le comte, que TOUS parlez à un Français, Sacrifier une garnison héroïque qui fait l'admiration du monde et de la France, ce serait un acte de lâcheté, et je ne promets pas de ne pas dire que vous m'avez offert cette condition. »
Comme on le sait, cetle entrevue n'aboutit pas. Loin de montrer aucune disposition à céder, le gouvernement de la défense nationale a fait la déclaration qui résumait sa politique : Pas un pouce de territoire et pas une pierre de nos forteresses ! Politique qu'il a officiellement déclaré, le 20 septembre, être décidé à maintenir jusqu'au bout.
Peu de temps après l'entrevue de Ferrières, M. Jules Favre fit une démarche auprès du gouvernement anglais, puissance neutre, pour obtenir son intervention. Yoici la réponse de lord Granville, en date du 4 octobre :
« Le gouvernement de la reine contemple avec un profond regret les malheurs qui accablent la France. 11 s'afUige profondément de voir une grande nation, sa plus proche voisine, à laquelle l'unit depuis si longtemps une alliance amicale fortifiée de jour en jour par des rapports plus étroits, et avec laquelle elle a agi, en temps de paix comme en temps de guerre, pour des intérêts communs, affaiblie par des désastres tels que ceux qui pèsent aujourd'hui sur elle. 11 voudrait de tout son cœur faire, dans le cercle de ses devoirs envers son pays, tout son possible pour obtenir en faveur de la France une paix durable que le gouvernement français, vu les circonstances de la guerre, piit accepter avec honneur. Mais son rôle amical même lui commande d'exposer pleinement ses vues au gouvernement provisoire.
» Le désir de ce gouvernement, d'après la démarche qu'il fait en ce moment, parait être que les puissances neutres appuient, au besoin, par la force, les représentations qu'elles pourraient adresser à la Prusse Le gouvernement de la reine doit déclarer explicitement que. quant à lui, il n'est pas disposé à adopter ce mode de conduite, ou à le proposer aux autres puissances neutres. Tout ce qu'il peut faire, c'est de guetter attentivement le moment où l'aspect de la situation pourra sembler favorable au dénoûment du mallieureux conflit par les voies de la sagesse, du courage moral et de la modération des belligérants, ou par une occasion qui se présenterait d'elle-même aux puissances neutres d'exercer leur influence en faveur du rétablissement de la paix. »