Journal du voyage de M. Saint-Luc de La Corne, Ecr
Avec le détail des circonstances de son naufrage, des routes différentes qu’il à tenues pour se rendre en sa patrie, des peines et traverses qu'il à essuyées dans cette catastrophe afHigeante.
Parri de Montréal, le 27 septembre 1761, dans la goëlette la Catiche, capitaine Dussaut, en compagnie de mon frère le Chevalier, de mes deux enfants, mes deux neveux, et plusieurs autres officiers et soldats français; nous nous rendimes aux Trois- Rivières, le 28, d’où nous partimes, et arrivämes très-heureusement à Québec, le 29.
Le général Murray nous y reçut avec toute la politesse imaginable ; il n’épargna rien pour nous procurer une traversée agréable, nous fümes comblés de promesses et d'effets de sa part: deux bâtiments seuls étaient destinés pour notre transport en Europe ; m'appercevant qu'ils n'étaient pas suffisants, ou du moins qu'il n’était pas possible d'y être commodément, vu le nombre de passagers, je proposai au général Murray, d'en acheter ou louer un à mon
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propre compte, ce qu'il me refusa par un motif de générosité, puisque deux jours après, le navire l’Auguste fut équipé pour cet effet; j'obtins même la chambre du bâtiment moyennant cinq cents piastres d'Espagne que je payai au capitaine.
Le 11 octobre, après avoir consulté avec mon frère sur le danger auquel nous serions exposés, le capitaine n'étant point pilote, nous fimes une visite au général Murray, pour obtenir qu'il nous fût permis d'engager un pilote de la rivière.
La réponse du général fut, que nous n’étions pas plus exposés que les autres, et expédia un petit bâtiment, avec ordre de nous escorter Jusqu'au dernier mouillage de la rivière.
Un gros vent de nord-est nous Ne trois jours dans la rade, d’où nous partimes le 15, et nous rendimes seulement au trou Saint-Patrice ; le lendemain 16, d’un vent de sud-ouest nous levâmes l'ancre, et nous arrivèämes environ à une lieue de l'Isle aux Coudres, où l’impétuosité des courants nous obligea de mouiller, et en même temps la grande ancre fut cassée; le mouillage n'étant point favorable, peu s’en fallut que nous ne fussions jettés en côte. Nous fûmes à deux doigts du naufrage, mais il eût été avantageux, puisque nous étions encore sur les terres du Canada.
Nous partimes le 17, et mouillâmes avec les deux autres pacquebots dans le bon mouillage de l'Tsie aux Coudres, d’où nous ne pûmes sortir que le 27;
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un vent de nord-est nous y retenait, nous consommâmes dans cet intervalle de temps la plus grande partie de nos provisions, et fûmes obligés d'en fare de nouvelles à gros frais. Un vent de sud-ouest survint à propos, nous nous rendimes vis-à-vis de
Camouraska, où nous mouillâmes.
Le lendemain 28, le même vent continuant, l’officier qui était préposé pour nous escorter, retira des trois bâtiments les gardes qu'on y avait posées ; nous nous séparâmes, le vent était favorable. Nous continuâmes notre route en compagnie des deux autres paquebots, lesquels nous perdîimes de vue. Le 30 et 31, nous estimâmes avoir fait dans la nuit du 1 novembre, vingt-deux lieues.
Le pacquebot la Jeanne vint à nous le matin, et nous dit avoir parlé à un navire de Londres, commandé par le capitaine Benjamin Nulton, sans aucune particularité, et nous nous quittâmes.
Le 2 et 3 nous fimes route d’un vent de nord, jusques là nous ne pouvions nous plaindre de la navigation, elle nous présageait une traversée assez heureuse, aux incommodités de la saison près; aussi jouissions-nous d’une tranquillité parfaite, lorsque le 4 s’éleva un vent de nord-est le plus impétueux. Les voiles carguées, le gouvernail saisi, voyant à tout instant nos sépulcres ouverts; le tangage était si fort que les cordages qui arrêtaient nos malles cassèrent en partie, les taquets furent arrachés, aussi plusieurs
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furent estropiés ou blessés, par le dérangement et le culbutis des malles, valises, cassettes, etc.
Cette tempête dura depuis le 4 jusqu’au 6; on peut aisément imaginer la consternation des passagers, l'épuisement des forces d’un équipage qui, constamment pendant deux fois vingt-quatre heures, avait été exposé à la rigueur d’une si horrible et constante tempête. Que de vœux au Ciel! que de promesses... Le dirai-je, combien de parjures ; mais l’Être Suprême exauça pour cette fois les prières que les bons lui offraient, et nous fûmes délivrés par sa main toute puissante, du péril que nous croyons inévitable,
Le calme succéda, et tous ensemble travaillâmes à réparer les différents échecs que le bâtiment avait soufferts. : Nous avions oublié le danger, nous étions tous forts, chacun travaillait à qui mieux mieux ; et nous nous vimes à peine tranquilles, qu'un nouvel accident nous mit à deux doigts de notre perte.
Déjà deux fois le bâtiment avait pris en feu par la cuisine ;: mais nous avions arrêté l'effet de l'incendie avec beaucoup de facilité. Le 7, dans le temps de nos plus forts travaux, soit que pour nous donner des forces, le cuisinier se fût efforcé de faire cuire plus de mets, ou avec plus de célébrité, le feu prit pour la troisième fois, et nous fûmes prêts de tomber de Caribde en Scylle. Sans la diligence du capitaine, de l'équipage et des passagers, nous étions consumés par le feu dans le milieu de l'Océan.