‹ Journal du voyage de M. Saint-Luc de La Corne, EcrChapitre 2 sur 4 · PA · texte numérisé non relu

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Nous parvinmes, avec bien de la peine. à l’éteindre, mais le bâtiment en fut beaucoup endommagé : ce n’eût été rien jusqu'alors, mais nous étions réservés à de plus terribles coups.

Les cris des femmes qui étaient dans le bâtiment, les lamentations de plusieurs hommes, que la vue d’un danger aussi éminent avait épouvantés, répandit dans le cœur de tous, une terreur que nous ne pouvions dissiper; et le défaut de nourriture avait épuisé nos forces.

Pendant tout ce temps nous fûmes obligés de vivre misérablement au biscuit, faute de pouvoir faire la cuisine, nourriture qui nous empêcha seulement de mourir; en outre nous étions tous accablés du mal de mer, et réduits sur le grabat.

Après un calme de peu de durée, un vent d'est impétueux s’éleva, le 9, et nous conduisuit jusques aux Isles Driser: nous évitâmes l'Isle aux Oiseaux.

La tempête fut constante jusqu’au 11 à neuf heures du matin, après avoir découvert l'Isle de Terre- Neuve.

Le beau temps nous permit de jetter la sonde, et à notre instigation le capitaine le fit; nous nous trouvâmes par les 43 brasses, sur le banc des Orphelins : quoique nous fussions bien extenués de fatigues, l’anpas d’un rafraichissement nous excita à pêcher; la pêche fut heureuse. Cet instant de calme nous avait, pour ainsi dire, fait oublier les dangers passés. Environ deux cents morues à bord, nous assuraient

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du moins de ne pas mourir; car combien de vivres avaient été perdues dans ces différents contre-temps !

Ce moment de tranquillité fut bientôt dissipé; un vent d'est avec une tourmente et une pluie des plus copieuse, nous jetta sans le savoir sur l'Isle Royale. Nous fûmes à deux doigts de notre perte: l'obscurité de cette nuit était telle, que nous découvrimes un énorme rocher dans l'instant que nous allions nous briser contre. La diligence des marins, que la crainte d'un danger trop évident aiguillonnait, nous para ce coup, encore y eut-1l autant de chance que de bien joué, puisque nous passâmes tout au plus à une portée de fusil du rocher, et fûmes obligés, pour éviter l’écueil, de courir toute la nuit la bordée au nord-est pendant cinq à six heures.

Le 12, sur les dix heures du matin nous vimes Ia terre, et quelques efforts que nous fimes pour nous élever, ils furent inutiles, étant trop affalés. Vers les deux heures, étant sur le point d’être portés en côte, le capitaine à nos instances jetta l'ancre, nous eùmes le bonheur de tenir. La même main qui nous avait garantis du premier naufrage voulut bien nous dérober au danger où la proximité de la terre, dans un parage aussi dangereux, devait nécessairement nous engager, à la faveur d'un vent propice. Nous nous élevämes, et quittèmes un rivage sur lequel infailliblement nous serions péris.

Dans la nuit du 12 au 13, les vents tournèrent à Fest, nous.-doublâmes le cap, et courùmes une bor-

dée au nord pendant quelques heures ; nous virâmes, et courûmes, dans la nuit du 13 au 14, une bordée dans le sud-est, et toutes les manœuvres se faisaient sans Connaissance du lieu où nous étions, le temps demeurant constamment couvert, avec une pluie abondante.

Il est aisé d'imaginer quelle était notre consternaton, l'incertitude de notre route, le défaut de nourriture, l’accablement d'un équipage qui consistait en quinze hommes, y compris même, capitaine, lieutenant, coq, mousses, dont deux étaient estropiés; partie de nos soldats accablés de fatigue par les travaux continuels et les veilles (en ayant accordé six par quart au Capitaine): nous-mêmes harassés par les mêmes raisons, car pour la manœuvre chacun s’y prêtait autant qu'il était en son pouvoir, et quoi que nous n'y fussions pas bien experts, les marins n'en étaient pas moins soulagés, et nous moins accablés.

Du 44 au 19 nous vimes encore les terres sans pouvoir les connaître, n'ayant que des cartes d'Europe ; nous les évitâmes, nous voguions ainsi au gré des vents et de l'orage; la tempête augmentait, l'équipage dénué de force perdit courage, et prit la triste résolution de se mettre dans le hamac pour se reposer, résolution désespérée et qui lui coûta la vie.

Il ne nous restait aucun espoir de salut. Le capitaine et son second employèrent envers l'équipage, toutes les raisons plausibles pour les engager à faire

un dermer effort ; toutes leurs remontrances furent inutiles, et le second, homme vigoureux, entreprit de les faire sortir de leur hamac à coups de bâton ; mais le tout fut inutile, l'équipage était déjà mort pour ainsi dire, la fatigue et l'aspect d'un naufrage certain les avaient anéanlis.

H remonta sur le pont avec la même fermeté, et dif au capitaine avec qui j'étais, et seulement sur le pont l'officier qui était à la barre, et un de mes domestiques : «Il n’est pas possible de manœuvrer, » notre mât de misaine est cassé, nos voiles sont » déchirées et ne peuvent ni être carguées, ni ame- » nées ; notre équipage est démonté, et attend dans » les bras d'un sommeil forcé, une mort certaine, » leur résolution est prise, quelques efforts que nous » fassions nous ne nous élèverons jamais ; 1l faut, » pour dernière ressource, faire côte.»

Nous voyons la terre des deux bords, et crûmes voir une rivière environ une demi-portée de canon. C'était un coup désespéré, le moment fatal arrivait, les capitaine et second me regardant avec un œil triste, joignirent les mains. Je ne compris que trop aisément la situation affligeante où nous étions. Je me tus, ce signe m'accabla; mais je fus obligé d’abandonner mon flegme, lorsque le second dit au capitaine : «Nous n'avons point de temps à perdre, » plus de ressource, et pour éviter le plus grand » danger, il faut nécessairement faire côte à tribord.» Le danger était moins éminent, ou paraissait l'être ;

il semblait qu'il y avait plus d'apparence de nous sauver ; l'entrée de la rivière, si elle eût été navigable, nour offrait un port.

Le capitaine consentit, il ne pouvait faire mieux ; il connut que c'était la dernière ressource, et qu'il fallait nécessairement hasarder. Je ne connus le danger que lorsque le capitaine et le second m'ayant regardé, les mains jointes et l'œil mort, m'annoncerent une perte prochaine. Je pris alors la résolution d'annoncer à nos passagers le parti désespéré, mais forcé, que les capitaine et second étaient obligés de prendre, il fallait le faire ; notre perte était certaine, et la main seule de la Providence pouvait nous conserver.

Je dis à mon frère notre triste situation, Je descendis, et annonçai à tous nos passagers des deux sexes, le danger éminent. La résolution des chefs, le désespoir de l'équipage... Déjà le navire voguait vers la côte. Que de prières à l’Étre Suprême, que de promesses, que de vœux! Mais hélas, vaines promesses, vœux inutiles... Le moment fatal arrivait; toute notre ressource était de trouver l'entrée de la rivière navigable; mais chacun de nous regardait cet instant comme le dernier... Qui pourrait dépeindre l’impétuosité des vagues ; dans le moment notre navire échoua : combien de fois avant les bouts de nos mâts semblaient atteindre les nuées, et combien de fois nous crûmes nous engloutir dans les abimes.

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Echoué, notre première ressource fut de couper mâts et cordage du côté le plus chargé du navire. Il arriva; mais par l’impétuosité des vagues tourna sur le côté. Nous étions environ à 120 ou 150 pieds de terre, dans une anse de sable qui barrait cette petite rivière, mais point d’eau. L'’échec que souffrit le bâtiment, obligea les passagers des deux sexes de monter sur le pont ; plusieurs que le danger épouvanta, croyant arriver heureusement à terre, se jettèrent à l’eau et périrent. Le navire était à moitié plein. L'autre partie se rangea à nos côtés, accrochés aux haubans et galaubans, tâchaient de résister aux vagues qui se succédaient: plusieurs furent enlevés. Que pouvait-on attendre des hommeés exténués ?

Il nous restait pour ressource deux chaloupes. Après avoir combattu, ou du moins soutenu contre Pimpétuosité des lames, cette lueur d'espérance s'éclipsa en partie, la grande chaloupe fut enlevée par une vague et absolument démembrée; et la petite jettée en mer.

Un domestique de Mr. Laveranderie, nommé Etienne se jetta dedans précipitamment, le capitaine le suivit et quelqu'autres ; je ne m'en apperçus que lorsqu'un de mes enfants que je tenais dans mes bras, et le jeune Hery attaché à ma ceinture, me dirent: «Sauvez-nous done, la chaloupe est à l’eau.» Je saisis alors, avec beaucoup de précipitation, ur cordage ; je me glissai jusqu'à une certaine portée,

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et au moyen d’une secousse violente je m’élançai, et tombai heureusement dans la chaloupe ; mais Je perdis alors mon fils et le petit Hery, ils n'eurent pas assez de force pour me suivre. Malgré que nous étions sous le vent du navire, un coup de mer remplit la chaloupe à peu de chose près; une seconde vague nous éloigna du vaisseau : j'eus assez de présence d'esprit pour monter sur le bord, et dans l'instant la troisième vague me jetta sur le sable.

Il me serait assez difficile de dépeindre l'horreur de ma situation; les cris de ceux qui avaient resté dans le navire, les efforts inutiles de ceux qui, dans l'espérance de se sauver, s'étaient jettés à la mer, la perspective de quelqu’autres qui, comme moi jettés sur le rivage, étaient sans connaissance; un froid et une pluie abondante, la certitude de Ha mort de mes enfants, accablé de fatigue sur une plage inconnue,

Le capitaine étendu sur le rivage, fut le premier à qui je fus à portée de donner du secours; Je parvins à lui faire rendre quantité d'eau, il fut soulagé, mais il eut de la peine à revenir, son esprit était dérangé. Je m'empressai de secourir quelqu'autres, jy parvins heureusement, mais lentement, mes forces étant épuisées. Nous restâmes seulement, vivants sur la grève, sept. Le capitaine, les nommés Laforêt, caporal du régiment de Roussillon, Monier, caporal du Bearn, Etienne, domestique, Pierre, do-

mestique, Laforce, soldat congédié, et moi.

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Ne voulant pas perdre de vue le bâtiment, je remis ma corne à poudre, batte-feu et pierre à fusil, que j'avais heureusement conservé, aux cinq hommes, afin de faire du feu à l'entrée du boïs qui était à troisquarts d’arpent du rivage ; ils ne purent jamais réussir, tant ils étaient saisis de froid et accablés par la fatigue, à peine eurent-ils le courage de venir me le dire. Je me rendis promptement, et parvins à faire du feu après bien des récidives. Il était temps, déjà ces pauvres gensne pouvaient parler ni agir; ils seraient infailliblement péris sans ce se- COUTS. F

La chaleur rapella leur sens ; le capitaine, qui paraissait le plus affecté, revint à lui, et m’avoua qu'il était incertain du lieu où nous étions, que cependant il croyait que nous étions sur les terres de Louisbourg, et s’abandonna tout entier à mes soins ; la confiance qu’il parut avoir en moi, m'engagea à les continuer.

Nous fûmes jettés sur le rivage vers les deux ou trois heures après midi; entre cinq et six, le navire vint se briser sur la côte, et nous vîmes le triste spectacle des corps morts, au nombre de 114, dont suivent les noms.

Caprraines : MM. Le Chevalier de la Corne, Bécancourt Portneuf.

LŒuTENANTS : MM. Varennes, Godefroy, Laveranderie, Saint-Paul, Saint-Blain, Marole, Pecaudi de Contrecœur.

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ENsriGnes en pied : Villebond de Sourdis, Groschaine Rainbaut, Laperière, Ladurantaye, Despervanche le jeune.

Capers @ l'équllette : MM. La Corne de Saint-Luc, Chevalier de la Corne, La Corne Dubreuil, Senneville, Saint-Paul fils, Villebond fils.

Bourçgois : Paul Hery, François Hery, Léchelle, Louis Hervieux.

Mesdames de Saint-Paul, Mezière, Busquet, Villebond; Miles. de Sourdis, de Senneville, Mezière.

Un négociant anglais, nommé Delivier, le second, trois officiers, le maître-d’hôtel, huit matelots, deux mousses, le coq ou cuisinier.

Douze femmes, tant de bourgeois que de soldats. Seize enfants, huit artisans ou habitants, trentedeux soldats.

Nous passâmes une nuit des plus tristes; notre consternation était si grande que nous parlions à peine. Il semblerait que la fatigue aurait dû nous procurer le sommeil, au contraire il ne nous fut pas possible de fermer l'œil. Le 16 au matin, nous allâmes sur le rivage, où nous trouvâmes les corps de nos malheureux compagnons de naufrage ; partie étaient nuds, et s'étaient sans doute dépouillés pour se sauver à la nage plus aisément, d’autres avaient les jambes et autres membres cassés: nous passâämes la journée à rendre les devoirs funèbres, autant que notre triste situation et nos forces le permettaient.

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H fallut nous résoudre à quitter ce lieu où nous avions toujours présent le spectacle de la mort. Le 17, après avoir recuiili sur la grève quelques provisions, nous nous chargeèmes de vivre seulement pour huit jours, à l'exception des soldats qui, se croyant moins éloignés des pays habités, prirent seulement des vivres pour trois ou quatre jours, et malgré nos représentations se chargèrent de quelques effets qui leur devinrent inutiles, ayant élé obligés de les Jetter au bout de trois ou quatre Jours J’eus beau leur remontrer que j'avais trop d'expérience pour ne pas craindre les peines et les fal'gues que je prévoyais que nous allions essuyer : ils furent sourds, l’avidité du butin les éblouit.

Nous partimes à la bonne aventure, ne sachant où nous étions, ni où nous allions: nous marchâmes pendant quatre jours au travers des rochers escarpés, dont l'aspect hideux nous saisissait, des bois dont l'obscurité nous effrayait, des rivières dont la rapidité nous arrètait, des montagnes dont la difficulté de les escalader nous rebutait.

Le 2f, pour comble de disgrace, la neige couvrit la terre ; nos vivres, malgré notre ménagement, diminuaient, les forces s’épuisaient par une marche aussi pénible. La résolution manquait, et trois des nôtres, exténués par le peu de nourriture, accablés de fatigues, proposèrent de rester, et de préférer une mort prochaine à des peines dont ils ne pouvaient prévoir la fin.

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