‹ Journal du voyage de M. Saint-Luc de La Corne, EcrChapitre 3 sur 4 · DER · texte numérisé non relu

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Je parvins, par les remontrances que je leur fis, et par les espérances que je leur donnais de voir finir notre misère, à les faire marcher, et nous arrivâmes le 25 à Niganiche, où nous trouvâmes quelques petites maisons abandonnées, dans lesquelles étaient deux hommes morts.

Il semblait que la mauvaise fortune ne se fatiguait pas de nous poursuivre : le nommé Etienne tomba malade d’une pleurésie, je ne trouvai d’autres remèdes que la saignée, que je réitérai six fois dans la nuit, avec la pointe d’un couteau : je le fis suer trois fois, et par ce moyen hasardé il se trouva bien soulagé ; trop faible cependant pour continuer la route... il fallait nécessairement le laisser. Le nommé Monier s’offrit de rester avec lui; il n’était pas si malade, mais pour le moins autant fatigué et rebuté.

Nous les quittâmes le 26, après les avoir assurés que du premier lieu habité que nous trouverions, je leur ferais donner tous les secours nécessaires, et que je n’épargnerais rien pour les envoyer chercher. Je leur laissai environ quatre livres de farine, deux poulets cuits, environ une livre et demie de lard, et une demi-livre de biscuit écrasé, sans chaudière, mais avec un gobelet d'argent.

Il était tombé dans la nuit dix à douze pouces de neige; mais cela ne nous arrêta pas. Ces cabanes nous faisaient espérer de rencontrer quelque chose de mieux, mais la neige nous cachait les chemins ; aussi eùmes-nous beaucoup à souffrir, surtout par la

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quantité de rivières très-difficiles à passer. Aucun n'osait se hasarder le premier, j'avais toujours la préférence, et souvent j'étais obligé de retourner chercher leur paquet pour les engager à me suivre, hors le capitaine qui se reposait entièrement sur moi, qui n'avait de volonté que la mienne. Les autres juraient mille fois qu'ils étaient disposés à périr, plutôt que de continuer une route aussi fatiguante. Ils étaient démontés au point, que j'étais obligé de leur faire des souliers, et souvent attacher leur paquet.

Nous continuâmes notre marche dans les bois et les montagnes jusqu’au 3 de décembre, et arrivâmes à la baie de Sainte-Anne sans savoir où nous étions. Nous n’étions plus que cinq: nous trouvâmes une chaloupe au nord de la rivière, abandonnée depuis très-longtemps en apparence, elle était échouée sur une pointe de sable. Cette découverte ranima notre espérance, mais nous fümes moins gais quand nous nous aperçümes qu'il lui manquait trois bordages, et était presque pourrie.

Ïl ne nous restait d'autre part que de travailler à la mettre en état pour faire la traverse, qui a environ deux cens brasses; le capitaine plus expert nous fut d'un grand secours. Nous campâmes sur cette pointe, et travaillâmes de toutes nos forces pour la réparer, lorsqu'à peine l'ouvrage fut fini, qu’un coup de nord-est, accompagné d’une neige abondante, nous réduisit dans une triste extrémité, nous

faillimes périr de froid, n'ayant que quelques douelles de barriques que nous avions pour nous chauffer : feu que l'abondance de la neige éteignait à chaque instant.

Dans une circonstance aussi désagréable, la disette de vivres comblait la mesure de nos infortunes ; nous ne mangions par jour qu'une once et demie de mauvais aliments, à cela près que nous trouvions quelquefois des graines rouges que l’on appelle grate-cul, et des feuilles de mer appellées baudy, nourriture qui nous affaiblissait en calmant notre faim.

Le 4, la tempête calmée, nous trouvâmes notre chaloupe engloutie dans la neige : nous fimes des efforts extraordinaires pour la mettre à l’eau, nous y réussimes ; mais cela ne nous servit à rien, puisque le capitaine qui jusqu’à ce moment avait fait bonne contenance, déclara ne pouvoir aller plus loin, tant par faiblesse que parce que les douleurs qu’il souffrait, ses jambes étant toutes déchirées et ulcérées, lui causaient une fièvre extraordinaire. Les trois français à peu-près aussi malades, applaudirent à cette résolution ; et me trouvant seul, je fus, quoique bien moins affaibli, obligé de consentir à rester avec eux : je ne voulus pas les abandonner, et nous attendions la providence, lorsque quelques instants après avoir pris ce parti désespéré, vinrent à nous deux sauvages : les cris de joie de nos gens me les annoncèrent; ils coururent entre leurs bras, les pleurs les empêchaient de parler; on n’entendait que

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des. voix sépulcrales, entrecoupées de sanglots, qui articulaient mal ces mots : Ayez pitié de nous.

Je fumais, tranquille spectateur d’une. scène aussi triste ; nos gens me nommèrent, et dirent que je les avais conduits Jusques là,. mais qu'ils n'avaient plus Ja force de me suivre. Les deux sauvages vinrent à moi, me donnèrent la main, etne me reconnurent que longtemps. après,. tant la longeur de la barbe et la maigreur: m'avaient défiguré. J'avais été favorable à ces nations en plusieurs occasions, aussi en fus-je.très-bien accueilli. .

Je. m'informai à quelle distance. nous one de Louisbourg, ils me répondirent que nous en étions à trente lieues, et qu'ils allaient me conduire à Saint- Pierre. J'acceptai d’un grand cœur cette proposition, et pris la précaution de faire traverser le capilaine et les trois français de l’autre côté de larivière, où après leur avoir fait un bon feu, et leur avoir laissé le peu de. farine et de lard qui nous restait ; quantité qui aurait pu servir à faire un repas frugal, je partis avec les deux sauvages pour aller à leur cabane, dans la baie, distante d'environ trois lieues d'où nous étions.

J'y. fus très-bien reçu; ils me firent part du peu de viande qu'ils avaient, qui n’était que de la viande sèche, mais ils m'en donnèrent suffisamment pour deux.jours. |

Je repartis le 5 au malin avec mes deux sauvages, vins retrouver mes gens : nous avions amené deux pe-

tits canots d’écorce, nous nous mîmes en route pour Saint-Pierre. Nous doublâmes très-heureusement le cap de Sainte-Anne d'un gros vent de nord-est, et nous entrâmes dans la baie de La Brador, où par la tempête, la neige et la pluie, nous fûmes dégradés pendant deux jours et demi, et consommâmes toute Ja viande sèche queles sauvages nous avaient donnée.

Nous nous rendimes enfin, le 8 à minuit, à Saiut- Pierre, où étaient seulementeinq cabanes d'Acadiens, qui contenaient en tout dix hommes. Dès l'instant j'expédiai les deux sauvages pour aller au secour des deux pauvres français que j'avais laissés à Niganiche; je leur donnai vingt louis d'or, quatre-vingt livres de farine, cinquante livres de lard, du tabac, de la poudre, du plomb, unetasse d'argent, et bien d’autres choses que j'avais : ils me promirent qu'ils feraient toute la diligence possible ponr leur sauver la vie ; mais malgré tous mes soins, je craignais qu'ils ne les trouvassent pas vivants.

Nous restàmes deux jours et demi à nous reposer, et à nous fournir des vivres. Je me décidai le {1 à écrire au gouverneur de l’Isle-Royale: Je lui donnai avis dé notre naufrage sans beaucoup de détail. Je lui témoignais le désir de profiter de la dernière saison pour traverser de lIsle-Royale aux terres de l’Acadie, pour de là faire mes efforts, et employer tous les moyens pour me rendre à ma patrie. Pour preuve de ce que j'avançais dans ma lettre, j'envoyai le capitaine du navire, deux soldats

français, La Forêt et Laforce, et leur donnai pour conducteurs deux acadiens. Le capitaine à l'instant de notre séparation, me témoigna sa sensibilité, il eût désiré que j'eusse fait la même route ; il fit plusieurs instances pour m’engager à le suivre, et pour y réussir 1] emplova tous les moyens possibles. La difficulté de parvenir en Canada, dans une saison aussi dure, fut employée ; mais représentations inutiles, mon parti était pris, j'avais trop essuyé de malheurs pour m'exposer à de nouveaux. Je partageai avec lui neuf guinées qui me restaient, il me parut très-sensible à ma bienviellance, mais j'étais autant flatté de lui rendre service que lui de les recevoir.

La proposition que je fis aux Acadiens, de traverser, les épouvanta, et je ne réussis à les engager à venir avec moi qu'à force d'argent. Je raccommodai un petit canot d’écorce, l'appas de 25 louis tenta deux jeunes gens, et nous embarquâmes quatre dans le canot, compris le nommé Pierre, sauvé ainsi que moi du naufrage.

Le 12, nous fûmes coucher chez le nommé Abraham, de l’autre côté du portage Saint-Pierre.

Le 43, dans la nuit, le temps devint calme, aussi nous embarquâmes pour faire latraverse,et arrivâmes heureusement à Cheda-Bouctou, chez le nommé Joseph Maurice, où il y avait seulement neuf cabanes d'Acadiens. Je me transportai avec autant de promptitude qu’il me fut possible dans le fond de cette baie, où étaient quelques sauvages, auxquels je fis faire des

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raquettes, et nous en partimes le 15. Nous marchàmes trois jours, au bout duquel temps nous arrivâmes chez le nommé Jacques Côlé à Pommiquet, où étaient seulement cinq maisons d’Acadiens. Je fus obligé de laisser, dans cet endroit, le nommé Pierre, lequel ne pouvait plus aller en raquette.

Nous arrivämes le 18 à Artigongné, où nous trouvâàmes cinq cabanes de sauvages qui mouraient pour ainsi dire de faim, et nous n'étions pas chargés de vivre. Là je pris deux guides pour me conduire à Pieton;. le froid était si excessif que nous ne nous rendimes qu'au bout de trois jours, malgré que la route ne fût pas longue. Nous ne trouvâmes pas de meilleurs hôtes, 1ls jeunatent tous.

Nous en partimes le 21, et suivimes le long de la mer jusqu'à Tectemigouche, où nous arivâämes bien fatigués le 24. J'y séjournai pour me délasser, et le o janvier 1762, j'expédiai deux courriers au commandant du fort Cumberland ; je lui représentai la dure nécessité où m'avait reduit le naufrage et le chemin que j'avais fait dans une saison aussi dure, et le priai de m'envoyer quelques vivres pour pouvoir me rendre à son fort.

Nous étions exténués de fatigue et de jeûne ; nos estomacs avides digérèrent aisément la viande dégoutante d’un renard maigre que nous tuâmes le 6, il n’en resta que les os; mais nous reprimes nos sens le 7. Un sergent anglais commandait un détachement de 12 à 15 hommes à la Baie-Verte, cet

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honnête-homme ayant appris notre situation, m’envoya une bouteille d'eau-de-vie, du lard et de la farine cuite ; cette nourriture nous donna des forces, nous nous rendimes vers midi à son poste.

Nous y fûmes reçus très-poliment ; cet homme généreux nous fit part avec abondance des douceurs qu'il avait pour lui-même. Je fus sensible autant que je devais l'être à son accueil gracieux, Je partis vers les deux heures pour me rendre au fort; j'avais encore cinq lieues, chemin bien loin pour un quelqu'un fatigué; mais heureusement le commandant du fort Cumberland avait expédié sa cariole conduite par un soldat et un de mes courriers, munie de rafraîchissement. Alors je me résolus à coucher dans le bois; la fatigue m'y obligeait, et les bons vivres m'engagèrent à prendre un repos que j'avais perdu depuis longtemps. Je repartis le lendemain en carriole, et me rendis au fort. Je fus flatté de l'accueil que l’on me fit ; le commandant, ses officiers, les bourgeois et marchands me témoignèrent leur sensibilité pour les pertes que J'avais faites dans ce naufrage, et leur joie de ce que j'en étais heureusement sauvé. Le commandant, dont le nom est Benoni Danhs, me fit donner une chambre, me procura toutes les douceurs que l’on pouvait désirer dans le lieu. Je ne manquai de rien, nécessaire et même utile, autant qu'il put me le fournir. Je partis de ce fort comblé de bienveillance, et pénétré de reconnaissance, le 14, avec une provision de vivres

pour quinze jours, lesquels me suffirent pour me rendre chez le Père Germain à Haute Paques, où nous arrivâames le 29 par les portages de Miramigouchir, Miniagouche, et par Peshoudiar. Nous suivimes celte rivière pendant trois jours ; il était temps, car les raquettes et les vivres nous manquaient, et par conséquent les forces. Le Père Germain n'avait d’autres vivres que du bled-dinde; il m'en donna deux boisseaux, qui joints à quelque peu de lard qui nous resta des dons du commandant du fort Cumberland, nous engagèrent à nous mettre en route. Nous partimes de chez le Père Germain le 2 février, et nous suivimes la rivière Saint-Jean jusqu'au Grand-Sault, et de 1à nous passames par le portage de Themiscouata, où je fus obligé de laisser les deux acadiens mes compagnons de voyage, et me rendis promptement à Kamouraska, d’où j'envoyai une carriole les chercher.

La longueur du chemin, son incommodité, le peu de vivres, une marche continuelle sans quitter la raquette, les avait exténués. Nous arrivämes à Québec le 23, mais avec moins de fatigue. Les voitures et les vivres élaient en abondance. |

Alors je rendis compte à son Excellence Le Géné- : ral Murray, et lui fis ma déclaration du naufrage. Je me mis en route pour Montréal, où étant arrivé le 24, je rendis également compte au Général Gage; et remis à M. le Major Dezeney, copie de mon Journal.

Il serait difficile de raconter les peines et les fa-

tigues que j'ai essuyées ; l’idée du naufrage se dissipait par les difficultés que je rencontrais pour revoir ma patrie. J'avoue que plus je me représente les circonstances de mon naufrage et de ma conservation, plus je m'étonne.

Les détours que je fus obligé de faire me font croire avoir fait au moins cinq cent cinquante lieues dans la plus rude saison, et dénué de secours. Je voyais mes guides et compagnons, tant sauvages qu'acadiens, hors d'état après huit jours de marche et souvent moins, de continuer leur route. Pendant ce temps je jouis d’une santé parfaite, et J'ai craint qu'elle ne fût altérée ; mais j'ai heureusement resisté à tant de fatigues, et si j'eusse eu des guides aussi vigoureux, il ne m'en eût pas coûté autant, puisque j'ai consommé pour cet objet cent trente louis; et je me serais rendu plus promptement, |

Je n’ai point entendu donner une relation ampoulée de.mon naufrage et des suites, j'ai raconté uniment et sans embellir toutes les circonstances ; aussi je ne me donne point pour auteur, la vérité n’a pas besoin d’être ornée.

À la Nouvelle-York, le 28 mars 1762.

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