‹ Journal écrit a bord de la frégate La BellePouleChapitre 18 sur 18 · Un cercueil en plomb · texte numérisé non relu

Un cercueil en plomb

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6* Un cercueil en bois de chêne, qui protège le cercueil en

Fait à Vile de Sainte -Hélène, le 15 du mois d'octobre 1860.

Rbmy Guillard, docteur médecin.

Le commissaire du Roi,

. L Ph. db Rouah-Chabot;

-Chabot.

A bord de la Belle-Poule, le 19 octobre 1840. Monsieur lb président du conseil,

J'ai déjà eu l'honneur de vous annoncer , dans ma dépêche précédente, que dès le lendemain de notre arrivée je m'éiais mis en rapport, d'après les ordres de monseigneur le prince de Joinvilte, avec le général Middlemore, gouverneur de l'Ile, pour arrêter d'avance la série des travaux de l'exhumation et de la translation du cercueil de Napoléon. J'avais trouvé dès l'abord, et je n'ai cessé de rencontrer chez le général Middlemore, comme rhez les diverses autorités de l'Ile, un empressement sincère à consulter nos désirs et nos sentiments dans toutes les dispositions qui devaient être prises de leur côté. Mais il n'en fallut pas moins plusieurs entretiens subséquents pour faire coïncider entièrement avec nos propres vues les plans arrêtés d'avance par le gouverneur, et pour bien régler la part qui, d'après nos instructions respectives, devait revenir à chacun de nous dans l'exécution de ces deux opérations. Il serait inutile de parler aujourd'hui des difficultés et des objections qui ont été successivement écartées dans les conversations que j'ai eues jour par jour avec le général Middlemore et les autres autorités. Tout a pu en définitive être réglé d'une manière qui m'a semblé répondre entièrement aux instructions que j'avais reçues de votre excellence, et aux sentiments des personnes illustres auxquelles j'avais l'honneur d'être associé.

Dès le premier jour, monseigneur le prince de Joinville avait proposé au gouverneur de charger ses équipages des travaux de l'exhumation et de la translation que son altesse royale eût, dans ce cas, dirigés en personne. Mais le général Middlemore étant, d'après les instructions formelles de son gouvernement, chargé* lui-même et responsable de toutes les opérations jus-

qu'à l'arrivée du cercueil impérial au lieu d'embarquement, a dû décliner les offres du prince; je ne me suis pas cru, de mon côté, autorisé à mettre aucune insistance sur ce point, et rien n'a été ajouté de notre part à celle simple proposition. Monseigneur le prince de Joinville a peiué alors, malgré son désir personnel d'assister à l'exhumation, qu'en sa qualité de commandant supérieur de l'expédition, il n'était pas convenable pour lui d'être présent à de longues opérations conduites par des soldats étrangers, et auxquelles il ne pourrait imprimer aucune direction. Son altesse royale s'est décidée, en conséquence, à ne paraître sur la terre anglaise qu'à la tête des états-majors de nos bâtiments et dans une position qui lui permît de présider elle-même à tous les honneurs qu'elle était chargée de rendre au cercueil de Napoléon. «

Nous avions fixé pour cette cérémonie mémorable le 15 octobre, 25 e anniversaire de l'arrivée de l'auguste exilé à Sainte- Hélène sur le Norlhumberland. Il avait été décidé que nos travaux commenceraient avec le jour légal , afin qu ils pussent être entièrement terminés dans une journée.

Le lù, à dix heures du soir, je quittai la Belle- foule avec MM. les généraux Bertrand cl Gourgaud, M. de Las-Cases, M. Marchand, M. Arthur Bertrand, M. l'abbé Coquereau et ses deux enfants de chœur, MM. Saint-Denis, Noverraz, Pierron, Archambaull, MM. les capitaines de corvette Guyet, Charner et Doret, et M. le docteur Guillard , chirurgien-major de la Belle-Poule, suivi d'un ouvrier plombier. Conformément à vos ordres, monsieur le président du conseil, aucune autre personne n'a été introduite, au nom de la France, dans l'enceinte réservée autour du tombeau pendant la durée des travaux. Sur rade et dans la ville le temps était fort beau ; mais parvenus dans les hauteurs, nous trouvâmes un vent froid et une pluie battante qui ne cessèrent que le lendemain durant la marche du cortège. La vallée du tombeau , située à près d'une lieue et demie de la ville, était gardée, depuis le ci ucher du

soleil, par un détachement des soldats de la garnison, ayant ordre d'en écarter tonte personne qui n'aurait point été désignée par l'un des commissaires pour assister ou pour prendre part aux travaux. M. le capitaine du génie Alexander , chargé de les diriger , nous attendait sur les lieux avec les cinq principales autorités de l'Ile. L'état de santé du général Middlemore ne lui permît pas d'assister aux travaux de la nuit.

Vous trouverez ci-joint, monsieur le président du conseil , copie certifiée d'un acte d'exhumation et de remise que j'ai dressé et signé avec le capitaine Alexander et le gouverneur de l'Ile. J'aurai l'honneur de vous remettre en mains propres l'expédition officielle. L'état successif des lieux et la série de nos opérations sont consignés dans celte pièce avec des détails auxquels il ne me reste rien à ajouter. J'y joins une section verticale et horizontale du caveau et du sarcophage intérieur qui renfermait le cercueil, faite, sur des mesures que j'ai prises moi-même , par M. Chedeville, commis d'administration de la Belle-Poule. Ces deux pièces mettront votre excellence a même d'apprécier très exactement l'extrême solidité des diverses maçonneries de la sépulture.

. Commencés à minuit et demi, les travaux ont été poussés sans relâche etavecunegrandeactivité pendant plus de neuf heures. Nous avions pu craindre qu'en dépit de tous les efforts et malgré les deux opérations tentées simultanément pour arriver jusqu'au cercueil, la plus grande partie de la journée ne s'écoulât avant que l'exhumation ne fût terminée et que nous ne fussions forcés de remettre la translation au lendemain; dès le jour, toute inquiétude avait cessé sur ce point. Il n'y a eu qu'une voix parmi nous, monsieur le président du conseil, pour rendre hommage à l'admirable entente déployée par le capitaine Alexander pendant ces opérations souvent très délicates et à son empressement à contenter nos moindres désirs. Trop d'éloges ne sauraient également être donnés à l'excellente tenue des ouvriers et des soldais réunis sous ses ordres, et qui, tout en poursuivant

leurs travaux avec uo zèle infatigable, semblaient vouloir aussi s'associer à nos sentiments par leur recueillement et leur silence respectueux.

A neuf heures et demie du malin, la terre avait été entièrement retirée du caveau, toutes les couches horizontales démolies, et la grande dalle qui recouvrait le sarcophage intérieur détachée et enlevée à l'aide d'une chèvre. Les loris travaux en maçonnerie cimentée qui entouraient de toutes parts le cercueil , et auxquels les dix-neuf années déjà écoulées n'avaient porté aucune atteinte , l'avaient tellement préservé des effets de l'atmosphère et de la source voisine , qu'à la première vue, il ne semblait eu aucune façon altéré. Les bricoles qui avaient servi à le descendre étaient restées dans le sarcophage ; et une personne étrangère aux travaux , qui serait survenue dans ce moment, eût pensé, sans doute, qu'il venait d'être déposé dans la lombe par nos ouvriers mêmes. Le sarcophage en dalles, lui même parfaitement conservé , était à peine humide. Dès que M. l'abbé Coqucreau eut terminé la récitation des premières prières, le cercueil fut retiré avec le plus grand soin , et porté par des soldats du génie, nu-lête, dans une tenle dressée pour le recevoir auprès du tombeau.

Après la cérémonie religieuse de la levée du corps, j'ai demandé, monsieur le président du conseil, que, sous ma responsabilité, les cercueils intérieurs fussent ouverts, afin que M. le docteur Gui i lard pût prendre les mesures prescrites par une commission de la faculté de Paris pour garantir les restes mortels de Napoléon de toute décomposition ultérieure. Aux termes de la législation anglaise , quelques formalités préliminaires sont requises pour l'ouverture d'un cercueil exhumé. Le • chief justice - de l'Ile, présent, en fit la remarque; mais sur ma réponse et celle du capitaine Alexander, que le cas avait été prévu et réglé d'avance avec le gouverneur, M. Wilde se contenta de réclamer l'insertion de ses observations dans noire

procès-verbal : il m'a semblé inutile de donner suite à celte demande. , ,

En examinant de près le premier cercueil extérieur, nous en trouvâmes la partie supérieure altérée , ce qui m'a décidé à le faire entièrement enlever et à faire déposer le second cercueil de plomb, qui se trouvait en bon état, dans celui que nous avions apporté de France, cl que dès la veille j'avais fait placer dans la tente. C'est là qu'avec le plus grand soin nous avons procédé à l'ouverture. Sur ces entrelaces, M. le gouverneur de l'Ile est arrivé avec son état-major, ainsi que M. Touchard, officier d'ordonnance de monseigueur le prince de Joinville : envoyé par le prince, auquel j'avais déjà eu l'honneur d'écrire, pour l'informer des progrès de nos travaux.

Le cercueil de plomb renfermait, conformément aux relations officielles de 1821 , deux autres cercueils, l'un en bois, l'autre en fer blanc, dont les recouvrements ont été successivement enlevés avec le plus grand soin. Le dernier cercueil avait été doublé intérieurement d'une garniture de salin blanc, qui, détaché par l'effet du temps, était retombée sur le corps, et l'enveloppait comme un liuceul , en y adhérant légèrement. Je n'essaierai pas de décrire, monsieur le président du conseil, dans quelle muclle inquiétude nous attendions le moment qui devait nous révéler tout ce que la mort nous avait laissé de Napo léon. Malgré le singulier état de conservation de la tombe et des cercueils , à peine pouvions-nous, en nous rappelant les circonstances de l'inhumation , espérer trouver quelques restes informes dont les parties les moins périssables du costume eussent seuls assuré l'ideulilé. Mais quand, par les mains du docteur Guillard , le drap de salin fui soulevé, un mouvement universel de surprise el d'attendrissement a eu lieu , et plusieurs des assistants fondireut eu larmes. L'Empereur luimême était devant nous ! Les traits de la figure, bien qu'altérés, étaient parfaitement rcconnaissables, les mains merveilleusement belles; le costume si connu, si souvent reproduit,

avait peu souffert , elles couleurs en étaient facilement distinguées; les cpauleltes , les décorations , le chapeau semblaient entièrement conservés ; la pose, elle-même, était pleine d'abandon , et sauT les débris de la garniture de satin , qui recouvraient, comme d'une gaze très fine, plusieurs parties de l'uniforme, nous aurions pu croire Napoléon étendu encore sur son lit de parade. M. le général Bertrand, M. Marchand cl les autres personnes présentes, qui avaient assisté à l'inhumation, nous indiquèrent rapidement les divers objets déposés par eux dans le cercueil : chacun était demeuré dans la position exacte qu'ils lui avaient assignée. On remarqua même que la main gauche, que le grand maréchal avait prise pour la baiser une dernière fois , au moment où l'on fermait le cercueil, était restée légèrement soulevée. Entre les jambes, auprès du chapeau, on apercevait les deux vases qui renferment le coeur cl l'estomac; mais, M. le docteur Guillard s'étanl assure qu'ils adhéraient assez fortement aux parties voisines qui les recouvrent presque entièrement, je n'ai point osé troubler ce repos paisible de la mort pour les soumettre à un examen sans objet.

Je joins à celte dépêche, monsieur le président du conseil, un rapport plus détaillé sur l'état actuel de la dépouille mortelle de Napoléon, qui, sur ma demande, a été dresse par le docteur Guillard. Celte pièce aurait contenu des renseignements encore plus minutieux, si avant lotit ii n'eût importé de soustraire au plus tôt le corps au contact de l'air atmosphérique. Dans un espace de moins de deux minutes, les mesures de conservation jugées nécessaires ont été prises, et celte vérificalion sommaire terminée.

Les deux cercueils intérieurs ont été soigneusement refermés ; l'ancien cercueil de plomb a été fortement assujetti dans le nouveau avec des coins de bois, et les deux ont été soudés avec les précautions les plus minutieuses, sous la direction du docteur Guillard. Ces diverses opérations terminées, le sarcophage en cbène a été fermé, ainsi que son enveloppe de chêne.

En me remettant la clef du sarcophage dëbène , le capitaiue Alexander m'a déclaré, au nom du gouverneur, que ce cercueil , renfermant les restes mortels de l'empereur Napoléon, serait considéré comme à la disposition du gouvernement français dès ce jour, et du moment où il serait arrivé au lieu d'embarquement vers lequel il allait être dirigé sous le» ordres de S. Exc. le général Middlemore. J'ai répoudu que j'étais charge par mon gouvernement d'accepter, en son nom , ce cercueil des mains des autorités bi ilanniques , et que j'étais prêt , ainsi que les diverses personnes composant la mission française, à le suivre jusqu'au quai de Jame's-Town , où Mgr. le prince dcJoinville, commandant supérieur le l'expédition, était dans l'intention de venir le recevoir pour le conduire solennellement à bord de sa frégate. Copie signée des paroles prononcées de part et d'autre a ensuite été échangée entre nous : votre excellence en trouvera ci-joint une expédition certifiée.

Avant notre arrivée, un char funèbre àquatre chevaux, orné autant que le comportaient les ressources de l'Ile, avait été préparé pour recevoir le cercueil, ainsi qu'un beau drap mortuaire et un harnachement de deuil complet. Quand le sarcophage eut été placé sur le char , je fis couvrir entièrement ce dernier du magnifique manteau impérial envoyé de Paris , et dont les quatre coins furent remis à MM. les lieutenants généraux Bertrand elGourgaud, au baron de Las-Cases et à M. Marchand. A trois heures et demie , le char funèbre s'est mis en inarche, précédé d'un enfant de chœur portant la croix, et de M. l'abbé Coquereau. J'ai conduit le deuil, corime commissaire accrédité du gouvernement français : le reste du cortège a suivi l'ordre indiqué dans l'acte ci-joint d'exhumation et de remise. Votre excellence remarquera que toutes les autorités de l'Ile, tous les principaux habitants et la garnison entière ont suivi la marche funèbre depuis le tombeau jusqu'au quai. Mais, sauf l'escorte d'artilleurs nécessaires pour conduire les

chevaux ei pour soutenir par moments le char lui-même dans les descentes difficiles , les places les plus rapprochées du cercueil avaient été réservées pour la mission française. Le général Middlemore, malgré l'étal Tort affaibli de sa santé , a voulu suivre toute la marche à pied , ainsi que le général Churchill, chef d'éiat-major de l'armée des Indes, arrivé depuis deux jours de Bombay. L'immense poids du cercueil et l'extrême difficulté de la roule rendaient nécessaire pendant presque tout le trajet une surveillance do tous les instants. M. le colonel Trelawnay voulut commander en personne le petit détachement d'artillerie chargé de conduire le char, et, grâce à ses soins, la translation a pu s'effectuer sans le moindre accident.

Depuis le moment du départ jusqu'à notre arrivée sur le quai, le canon des forts et les batteries de la Belle-Poule ont tiré de minute en minute. Après une heure de marche la pluie cessa pour la première fois depuis le commencement des travaux ; et arrivés en vue de la ville, nous trouvâmes un ciel brillant et un temps magnifique.

Dès le malin, nos trois bâtiments de guerre, la Belle Poule, la Favorite ei YOrette avaient pris le grand deuil royal, les vergues en pantenne, et les pavillons en berne. Deux navires de commerce français, la Bonne- Aimée , capitaine Gillel, et ï Indien, capitaine Tricvuetil , qui se trouvaient en rade depuis deux jours, s'étaient mis sous les ordres du prince, et ils ont imilé , pendant touic la cérémonie, les mouvements delà Belle- Poule. Les forts de la ville el les maisons des consuls avaient également descendu leurs pavillons à mi-màt.

J'ai l'honneur de joindre à celle expédition copie des ordres du jour de son altesse royale le commandant supérieur et du général Middlemore. Ces pièces vous donneront, monsieur le président du conseil, une connaissance exacte des excellentes dispositions prises de part et d'autre pour assurer à celte imposante journée un caractère de solennité qui en rendra le souvenir impérissable dans la mémoire de tous les assistants.

Parvenues h rentrée fie la ville, les uoupes de la garnison et de la mi'ice se sont déployées en deux lignes jusqu'à l'extrémité du quai, en prenant la position de deuil de l'année anglaise, les soldais appuyés sur leurs armes renversées . les officiers le-crêpc au bras et la tôle posée sur le pommeau de leur épée. Tous les habitants avaient été consignés dans leurs maisons, ou garnissaient les terrasses qui dominent la ville, et les rues n'étaient occupées que par les troupes, le 91 e tenant la droite, et la milice la gauche. Le cortège s'est avancé lentement entre ces deux haies de soldats, au son d'une marche funèbre et au bruit du canon des foris, de la BcUc-Poutc et du Dolphin, répété mille fois par les échos des immenses rochers qui s'élèvent au-dessus de Jame's-Town.

A l'extrémité du quai, monseigneur le prince de Joinvillc s'est présenté , en grand uniforme, à la léte de l'ètat-major des trois bâtiments français. Après une heure de marche, le cortège s'est alors arrêté. Les plus grands honneurs officiels avaient été rendus par les autorités anglaises à la mémoire de l'Empereur : des hommages éclatants avaient signalé les adieux de Sainte-Hélène à son cercueil; dès ce moment la dépouille mortelle de Napoléon allait appartenir à la France.

Quand le char s'esl arrêlé, j'ai quille le collège pour me placer auprès de monseigneur le prince de Joinville. Son altesse royale s'est alors avancée seule, en présence de tous les assistants découverts. Elle a reçu solennellement le cercueil des mains du général Middlcmore, et elle l'a remercié, au nom de la France, de tous les témoignages de sympathie et de respect dont les autorités et les habitants de Sainie-Hélène avaient enlouré celle cérémonie mémorable.

Une chaloupe d'honneur avait élé disposée pour recevoir le cercueil. Pendant l'embarquement, que monseigneur le prince de Joinville dirigea lui-même, sa musique joua des airs funèbres, cl toutes les embarcations se tinrent à fcnlour, les avirons matés. Quand le sarcophage loucha la chaloupe, un m

gnifique pavillon royal, que les dames de Jame's-Town avaient voulu broder elles-mêmes , fut élevé, eï dès lors la frëgaïc redressa ses vergues et déploya ses pavois. Tous les mouvements de la Belle-Poule fuient imités sur-le-champ par nos autres bâtiments. Notre deuil avait cessé avec l'exil de Napoléon , et la division française se parait de tous ses ornements de fétc pour recevoir le cercueil impérial sous le drapeau de la France.

Le sarcophage fut recouvert dans la chaloupe du manteau impérial. Monseigneur le prince de Joinville se plaça lui-même à la barre, M le commandant Guyet sur l'avant, MM. les généraux Bertrand eiGourgaud, M. de Las-Cases. M. Marchand et l'abbé Coqucreau occupèrent , auprès du corps, la même place que dans le cortège. Je me lins avec M. le commandant Ilernoux sur l'arrière, un peu devant le prince.

Dès que la chaloupe s'est éloignée du quai , la terre a tiré le grand salut de vingt et un coups de canon, et nos bâtiments ont enwyé la première salve de toute leur artillerie. Les deux autres furent tirées pendant le trajet du quai à la frégate, la chaloupe nageant très-lentement, entourée de toutes les autres embarcations. A six heures cl demie nous accostâmes la Belle-Poule. Tous nos bâtiments avaient les hommes sur les vergues, le chapeau à la main.

Monseigneur le prince de Joinville avait fait disposer sur le pont de la frégate une chapelle parée de drapeaux, de faisceaux d'armes et d'ornements fuuèbres, dont l'auiel avait été élevé au pied du mût d'artimon. Porté par nos matelots, le cercueil passa entre deux haies d'officiers, l'épée nue , et fut placé sur les panneaux du gaillard d'arrière, recouvert toujours du manteau impérial. L'absoule fat faite le soir môme par M. l'abbé Coquereau.

Le corps est resté en chapelle ardente pendant toute la nuit gardé par des factionnaires cl par l'officier de quart en grande tenue, et veillé par M. l'abbé Coquereau. La Belle-Poule a

porié pendant la nuit ses couleurs, ses pavois et le pavillon royal voilé de crêpe au grand mât.

J«e lendemain, à dix heures, une messe solennelle a été dite, sur le pont, en présence des états-majors et d'une portion des équipages de nos cinq bâtiments. S. A. R. le commandant supérieur était aux pieds du corps, les diverses personnes de la mission occupant les mêmes places que la veille dans la chaloupe : le canon de la Favorite et de XOrette a tiré de minute en minute. La cérémonie a été terminée par une absoute solennelle, à laquelle ont pris part, en venant jeter Tenu bénite sur le cercueil , monseigneur le prince de Joinville, la mission et les premiers maîtres des bâtiments.

A onze heures, toutes les cérémonies de l'Eglise étaient accomplies, tous les honneurs souverains avaient été rendus à la dépouille mortelle de Napoléon. Le cercueil fut descendu avec soin dans l'entrepont et placé dans la chapelle disposée à Toulon pour le recevoir. Alors nos bâtiments tirèrent une dernière salve de toute leur artillerie ; puis la frégate serra ses pavois en ne conservant que le pavillon de poupe et le drapeau royal au grand mât .

Dans la journée, M. leprince de Joinville est allé à Plantation- House pour faire ses adieux au gouverneur. Constamment retenu à JameVTown, je n'ai pu avoir l'honneur d'accompagner son altesse royale. Dans l'après-midi, le brik de guerre anglais Phantom est arrivé sur rade venant de la côte d'Afrique.

L'appareillage avait été fixé pourle 17 dans la journée ; mais quelques relards étant survenus dans l'expédition des pièces officielles anglaises, j'ai été contraint de prier monseigneur le prince de Joinville de le remettre jusqu'à la nuit.

En me séparant du général Middlemore, je lui ai promis de solliciter de votre excellence, en faveur du capitaine du génie Alexander, une marque spéciale de distinction. Chargé, par suite de l'état de santé du gouverneur, des principales fonctions de commissaire, le capitaine Alexander a su les remplir de ma-

nière à s'assurer l'approbation et la reconnaissance de tonte la mission française.

Le dimanche 18, nos trois bâtiments de guerre ont quitté Sainie-Hélène à huit heures du malin. A la sortie delà rade, YOreile a salué le prince aux cris de vive le Roi, et s'est dirigé vers la Plata.

Pendant tout notre séjour à JameVTown, monsieur le président du conseil, les meilleures relations n'ont cessé d'être maintenues entre les autorités et les habitants de Sainte-Hélène , et la mission française. La nouvelle , sans doute exagérée , d'un grave dissentiment entre les cabinets de Paris et de Londres , nous était parvenue par YOreite-, mais elle a eu peu de retentissement dans l'Ile , et n'a porté aucune atteinte à la bonne intelligence mutuelle qu'il était si désirable de conserver durant ces circonstances solennelles. J'ai parlé ailleurs des dispositions prises à l'avance , d'après les ordres du gouvernement anglais, pour recevoir monseigneur le prince de Joinville avec tous les honneurs et les égards dus à sa haute position, et pour accueillir avec les plus grandes prévenances les illustres compagnons d'exil de Napoléon et les diverses personnes de l'expédition. Pendant toute la relâche , nous avons trouvé un même empressement à consulter nos désirs et à s'associer hautement à nos sympathies. Le profond regret qu'ont éprouvé les autorités et les habitants, en voyant enlever à leur Ile le précieux dépôt qui l'a rendue si célèbre, a été dissimulé avec une rare courtoisie ; et il n'est aucun de nous qui n'emporte uu souvenir reconnaissant de leur hospitalité simple mais cordiale.

J'ai l'honneur d'être avec respect , monsieur le président do conseil ,

Votre très humble et très obéissant serviteur, Pu. de Rouan-Chabot, Commissaire du Roi.

En rade de Cherbourg, 30 norcmfarc 1840.

• M. le minisire,

• Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer, je suis parti le \U septembre de la baie de Tous-les-Sainis. J'ai prolongé la côte du Brésil avec des vents d'est qui, ayant bâlé le nord-est et le nord, m'ont permis d'atteindre prompteiuent le méridien de Sainte-Hélène, sans que j'aie eu à dépasser le parallèle de 28° S. Arrivé sur ce méridien, des calmes et des folles brises m'ont causé quelque relard. Le 8 octobre je mouillais sur la rade de Jame's-Town.

» Lebrik YOrate , détaché par M. le vice-amiral de Mackau, pour remettre à la Belle- Poule un pilote de la Manche , était arrivé la veille. Ce bâtiment ne m'apportant aucune instruction nouvelle, je me suis occupé immédiatement des ordres que j'avais précédemment reçus.

• Mon premier soin a été de mettre M. de Chabot, commissaire du roi , en rapport avec M. le général Middlemore, gouverneur de l'Ile. Ces messieurs avaient a régler, selon leurs instructions respectives , la manière dont il devait être procédé à l'exhumation des restes de l'Empereur > et à leur translation à bord de la Belle-Poule ; l'exécution des projets arrêtés fut fixé au 15 octobre.

» Le gouverneur voulut se charger de l'exhumation et de tout ce qui devait avoir lieu sur le territoire anglais : pour moi, je réglai, par l'ordre en date du 13 octobre , dontjc vous envoie ci-jointe copie , les honneurs à rendre dans les journées du 15 et du 16, par la division placée sous mes ordres. Les navires du commerce français la Bonne- Aimée , capitaine Gillet, et X Indien , capitaine Triquciil , s'associèrent à nous avec cmpressentent.

• Le 15, à minuit, l'opération a été commencée en présence des commissaires français el anglais, M. de Chabot et le capitaine Alexander, R. E. Ce dernier dirigeait les travaux. M. de Chabot rendant au gouvernement un compte circonstancié des opérations dont il a été le témoin , je crois pouvoir me dispenser d'entrer dans les mêmes détails ; je me bornerai à vous dire qu'à dix heures du malin le cercueil était à découvert dans la fosse. Après, l'en avoir retiré intact, on procéda à son ouverture, el le corps fut trouvé dans uu état de conservation inespéré. En ce moment solennel, à la vue des restes si reconnaissablés de celui qui fit taut pour les gloires de la Fi ance , 1 émotion (ut profonde et unau'une.

• A trois heures el demie le canon des forls annonçait à la rade que le cortège funèbre se niellait en marche vers la ville deJame's-Town. Les troupes de la milice et de la garnison précédaient le char recouvert du drap mortuaire, dont les coins jélaienl tenus par les généraux Bertrand el Gourgaud , et par MM. de Las-Cases et Marchand; les autorités elles hubiianls suivaient en foule. Sur rade , le canon de la frégate avait répondu à celui des forls, el lirait de minute en minute ; depuis le malin les vergues étaient en pantenne, les pavillons à rui-màls el tous les navires français et étrangers s'étaient associés à ces signes de deuil. Quand le cortège a paru sur le quai, les troupes anglaises ont formé la haie, el le char s'est avancé lentement vers la plage.

• Au bord de la mer , là où s'arrêtaient les ligues anglaises, j'avais réuni autour de moi les officiers de la division française. Tous, en grand deuil el la lélc découverte, nous attendions l'approche du cercueil ; à vingt pas de nous, il s'est arrêté , et le général-gouverneur, s'avançaul vers moi , m'a remis, au nom de son gouvernement, les restes de l'Empereur Napoléon.

• Aussitôt le cercueil a été descendu dans la chaloupe de la frégaie, disposée pour le recevoir, et là encore l'émotion a été grave el profonde : le vœu de l'Empereur mourant commençait

à s'accomplir; ses cendres reposaient sous le pavillon national. Tout signe de deuil a été dès lors abandonné ; les mêmes honneurs que l'Empereur aurait reçus de son vivant ont été rendus h sa dépouille mortelle , et c'est au milieu des salves des navires pavoisés , avec leurs équipages rangés sur les vergues, que la chaloupe, escortée par les canots de tous les navires, a pris lentement le chemin de la frégate.

» Arrivé à bord, le cercueil a été reçu entre deux rangs d'officiers sous les armes , et porté sur le gaillard d'arrière , disposé en chapelle ardente. Ainsi que vous me l'aviez prescrit, une garde de soixante hommes, commandée par le plus ancien lieutenant de la frégate, rendait les honneurs. Quoiqu'il fût déjà tard, l'absoute fut dite, et le corps resta ainsi exposé toute la nuit ; M. l'aumônier et un officier ont veillé près de lui.

» Le 16, à dix heures du matin, les officiers et équipages des navires de guerre et de commerce français étant réunis à bord de la «régale, un service funèbre solennel fut célébré; on descendit ensuite le corps dans l'entrepont, où une chapelle ardente avait été préparée pour le recevoir.

• A midi tout était terminé , et la frégate en appareillage ; mais la rédaction des procès-verbaux a demandé deux jours , et ce n'est que le 18 au matin que h Belle-Poule et la Favorite oui pu mettre sous voiles. UOreste, parti en même temps, a fait route pour sa destination.

» Après une traversée heureuse et facile, je viens de mouiller sur rade de Cherbourg, à cinq heures du matin.

• Veuillez, amiral, recevoir l'assurance de mon respect.

• Le capitaine de la Belle- Poule, F. d'Orléans.

PIECES OFFICIELLES. 3p3

Dlseoiira dm M. Emm. de tmm CaiM sur 1»

négociation aveo Haïti.

Eitrait du Moniteur du l' r mai 1840.

m. le président. La parole est à M. de Las-Cases.

m. Emmanuel de L\t-CASEs. Je viens demandera la chambre la permission de répondre à plusieurs des assenions peu exactes qui se trouvent dans le discours de l'honorable préopinaut. Mais il est nécessaire , pour me faire comprendre de la chambre, de reproduire l'ensemble des faits. Je tacherai d'être court.

Dès 1814, Pélion, qui était alors président de la république haïtienne, fil l'offre d'une indemnité, et en posa le principe. Le général Boyer, qui lui succéda , réitéra celle offre et proposa une indemnité raisonnablement calculée. Ce sont les termes dont il se servit. Lorsqu'on voulut savoir ce qu'il entendait par une indemnité raisonnablement calculée, il fut répondu, qu'on entendait par là une année des revenus du pays. En échange de l'indemnité, il demandait que la France reconnût l'indépendance de la république. La France, de son côté, demandait.: d'abord, une souveraineté absolue sur son ancienne colonie : puis, une souveraineté constitutionnelle; ensuite, elledemandail un droil de suzeraineté ou de protection semblable à celui que l'Angleterre exerce sur les îles Ioniennes; puis enfin elle demanda un droil de souveraineté extérieure. Sur des bases aussi différentes, il était impossible de s'entendre. II n'y avait qu'une manière de résoudre la question, c'était de la part de la

France d envoyer une floue et une armée.

Telle élail la silualion des choses, lorsqu'en 1825 parut, dans la rade du Port-au-Prince, la Circé, commandée par M. le baron de Mackau ; il était porteur de l'ordonnance du 17 avril 1825. Celte ordonnance disposait que les porls de la république seraient ouverts au commerce de toutes les nations, que toutes les nations paieraient un droit égal à l'entrée et à la

sorlie, excepté la Fiance , qui ne paierait que le demi-droit ; que la république paierait une indemnité de 150 millions; enfin qu'à ces conditions les habitants actuels de Tancieunc partie de Saint-Domingue seraient libres, etc.

Des commissaires haïtiens furent nommés; mais lorsqu'ils vinrent à connaître le texte de l'ordonnance, ils la repoussèrent, bien qu'ils sussent que le commandant français était suivi et appuyé par une escadre de quatorze bâtiments de guerre portant 6 à 700 pièces de cauon, et qu'en cas de refus la guerre commençait. Us la repoussèrent par les motifs suivants : une indemnité de 1*0 millions, disaient-ils, dépassait, et pour une somme considérable, tous les calculs fails jusqu'à ce jour, toutes les prévisions et toutes les ressources du pays. Le privilège du demi-droit que s'était réservé la France allait amener une diminution très notable dans les revenus de la république; de sorte qu'en même temps que d'un côté on leur demandait une indemnité énorme, de l'autre côté on leur ôtail la possibilité d'y satisfaire. On ne leur accordait qu'uoe indépendance conditionnelle, et parmi les conditions il y en avait qui pouvaient être des conditions impossibles ; car dépendait -il de la république d'avoir toujours ses ports ouverts au commerce de toutes les nations? et si elle venait à être en guerre avec l'une d'elles, pouvait-elle lui ouvrir encore ses ports? et si elle les fermait, l'ordonnance se trouverait-elle annulée pour cela? Enfin, pourquoi ne parlait-on que des habitants actuels de l'ancienne partie française? On se demandait si les générations futures seraient exclues du bienfait de la liberté.

La position devenait très délicate ; les talents et la loyauté du négociateur en triomphèrent. Il vit le président Boycr. • Je connais, dit-il, l'esprit dans lequel a été rendue l'ordonnance. Le roi de France, dans sa magnanimité, a voulu accorder une indépendance véritable, et il a entendu l'accorder sans condition. Je garantis qu'une déclaration du gouvernement du ni expliquera l'article 1 er de l'ordonnance dans ce sens. Je m'en

rends garant à (cl point que je vous offre de rester ici en ôtage, jusqu'à ce que cette déclaration soit rendue. • Il est vrai que M. de Muckau uc parla en rien de la diminution de l'indemnité; mais les Haïtiens disaient qu'ils espéraicul que le roi de France, instruit par lui de la position de leur pays, diminuerait l'indemnité, qu'ils étaient dans l'impossibilité de payer.

A ces conditions , l'ordonnance fut acceptée. Des commissaires haïtiens partirent même pour la France avec M. le baron de Mackau,ct y contractèrent un emprunt qui produisit 2/i millions de francs pour payer le premier cinquième de l'indemnité qui s'élevait à 30 millions.

C'est là que naît une première complication dans celte affaire, complication dont j'aurai occasion de parler par la suite.

Cependant après l'acceptation de l'ordonnance, tout annonçait que le gouvernement haïtien était de bonne foi pour payer l'indemnité.

Ainsi que vient de dire l'honorable M. Estancelin, qui descend de cette tribune, le gouvernement haïtien réunit cette année là (en 1826) ses chambres législatives beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire. Les 150 millions furent déclarés dette nationale; on établit un nouvel impôt sur le pays pour la payer en dix ans. Mais bientôt les commissaires haïtiens envoyés en Europe par le bâtiment de M. de Mackau revinrent, n'apportant avec eux qu'une convention commerciale. La ratification de celte convention fut refusée par le gouvernement haïtien ; et le motif de ce refus était que ces commissaires ne rapportaient pas de France ce qu'ils avaient été chargés d'y demander cl d'obtenir, c'est à dire une clause explicative de l'art. 1 er de l'ordonnance de 1825, et ensuite une diminution du chiffre de l'indemnité.

r-'éanmoins, ce refus de ratification n'interrompit pas le? bons rapports établis entre le gouvernement haïtien et la France , et c'est même à celte époque que le gouvernement haïlien envoya en France une somme de G millions, pour coin-

pléier le premier cinquième de l'indemnité. Toutefois , quand vint l'échéance du deuxième cinquième , le gouvernement haïtien n'envoya pas d'argent; il se contenta d'envoyer une simple obligation qui fut déposée à la caisse des dépôts et consignations.

Les deux années 1823 et 1824 avaient été les années les plus prospères pour la république d'Haïti. A dater de 1825 , la décroissance financière commença. Le demi-droit stipulé en faveur de la France avait privé la république d'une partie notable de ses revenus ; car sur un budget de 7 millions environ, elle lui enleva pendant dix ans un terme moyen de 1,600,000 fr. par an.

On avait été bientôt obligé de combler ce déficit par une création de papier monnaie ; et le même élat de choses s'était renouvelé pour chaque exercice. L'impôt extraordinaire de 30 millions de piastres n'avait pour ainsi dire rien rendu , et sa levée avait été l'occasion et le prétexte de plusieurs mouvements insurrectionnels. A parlir de la fin de 1825 , chaque année avait vu éclater une conspiration , soit contre le gouvernement , soit contre la personne du président. Le prétexte était toujours le motif absurde que le président Boycr livrait le pays à la France. Le prix du caré, principal produit d'Haïti, avait éprouvé d'année en année sur les marchés une baisse considérable : de 2 fr. 86 c. le kilogramme, il tombait successivement jusqu'à 1 fr. 30 c.; et comme le café est pour ainsi dire la seule fortune de la république, celte fortune se trouvait éprouver ainsi une diminution de plus de moitié. Toutes ces causes réunies avaient complètement trompé les espérances delà république. Elle avait cru que la reconnaissance de son indépendance allait occasionner chez elle un grand développement commercial , et bien au contraire le commerce était resté stationnais , si même, il n'avait pas décru. Peu instruiteen économie politique, la république ne savait pas que l'importation dans un pays est toujours réglée par l'exportation que ce pays peut doa-

ner. Elle pensait que ce mauvais état des choses tenait à l'équivoque des termes de sa reconnaissance par la France , qui maintenait les nations étrangères dans les mêmes défiances qu'auparavant, eu égard à son étal politique. Elle fut fortifiée et confirmée dans celle opinion par un passage du message du président des Etals- Unis, M. Q. Adams , où ou lisait ces mots ; • On trouve de nouvelle* raisons contre la reconnaissance de la république d'Haïti dans ce qui s est passé dernièrement, quand ce peuple a accepté de la France une souveraineté nominale, accordée par un prince étranger, souë des conditions parfaitement convenables à un état de vasse*

loge colonial, et ne laissant de C indépendance rien que le nom. •

On voit que la situation des choses était notablement changée.

Haïti disait à la France : Je vous ai demandé une reconnaissance pleine et entière , telle que l'Angleterre l'avait accordée aux Etats-Unis d'Amérique par le traité de 1783. Au lieu de cela, vous m'avez accordé une indépendance conditionnelle, sous des conditions que je puis être hors d'état d'accomplir. Je vous ai offert une indemnité raisonnablement calculée, pro ! portionnée aux ressources de mon pays; au lieu de cela vous m'avez demandé une indemnité de 150 millions, qui sont autant pour moi que 10 à 12 milliards seraient pour la France. A cela la France répondait : Vous avez accepté l'ordonnance , il fa ut l'exécuter.

La conséquence fut que , tout en prolestant de sa bonne foî, tout en cherchant et présentant des combinaisons pour effectuer le paiement, Haïti ne paya plus rien. Elle alla plus loin, elle trouva moyen d'escamoter pour ainsi dire le bénéfice du demi-droit que s'était réservé la France par l'ordonnance de 1825. Elle alla jusqu'à dire qu'à moins de conditions subséquentes, et réciproquement avantageuses, toutes les nations seraient traitées , 5 partir do 1830 , sur un pied de parfaite égalité.

Je n'entrerai pas devant la chambre dans- des détails circonstanciés sur les diflérenles négociations entamées depuis 1826 jusqu'en 1830. Il est bien évident qu'on était si éloigné de s'entendre sur les bases, qu'on ne pouvait rien conclure, et qu'Haïti, dans toutes les combinaisons qu'elle a présentées , n'a cherché qu'à gagner du temps. Toutefois il est une négociation qui doit être remarquée, c'est celle de 1829, qu'avait négociée M. Mollien , consul-général. Dans ce traité , en 1829, la France renonçait au bénéfice du demi-droit stipulé ;par l'ordonnance de 1825 , et posait comme base priucipale la réciprocité tant pour le commerce que pour la navigation.

Lorsque la révolution de Juillet vint changer le gouvernement qui régissait la France, la république crut évidemment pouvoir profiter de la circonstance pour se libérer de sa dette. Un des commissaires haïtiens l'exprima même lors des conférences en 1838. Certes, c'était bien mal apprécier le grand acte que venait d'accomplir la France; c'était pour le maintien du droit que la nation française venait de changer une dynastie : comment pouvait on supposer quelle laisserait s'annihiler ses droits sur quelque point du globe qu'ils se trouvassent ? L'indemnité que la France demandait à Haïti n'était pas le prix de son indépendance , c'était la représentation des biens des anciens colons , et la naiion française ne pouvait ni ne voulait laisser péricliter les droits d'aucun de ses sujets.

A cette époque le gouvernement d'Haïti en agit assez mal avec le consul de France au Port-au-Prince pour que ce dernier crût devoir quitter le pays, et le Gouvernement français pritdes mesures pour envoyer une flotille bloquer les ports de la république ; mais une lettre du gouvernement haïtien fit abandonner ces mesures de rigueur et rentrer dans la voie de la négociation. C'est aussi vers cette époque que le cabinet du Roi exprima pour la première fois l'opinion que l'indemnité demandée à la république d'Haïti pourrait bien être diminuée.

Jusqu'en 1837 , il n'y eut qu'un échange de notes verbales,

faites à de longs intervalles; mais la question ne fit pas le plus léger progrès.

A celle époque, le cabinet prit la résolution d'envoyer à Haïti une mission avec des pouvoirs suffisants pour conclure un arrangement définitif, et à son défaut établir le blocus de l'île.

Dans les deux premiers mois qui précédèrent son départ de France, la mission s'occupa , avec le soin le plus scrupuleux, a réunir des documents vrais sur l'étal intérieur de la république. Elle parvint à sVn procurer , et depuis sur les lieux elle a pu vérifier promplement leur exactitude. C'est la manière dont l'affaire avail élé préparée , qui explique sa marche et sa solution rapide ; et ce n'est pas sans élonnemcnl qu'on a vu celle rapidité de solution si singulièrement caractérisée par un membre de l'autre chambre , qui ne s'est pas même donné la peine de s'informer des fails.

Que la chimbre veuille ne pas perdre de vue les questions principales dans celle affaire. Je laisse de côlé les points secondaires, qui ne feraient que produire la confusion. Les questions principales sont celles-ci : 1° Les termes dans lesquels serait reconnue l'indépendance de la nouvelle république; 2° Le chiffre de l'indemniié à donner aux colons.

Une troisième question avait surgi , qui ne devait pas être négligée, celait les intérêts des porteurs de l'emprunt de 1825.

Quant aux termes dans lesquels l'indépendance de la république serait reconnue , le chef du cabinet qui envoyait la mission , pensant qu'un pays fort et puissant comme la France devait être franc et loyal autant que ferme, étaii résolu à faire disparaître l'ambiguïté des termes de l'ordonnance de 1825. Quant au chiffre de l'indemnité, il voulait que la mission se rendît compte, par une juste et rigoureuse appréciation, des possibilités de la république, afin que les intérêts des colons fussent défendus le mieux qu'il serait possible; il voulait aussi que l'intérêt des porteurs de l'emprunt de 1825 ne fût pas négligé.

Quant an chiffre de l'indemnité , la république offrait 45 millions payables en quarante-cinq uns. Elle annonçait ce chiffre comme la limite de toutes ses possibilités. E' } paraissait complètement résolue à n'y rien ajouter ; car , à deux reprises différentes, en 18,"5 et 1837, elle avait l'ail rendre par son sénat deux déclarations dans ce sens, avec toutes les paroles et toutes les formes propres à monter et exciter l'opinion publique du pays.

Quant aux porteurs de l'emprunt de 1825 , la république disait qu'elle ne niait pas la dette, qu'elle voulait la payer, mais que c'était une affaire lout-à-fail particulière ci pour ainsi dire toute personnelle entre elles et les porteurs de l'emprunt , que le Gouvernement français n'avait pas le droit d<. s'y immiscer.

Lorsque la mission arriva à Haïti, elle trouva le pays tout disposé à la guerre.

Après de nombreuses conférences, tant particulières qu'officielles, la mission obtint , non pas A5 millions en quarantecinq ans, mais 60 millions payables en trente ai. s, ce qui , joint aux trente millions déjà payés en 1826, portait le chiffre de l'indemnité à 90 millions.

Quant à l'intérêt des porteurs de l'emprunt de 1825 , la mission , bien que le gouvernement d'Haïti ait d'abord refusé de négocier sur ce sujet, disant que la France n'avait aucun droit d'intervenir; la mission, dis-je, obtint qu'un million de francs serait affecté par an au paiement de celte dette jusqu'à liquidation.

La mission a rapporté avec elle près de 3 millions de francs argent comptant ; M. le ministre des finances peut attester avec quelle fidélité le gouvernement haïtien a rempli ses obligations jusqu'à ce moment. (Adhésio.i de M. le ministre.)

Mais, dira-t on, 150 millions n'étaient que le dixième des propriétés des colons. Qu'est pour eux une indemnité de 90 millions. Hélas! j'en conviens, je le reconnais, les colons sonl bien à plaindre ; ils sont dignes de tout l'intérêt de la chambre, et de plus même que de sou iuléiêl, si la chambre se laissait

VlkcES OFFICIELLES. 311

toucher. Mais que la chambre veuille bien ne pas perdre de vue les circonstances dans lesquelles se trouvait la mission. Le chef du cabinet qui l'envoyait voulait que l'on fit quelque chose d'exécutable; il voulait que les colons et les porteurs de l'emprunt eussent enfin quelque chose ! C'était là le sens, l'esprit de ses instructions tant verbales qu écrites. Il fallait donc ne demander à la république que ce qu'elle pouvait donner. Or, je le demande à toutes les personnes équitables et impartiales, n'estce pas là le seul bon, le seul véritable moyen de traiter? En effet, je suppose qu'on arrive, par un moyen quelconque, à faire promettre à quelqu'un ce qu'il ne peut pas donner , on aura bien une promesse, mais on n'aura pas autre chose.

C'est ce qui est arrivé en 1825. Le gouvernement s'obstina alors à faire donner 160 millions à la république : c'était évidemment au-dessus de ses moyens. On eut une promesse, et on eut bien peu de chose avec; car, des 30 millions qui lurent payés, 24 ont été pris, par voie d'emprunt , dans la bourse des Français. Si, au lieu de s'opiniàtrer à demander 150 millions, le gouvernement d'alors s'était borné à demander ce qu'a obtenu la mission , une indemnité de 90 millions , j'en suis profondément convaincu, les colons à l'heure qu'il est seraient payés, sinon en totalité, du moins pour la plus grande partie.

Mais on a dit : La république fait la pauv re ; elle feint la misère, et elle est bien en état de payer, non seulement les 150 millions, mais même au-delà.

Si l'attention de la chambre n'était pas fatiguée, et si elle daignait me le permettre, je lui demanderais la permission de lui donner quelques détails sur l'état intérieur de ce pays. (Oui, oui! Parlez, parlez!) Je demande pardon de ne pouvoir pas parier plus haut, je suis souffrant depuis longtemps, et ma voix est extrêmement faible.

La république a plusieurs sortes d'impôt ; mais le seul qui soit un revenu important et réel est la douane. En 1836 cl 1837, elle a rapporté de U millions à 6,300,000 francs; mais une

autre année elle avail rapporté 6,500,000 francs. Tous les autres impôts pris ensemble, au nombre de douze ou quinze, rapportent au maximum 1,200,000 francs. C'est donc environ un revenu moyen de 6 à 7 millions qu'a la république; c'est avec cette somme qu'elle est dans l'obligat ion de pourvoir à ses char, ges intérieures, de payer l'indemnité et de rembourser l'emprunt de 18-25.

Les charges intérieures de la république sont non seulement son budget de dépenses, mais des dettes intérieures et d'autres objets particuliers.

Par exemple, son système monétaire est dans un désordre complet; et on peut dire que depuis 1827 le gouvernement liaitien vit d'expédients.

Voici une gourde : c'est la monnaie courante à Ilaïli ; sa valeur légale est de 3 fr., un peu plus ou un peu moins, selon le prix du café, mais on peut dire de 3 fr.

Sa valeur intrinsèque (elle a été analysée à la monnaie, j'ai ici le procès-verbal) est de 1 fr. 33 c. La masse de la monnaie courante en Haïti est estimée à 6 millions, valeur légale; mais valeur intrinsèque, 2 millions et demi. La différence 8 millions et demi est une somme que le pays se doit à luimême, et qu'il sera dans l'obligation de se rembourser lorsqu'il lui faudra retirer sa mauvaise monnaie de la circulation, ce qui ne peut tarder.

L'énorme différence qui existe entre la valeur intrinsèque et la valeur légale de la monnaie fait que les étrangers, particulièrement les Américains des Etats-Unis, ont apporté une masse considérable de fausse monnaie : je dis fausse monnaie, bien que le litre de celte monnaie soil égal, sinon supérieur à la vraie monnaie d'Haïti ; mais comme il esl impossible de distinguer l'une de l'autre, il faudra que l'Etal rembourse l'une et l'autre. C'est ce qui esl déjà arrivé en 1829 , dans une opération de remboursement d'une monnaie dite monnaie à serpent*

Depuis 1826, les budgets se sont toujours clos en déficit; et, en 1827, le gouvernement fut obligé de créer un papier-monnaie. En 1837, la masse du papier-monnaie créé était de 8 millions de francs ; et on ne compte pas ici le papier-monnaie faux, qui est estimé ù une valeur de 2 millions de francs, et qu'il faudra rembourser aussi, par l'impossibilité où l'on est de le reconnaîire.

On voit donc que la république est grevée d'une dette intérieure d'environ 15 à l(i millions de francs; c'est comme si la France avait une dette d'un peu plus de 2 milliards.

Une des causes principales de l'état de détresse du pays, est la différence énorme qui existe entre le chiffre de la production et le chiffre de la consommaiion. Le goût excessif de la consommation est autant, et peut-être plus développé en Haïti que dans les autres pays du tropique. Bien que le chef du gouvernement doune à cet égard l'exemple d'uue sage et prévoyante économie, les femmes, qui, en général, sont jolies, y font des dépenses de luxe que les femmes d'Europe, même les plus frivoles, n'oseraient pas avouer, mais qui, en Haïti, sont inaperçues parce que c'est l'usage général. Ce goût excessif de la consommation fait qu'il est peu de familles qui ne dépensent au delà de leurs revenus. La conséquence est que le pays doit au commerce étranger des sommes énormes. Cette espèce de dette est fort difficile à apprécier; cependant les personnes qui l'évaluent au maximum, la portent à 80 ou 90 millions de francs, mais personne ne l'estime au dessous de 40 millions de francs.

Depuis 1825, la culture n'a fait aucun progrès ; les productions qui demandent en même temps du travail et du soin sont à peu près abandonnées : c'est la canne à sucre, par exemple. La canne à sucre ne se cultive guère que pour faire ce qu'on appelle du tafia. La culture qui ne demande que du soin, le café par exemple, est dans un état peu florissant : l'arbre à café est peu ou mal taillé ; la sève est épuisée par des parasites.

La graine est mal récoltée ; la terre et les cailloux qui s'y trouvent mêlés sont estimés quelquefois à un dixième du poids. La seule production qui ait pris de l'extension est celle qui ne demande ni travail, ni soins, par exemple la coupe des bois d'ébénisterie, tels que l'acajou, le gaïac et autres. Mais c'est là un mauvais genre de production pour le pays, car les bras appliqués à celle industrie sonl tous enlevés à fagricullure.

Les grands produits de l'ancienne colonie de Saint-Domingue étaient le sucre et le café ; mais alors la colonie se trouvait sous le système de la grande propriété. Depuis, par un plan politique sagement conçu, j'en conviens, car la république lui doit sa pacification, mais enfin, par suile de ce plan, la grande propriété a élé parlout ou détruite ou abandonnée. Ce qui lui a succédé a élé le système de la très petite propriété; mais, avec la grande propriété, la production du sucre a complètement disparu, et la production du café a considérablement diminué. Par suite de ce changement de système dans le mode de la propriété, la production générale du pays a considérablement diminué, et ses progrès moraux ont été complètement arrêtés.

Une des grandes causes de la diminution de la production dans ce pays est la difficulté d'obtenir du travail des populations de ces climats.

En effet , un jour de travail par semaine (et quand je dis un jour, c'est encore trop), huit à dix heures seulement de travail par semaine suffisent à Un noir pour pourvoir à ses besoins et à ceux d'une famille; et par la famille il ne faut pas entendre , comme en Europe, une femme et trois enfants, mais il faut doubler ce nombre. Comment peut-on venir demander du iravail à ces hommes, les autres jours de la semaine pour des objets de luxe dont ils n'ont aucun besoin ? Sous les chefs noirs, Toussaint- Louverlure, Christophe, le travail nes'élail guère maintenu que par la coercition. Sous Toussaint-Louverlure, par exemple, à l'époque de l'abolition de l'esclavage, le fouet avait élé aboli, mais remplacé par un long bâton tricolore, symbole de l'aboli-

lion de l'esclavage. (Rire général.) Sous ces chefs noirs, le travail élait exigé avec une plus grande rigueur et une plus grande sévérité que sous les anciens colons.

Sous le gouvernement des hommes de coulaur, au contraire, par des motifs qu'il serait beaucoup trop long de développer à cette tribune, la coercition n'est jamais entrée dans les principes politiques du gouvernement. Il y a un Code rural très sévère, très rigoureux, mais qui n'est aucunement exécuté.

L'iuduslrie est dans un état languissant, on peut même dire qu'elle est dans l'enfance. Les seules industries qui sont d'absolue nécessité pour le maintien des sociétés existent dans le pays. On peut s'en convaincre par la lecture de la loi de 1835 sur les patente», où se trouve la nomenclature des industries exercées.

Les routes sont dans un état de dégradation complète ; elles peuvent donner passage à des piétons et à des bétes de somme ; mais il est infiniment peu de portions qui peuvent donner passage à des voitures suspendues. Il est vrai de dire que, dans ces climats, l'entretien des routes est d'une d : fliculté très grande ; il demanderait des ingénieurs très habiles, et la république n'en a pas.

La marine militaire est à peu près nulle ; elle se composait en 1838 d'une corvette et de deux goélettes, le tout en très mauvais état.

La marine marchande était bien peu florissante : elle se composait de cinquante-cinq à soixante navires au dessus de 60 tonneaux. Ils n'étaient occupés qu'à faire le cabotage de l'île; car toutes les Antilles, grandes et petites, à l'exception de Saint- Thomas, de la Providence, de Curaçao et d'une quatrième, dont je ne me rappelle pas le nom, sont interdites au pavillon haïtien.

Quant à la population, ceux qui ont eu intérêt à peindre la république comme ( tant dans une prospérité croissante, ont dit que la population était considérablement accrue; ceux, au con-

traire, qui ont eu un intérêt opposeront di t que la population était considérablement diminuée. C'est un point sur lequel la mission a porté une attention toute particulière, considérant en quelque sorle la diminution ou l'accroissement de la population comme une espèce de thermomètre des progrès ou de la décroissance du pays.

En 1824, la république ordonna un recensement général; ce recensement a produit le chiffre de 960,000 habitants, pour un pays (que la chambre ne le perde pas de vue) dont la surface est le septième de la France; mais, après un examen attentif, il y a lieu de croire ce chiffre inexact.

En effet, la manière dont le recensement a été fait; la polygamie, qui est encore en usage dans l'ancienne partie française ; la mortalité des enfants, qui, d'après les renseignements pris auprès des médecins du pays, est incroyable; l'étal misérable de la population des villes et des campagnes ; les plaintes universelles des propriétaires fonciers sur le manque de bras pour l'agriculture ; plusieurs autres circonstances qu'il serait trop long de vous exposer, ont donné la conviction que le chiffre d& 960,000 était très exagéré, et que la population était staiionnaire, si elle ne décroissait pas.

L'art. 38 de la constitution haïtienne interdit le droit de propriété aux blancs.

La république se trouve ainsi complètement isolée du reste du monde, même de sa propre race, la race africaine. Il est bien reconnu maintenant que le contact de nation à nation est, pour chaque pays , une source de prospérité , et qu'il n'y a pas de nation en Europe qui ne rétrogradai sans ce contact salutaire. C'est ce contact qui propage l'industrie, qui régénère l'intelligence. Que l'on juge de l'état moral et intellectuel d'Haïti, quand on pense que depuis quaraule ans elle en csi complètement privé.

On a dit que la république avait des biens domaniaux

immenses , et Ion s'est demandé pourquoi elle ne les utilisait pas.

IxîS biens domaniaux de la république ont énormément diminué dans les arrondissements du sud, de lest, de f Artibonile et du nord. Là l'Etat les a employés à créer la petite propriété.

Il serait trop long de donner à la ehambredes détails qui sont cependant pleins d'intérêt sur le mouTcmcnt de la propriété dans ce pays. Il suffira de dire que c'est celle créalion de la petite propriété qui a terminé la guerre civile. Les biens domaniaux sont encore très considérables dans l'ancienne partie espagnole. Là l'Etat possède un tiers environ du pays. Mais ce pays, qui est grand comme le onzième de la France, compte à peine 100,000 habitants. On voit(|ue les terres y sont sans valeur, faute de bras. Dans l'ancienne partie française de Saint- Domingue, là où la population est comparativement plus nombreuse, le carreau de bonne terre (le carreau équivaut à 1 hectare un tiers) se vendait en 1838 au prix de 33 francs. On peut juger, par cei avilissement du prix de la terre, de l'état du pays.

On a dit aussi que la république devait avoir une réserve en numéraire immense, provenant du trésor de Christophe. Si la république a une réserve , elle ne peut pas être très considérable, ainsi que je vais avoir l'honneur de l'expliquer à la chambre. Quant au trésor de Christophe , si l'attention de la chambre n'est pas fatiguée , je lui dirai ce qui s'est passé à ce sujet. (Parlez! parlez!)

Le trésor de Christophe a élé évalué à 30 millions. C'était une somme que ce lyran avait trouvé moyen de réunir dans l'espace de dix à douze ans.

Diverses circonstances sont venues concourir pour prouver que celle évaluation était exacte. Christophe , qui s'étail fait roi sous le tiire de Henri I er , se tua le 8 oclobre 1820, pour éviter de tomber enlre les mains de ses sujels révollés. Dès le moment de sa mort, commença le pillage de son trésor. Mais

PIÇCPS OFFICIELLES.

ses principaux officiers, qui avaient l'espérance de pouvoir continuer un gouvernement indépendant, voulurent conserver le trésor; ils s'en emparèrent, ils se firent chacun régulièrement leur part. D'autres généraux qui étaient restés à la tête de leurs troupes, mais qui avaient déterminé leur insurrection en leur promettant de l'argent, envoyèrent demander des sommes considérables qu'on leur donna contre des bons et des reçus.

Cependant le président Boycr, qui commandait au Port-au- Prince, voulut profiter de la circonstance que lui offrait la mort de Christophe pour marcher sur le Cap. Telle fut la rapidité de sa marche, que les généraux de Christophe, qui avaieul espéré maintenir un gouvernement indépendant, se trouvèrent surpris, désespérèrent de leur fortune, et firent leur soumission. Entre le moment de cette soumission et celui où le général Boyer entra dans la place, il se passa environ quarante-huit heures. C'est pendaut ces quarante-huit heures que l'on tua le général Fidèle (celait un noir préposé à la garde du trésor), que l'on tua le général Fidèle pour qu'il ne livrât pas au prési. dent Boyer les bons et reçus des généraux de Christophe, dans la crainte que celui-ci ne fît restituer. C'est aussi pendant ces quarante-huit heures que le trésor fut pillé irrégulièrement; en sorte qu'on voit que ce trésor de Christophe fut soumis à un pillage, soit régulier, soit irrégulier pendant dix-huit jours î Les masses énormes de numéraire qui circulèrent alors dans le pays, et qui alimentèrent un jeu effréné ou de folles dépenses, prouvèrent que la plus grande partie du trésor était soi lie des coffres. En effet, lorsque le chef de Port-au-Prince arriva, il n'y trouva guère que 5 millions à 5 millions et demi en or, et h millions en argent. Toial, 9 millions environ. Sur ces 9 millions, 6 furent envoyés en Europe en 1826 : reste donc 3 millions; et en supposant qu'ils n'aient pas été absorbés par les besoins de la république depuis 1820 , c'est là la seule réserve en numéraire qu'elle pourrait posséder.

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Tel esi le tableau extrêmement abrégé , mais , j'ose le dire, scrupuleusement Adèle, de l'état de la république en 1836.

J'en appelle niainieuant à toute personne impartiale et de bonne foi : croit-on qu'il fût possible d'obtenir de ce gouvernement plus qu'on ne lui a demandé par le traité du 12 février 1838? Les procès-verbaux des conférences qui se sont tenues en Haïti existent ; ils ont été remis entre les mains de la commission ; qu'on y lise si les intérêts des colons n'ont pas été vivement, chaudement, opiniâtrement défendus} mais enfin est-il possible de faire donner à quelqu'un ce qu'il n'a pas?

Celte opinion sur l'étal intérieur de la république n'est pas une chose de circonstance et qui soit particulière au moment ; c'est l'opinion de toutes les personnes qui ont été dans le pays, qui le connaissent, qui l'ont éludié avec impartialité, qui ont pu se rendre compte de ses ressources : c'est l'opinion de M. Maller, qui y a négocié ; de M. Guillemot, capitaine du navire ÏAUire, qui y a séjourné ; c'est l'opinion de M. Larréguy, qui administre maintenant d'une manière si distinguée le département de la Charente-Inférieure; c'est l'opinion du commandant Dupetii-Thouars, qui a été plulieurs fois dans ce pays. Leurs rapports existent, ils sont dans les mains de la commislion, qu'on les consulte.

Mais, dira-t-on , au moins cette fois Haïti paiera- t-el le ? En aura-t-on an moins quelque chose? Dans ma profonde conviction, en ame et conscience : oui, Haïti paiera. J'ai dû faire, avec une scrupuleuse fidélité te tableau de l'état intérieur d'Haïti en 1838; je dois maintenant ajouter avec la même vérité que l'avenir est loin d'être sans espérances.

Et d'abord la population de ce pays vivait sous la préoccupation continuelle d'un débarquement français ; c'était une idée fixe. Lisait-on dans les journaux que la France réunissait un corps d'armée, un camp de manœuvres, à l'instant même c'était une armée expéditionnaire qui allait débarquer dans le pays. La conséquence était que dès qu'il y avait quelques eapi-

laux réunis, à l'instant même ils étaient envoyés en Europe pour être placés, soit en Angleterre, soit en France. Cet état de choses n'existera plus ; les capitaux ne seront plus continuellement déplacés, ils resteront dans le pays, ils seront employés à l'amélioration de l'agriculture.

Telle est l'heureuse constitution géographique de ce pays, qu'il est soumis à toutes les pressions atmosphériques, en sorte qu'il n'y a pas un seul produit au monde qui ne puisse venir à Haïti; telle est l'étonnante fécondité de son sol, qu'il n'y a qu'à le toucher pour en faire sortir toutes les productions. Le café d'Haïti est bon ; il est aimé en Europe; sa production eut s'améliorer. On peut aussi améliorer la culture du colon, du tabac, de l'indigo ; avec des soins, Haïti peut donner les meilleures qualités du monde.

Le président du conseil, qui avait envoyé la mission, avait son^é à ouvrir à un certain nombre déjeunes Haïtiens nos écoles de haut enseignement; c'eût été un grand bienfait pour ce pays ; c'était la manière d'y faire renaître, d'y reporter les connaissances théoriques qui y manquent complètement. Dans l'état actuel de la civilisation, on sait que les connaissances théoriques sontl'ame des sociétés.

Délivrés de la crainte d'une invasion française, les Haïtiens ne peuvent manquer, c'est trop leur propre intérêt, ils ne peuvent manquer de rapporter l'article 38 de leur constitution, qui interdit le droit de propriété aux blancs. Alors, les capitaux européens pourraient venir dans leur pays ; la terre pourrait y prendre de la valeur et payer des contributions. Je ne parle pas delà réduction de l'armée; car les avantages qu'elle pourrait rapporter à l'agriculture et au trésor, par des considérations qu'il serait trop long de soumettre à la chambre, sont en réalité en grande partie produits.

Mais la république peut s'acquérir un accroissement très notable de revenus en réformant la perception des douanes. En 1838, la contrebande se faisait avec une audace et une iuipu-

PIECES 0FFICIELLK8.

deur inouie. La chambre voudrait à peine croire ce que j'ai vu se passer presque sous mes yeux. On calcule qu'un cinquième, si ce n'est un quart des importations, se faisait par contrebande. M. Galot, qui était secrétaire de la mission, a fait a ce sujet plusieurs travaux extrêmement remarquables, et qui ont été très utiles. C'est là que le gouvernement haïtien peut opérer des réformes et augmenter les revenus de son trésor.

Un autre motif aussi qui me fait affirmer qu'Haïti paiera, c'est le caractère personnel du président Boyer.

Tel est, Messieurs» l'ensemble des faits qui portent chez moi la profonde conviction que le traité du 12 février sera exécuté. Puisse le peu d'argent qu'a obtenu la mission apporter enfin quelque soulagement aux longues infortunes des malheureux colons! (Très bien! très bien! — Marques nombreuses et réitérées d'approbation.)

FIK DBS PIÈCES OFFICIELLES.

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