‹ Journal écrit a bord de la frégate La BellePouleChapitre 2 sur 18 · A. M. EM. DR LAS CASES · texte numérisé non relu

A. M. EM. DR LAS CASES

Monsieur,

J'ai reçu l'injonction de lord Baihurst de vous accuser réception de votre lettre du 15 septembre, par laquelle vous demandez la permission de retourner à Sainte-Hélène. Je suis chargé de vous répondre que S. S. ne peut point vous permettre de retourner en cette tle. Je saisis cette occasion pour vous faire connaître que la lettre que vous avez adressée au général Bertrand lui sera envoyée à Sainte-Hélène.

J'ai l'honneur, etc. Hehri Golburn.

Ne pouvant obtenir la permission de retourner à Sainte-Hélène, M. E. de Las Cases demanda et obtint, vers la fin de 1819, celle de rentrer en France sous un nom supposé. Il fit d'abord son droit à Strasbourg, mais se sentant peu de goût pour le barreau, il vint à Paris, où il se livra à l'étude des sciences. La chimie, la physique,même la médecine, furent tour à tour l'objet de ses travaux ; mais l'histoire et la politique étaient ses études de prédilection.

Cependant la mort de Napoléon avait ramené

sir Hudson Lowe en Angleterre. Cet odieux exécuteur, après avoir arraché le comte de Las Cases à l'amitié et à l'affection de l'Empereur, avait cherché, par un raffinement de cruauté, à le perdre dans l'opinion de son captif. Ce nouveau grief n'était pas nécessaire pour rappeler à M. E. de Las Cases la promesse qu'il s'était faite à luimême. Il prétexte un voyage d'instruction, prend congé de sa famille et part pour Londres. Il y cherche son adversaire, le rencontre et lui infligé le plus sanglant des outrages, un coup de cravache. La réponse était dictée d'avance ; mais l'exgouverneur eut recours à la justice ; il obtint un mandat d'arrêt contre son ancien prisonnier, et stimula, dit-on, par l'appât de a,ooo livres sterling de récompense le zèle des agents de police chargés d'exécuter ce mandat. La peine infligée par les tribunaux eût pu être fort sévère ; M. de

Las Cases crut pouvoir s'y soustraire , et grâce à l'intervention généreuse de plusieurs Anglais, dont quelques uns lui étaient inconnus, il parvint à s'embarquer et à rentrer en France. Trois ans plus tard, le 1 1 novembre i8a5, à huit heu-

res et demie du soir, M. K. de Las Cases lut assailli à Passy, à deux, cents pas de la maison de son père. Il fut frappé de plusieurs coups d'une arme à double tranchant, l'un à la poitrine, un autre à la cuisse droite ; mais le premier se trouva amorti par son portefeuille. M. de Las Cases blessa lui-même un de ses deux assassins, qui prirent la fuite. Par un hasard, au moins singulier, sir Hudson Lowe, l'ex-gouverneur de Sainte- Hélène était à Paris, précisément à cette époque, et il avait habité incognito le village de Passy. Après le fait, il avait d'abord déclaré qu'il ne quitterait pas Paris, avant que les coupables fussent saisis par la justice ; mais il partit précipitamment. Au reste, sir Hudson Lowe est réprouvé de ses compatriotes eux-mêmes, il était expulsé honteusement de la société, du club militaire, de la garde royale où il servait, et de son régiment par le corps des officiers.

, En 1828, M. E. de Las Cases mit à profit ses études politiques ; il adressa à la Chambre des Députés une pétition pour demander que l'âge des électeurs fût fixé à vingt-cinq ans et celui

des éligibles à trente, réforme qui, comme on le sait, fut adoptée en i83o. Cette demande était appuyée d'une brochure intitulée : de l'Eligibilité et de l'âge des Eligibles, a travail qui annonj> çait, dit le biographe que nous avons déjà cité, » des études sérieuses et des vues généreuses » d'amélioration sociale. »

• Les ordonnances de juillet, dit-il encore, trouvèrent M. E. » de Las Cases dispose 1 à l'insurrection. Dès le mercredi, il prit

• les armes, combattit sur divers points (à la porte Sainl-De-

• nis, rue du Pelii-Carreau), et, le jeudi, entra à l'Hôtel-de-

• Ville. Il fut un des premiers, avec M. Baude, et le co-

• lonel Zimmer, à donner sa signature pour divers actes

• d'urgence ; signatures qui eussent été un arrêt de mort pour

• leurs auteurs, en cas de défaite du parti national.

• Apprenanl qu'il se tenait une réunion de députés chez

• M. La flûte, M. £. de Las Cases y courut, et se prononça vi-

• vement pour la formation d'une commission provisoire de

• gouvernement. De là il se rendit de nouveau à l'IIotel-de-

• Ville, où il passa le reste du jour et la nuit auprès des géné- » raux Lafayette et Gérard. Ce dernier n'ayant point d'aide

• de camp, accepta les services de M. de Las Cases. En cette » qualité, le vendredi il accompagna le général a la première

• séance que les députés tinrent au Palais-Bourbon. Le pavil-

• Ion blanc flottait encore sur les Invalides; il reçut mission

• de s'y rendre et d'y faire arborer le drapeau national.

• En récompense de ces services , le maréchal Gérard , par » une lettre du 3 septembre, demanda pour M. E. de Las Cases

• la décoration de la Légion-d'IIonneur, et de plus, la com-

• mission des récompenses nationales lui décerna la croix de

• Juillet. •

Peu de jours après la révolution de Juillet , M. E. de Las Cases fut appelé au ministère de l'intérieur par M. Guizot, qui lui proposa une préfecture. M. de Las Cases répondit qu'il était à la disposition du Gouvernement, et prêt à se rendre utile, en quelque qualité que ce fut. Dans un pareil moment c'était un devoir que d'accepter des fonctions publiques , et un devoir qui n'était pas sans danger. Néanmoins cette proposition n'eut pas de suite.

La réforme sollicitée, en 1828 , par M. E. de Las Cases , fut adoptée. Dès lors, il pouvait prétendre à la députât ion , et préféra le mandat du député à la dépendance du fonctionnaire public: il sollicita les suffrages des électeurs de son département, et fut élu, en octobre i83o, au premier tour de scrutin, par le grand collège du Finistère.

M. E. de Las Cases vint soutenir à la chambre les grands principes de liberté reconnus en 1789. 11 présida en plusieurs circonstances la réunion

Lointier, et ce fut sous sa présidence, que la société', au nombre de plus de cent soixante membres, discuta le projet de la loi électorale présentée aux chambres , et fixa le cens à 200 fr., chiffre qui fut adopté par la chambre. M. de Las Cases termina ses travaux législatifs par un compte-rendu de sa conduite parlementaire, et donna, l'un des premiers en France, ce salutaire exemple d'un député soumettant à ses électeurs la ligne politique suivie par lui, et les motifs qui la dirigent.

M. E. de Las Cases sollicita de nouveau les suffrages des électeurs de 1 arrondissement de Brest (extra-murôs), et fut élu sous l'empire de la nouvelle loi électorale, à l'adoption de laquelle il avait pris une part active (6 juillet i830. De retour à Paris, il s'associa à la politique du i3 mars , à cette glorieuse politique, tant calomniée alors, tant admirée depuis, même par ses adver* saires. La session de 1 83 1 , on se le rappelle , fut féconde en orages et en utiles travaux. M. de Las Cases, l'un des appuis de l'illustre Casimir Périer, fixa alors et arrêta son système et sa conduite

politique. Il est resté fidèle depuis aux grands principes qu'il adopta à cette époque. Dans un compte-rendu de ses travaux parlementaires pendant cette session de i83i , M. de Las Cases disait, après un exposé lucide et complet de la situation :

« Avec cet ensemble de circonstances intérieures et extérieures, fallait-il faire une opposition systématique? Non. Vous m'avez approuvé lorsque questionné par vous sur ce point j'ai eu l'honneur de vous répondre que jamais une opposition systématique n'entrerait dans ma manière de voir. En 181 A, c'est l'opposition systématique du corps législatif et du sénat qui a amené la première restauration; en 1815, c'est l'opposition systématique de la chambre des cent jours qui a amené une seconde restauration , quoique d'abord on l'eût proclamée impossible, à cause de l'unanimité que venait de montrer la France. Chacun disait alors : Napoléon peut être renversé, mais, à coup sûr, Louis XVIII ne le remplacera pas!...

> Notre gouvernement a-t-il fait des fautes? Il n'y a pas de doute. Quel est le gouvernement qui n'en a point fait? Les trois ministères qui se sont succédé en ont tous commis de nombreuses : celles de la présente administration se trouvent surtout dans le détail et dans la forme, beaucoup plus que dans le fond. Nécessitaient-elles une opposition systématique, je ne le crois pas. En politique, les grandes bases et le but bien arrêtés, la marche d'un individu doit constamment dépendre des circonstances variables qui l'entourent et se modifier sans cesse sur elles.

■ J'ai toujours eu devant les yeux le mandat impératif (car je reconnais celui-là) que vous m'avez unanimement donné, la volonté que vous m'avez unanimement manifestée de maintenir

et de conserver le gouvernement fondé en juillet, qui en déftnitive est notre ouvrage, dont l'existence constate notre principe de la souveraineté nationale , dont l'élection faite par nous clol et termine quarante ans de révolution. Dans cette vue , je ne me suis enrôlé sous la bannière d'aucun parti. J'ai voulu demeurer libre et indépendant autant de l'opposition que du ministère ; rester maître et arbitre de mes actes. Si vous m'avez assez esiimé pour m'honorer du titre de votre mandataire, c'est que sans doute vous m'avez regardé comme capable de vous représenter par moi-même. J'aurais cru trahir votre confiance, me mettre au dessous du poste que vous m'aviez donné , vous manquer à vous-mêmes, si je m'étais rangé d'avance dans telle ou telle fraction politique, si j'avais annulé mon intelligence au profil de telles ou telles personnes, même de celles que j'estime et respecte le plus. J'ai agi. Je vous rends compte, messieurs les électeurs, vous êtes maintenant mes juges. Je recevrai avec reconnaissance tout ce qui me viendra de vous, mais je n'écouterai que vous et récuserai tout le reste. • I fê p U H ' • :

Ce n'était pas sans raison que M. de Las Cases s'était montré conservateur, et l'un des plus zélés partisans de la politique ferme et résistante de Casimir Périer. Quelques jours après l'envoi de son compte-rendu aux électeurs de son arrondissement , éclataient les sanglantes journées des 5 et 6 juin. M. de Las Cases ne se contenta pas de donner au gouvernement le concours politique qui lui était nécessaire pour triompher des factions; il prit les armes, bien

que ses fonctions de député l'affranchissent du service de la garde nationale, et se rendit au cloître St-Méry, en qualité de combattant- amateur, suivant l'expression singulière d'un biographe. On lit dans un journal du 6 juin i832 :

- Dès le matin , M. Emmanuel de Las Cases , député, s'est

• joint à lacompagoie desvolligeursdu 4 e bataillon de la l re lé- > gion, et a marché avec elle toute la journée sans sortir un in-

* stant des rangs. »

Le I er juin i834, M. de Las Cases adressait à ses commettants un nouveau compte -rendu.

C'était à la suite des événements d'avril. Il y disait :

• En résumé, messieurs, mi conduite politique, depuis que vous m'avez honoré de votre mandai, a été constante et toujours la même. J'ai mis toute mon élude à rechercher les faits, à reconnaître lavérKé, que tant de passions diverses défigurent sans cesse, et je me snis efforcé de marcher dans le sens de l'intérêt général. Depuisquaranteansla France a manifesté plusieurs fois, autant que peuple l'a jamais fait, la volonté d'être nation libre; mais aussi elle a également manifestera ferme et énergique vo~ lonté et conlre )e despotisme et contre l'anarchie. Ainsi , lorsqu'en 1795 elle menait un million d'hommes sous les armes et ruinait ses finances présentes et à venir, c'élaii pour se préserver du joug de l'étranger : lorsqu'au 1S brumaire elle se jetait en niasse dans les bras du général Bonaparte, lorsqu'elle lui li*> vrait successivement plusieurs de ses libertés, c'était pour qu'il la préservât de l'anarchie qui la dévorait. Je pourrais vous citer les antres époques remarquables. La France ne veut st plier à aucun joug, soU qu'il vienne d'en haut, soit qu'il vienne

d'en bas. Klle veut jouir de sages libellés. Ces sages libertés, la révolution de 1830 les lui a données. Tout privilège est détruit. Il n'esl pas une carrière qui ne soit ouverte à tout homme d'un mérite réel, dans quelque classe, dans quelque rang que la nature fait placé. Désormais on a le droit de tout dire, de tout discuter; on en use au point de discuter même le principe du gouvernement, ce qui, jusqu'ici, n'avait été permis, à ma connaissance, chez aucune nation, et ce qui me parait même inadmissible. Si quelques réformes sont jugées nécessaires, vos mandataires ont le droit d'initiative, la tribune et la discussion légale leur sont ouvertes. Voilà l'ordre de choses à la conservation duquel ont tendu cl mes votes et ma conduite politique. J'ai continué, ainsi que j'avais commencé, à être également indépendant et de l'opposition cl du ministère. Député de la France, j'ai cherché à satisfaire les intérêts de la France. Vous jugerez, messieurs, si j'ai rempli le maudal que vous m'avez, confié. •

Au mois de septembre 1837, M. de Las Cases fut nommé officier de la Légion- d'Honneur. En novembre 1837, il recevait encore du suffrage de ses commettants son mandat de député, dont on ne saurait lui reprocher d'avoir abusé, ni même usé dans son intérêt personnel. Il n'est guère d'administration , en effet, qui ne lui ait fait l'offre d'une belle position dans les affaires. M. de Las Cases a toujours refusé, pour demeurer indépendant. Voici ce qu'il disait encore lui-même à ses électeurs ;

• Oui, je suis vraiment un homme indépendant; et pour le rester, ainsi que je vous le disais, messieurs, je n'ai jamais voulu être fonclionnaire public. Lors de son premier ministère, M. de Montalivel m'a plusieurs fois offert une préfecture ; je l'ai toujours remercié. M. Baude, lorsqu'il était sous-secrétaire d'état au déparlement de l'intérieur, a plusieurs fois insisté vivement pour me faire accepter une préfecture , je l'ai pareillement remercié. Je passe sous silence plusieurs offres, par respect pour la personne auguste au nom de qui elles m'étaient faites. Lorsque M. Martin (du Nord) est entré au ministère des travaux publics et du commerce, il m'a appelé aux fonctions de secrétaire général, et une auguste personne daigna me faire dire qu'elle verrait avec plaisir mon acceptation ; j'ai remercié, pour rester indépendant.

Le 29 novembre 1837, M. de Las Cases partait pour Haïti sur la frégate la Néréide, en qualité de plénipotentiaire, pour régler d'un commun accord avec les autorités de la république les difficultés qui s'étaient élevées au sujet du paiement des sommes que cette république devait à la France sur l'indemnité stipulée par l'ordonnance royale du 17 avril i8a5. Il ne nous appartient pas d'apprécier la manière dont M. de Las Cases a rempli cette mission diplomatique. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la Chambre écouta avec la plus grande faveur le discours étendu et plein de faits nouveaux, dans

lequel M. de Las Cases rendit compte de cette affaire, et justifia le traité à la conclusion duquel il avait coopéré,. On lira à la fin du volume cet important document, qui témoigne du soin scrupulèux avec lequel M. de Las Cases s'est acquitté de cette tâche épineuse.

Comme récompense de cette mission, M. le comte Molé lui offrit les fonctions de Conseiller d état en service ordinaire, fonctions auxquelles est attaché, comme on sait, un traitement de 1 5,ooo francs. M. de Las Cases refusa cette offre comme toutes les autres, et cela, comme il l'a dit lui-même, parce quil voulait et veut rester indépendant. Voici la lettre qu'il reçut à cette occasion de M. le comte Molé :

' • Monsieur le baron,

• Voire rare désintéressement vous ayant fait préférer les fonctions gratuités de conseiller d'état en service extraordinaire aux fonctions rétribuées du service ordinaire, le roi vient de vous nommer, selon votre désir, conseiller d'état en service extraordinaire. Je laisse a M. le garde des sceaux le soin de vous annoncer d'une manière plus officielle ce témoignage de la satisfaction de sa majesté pour le nouveau service que vous vi-nez de rendre à sou g08Wflemeiil et à la France.

• Agréez, etc. Signé Molé.

• Taris, 20 mai 1838. •

Au mois de mars 1 839, M. E. de Las Cases a été réélu député pour la cinquième fois, malgré les vives attaques dont sa candidature a été l'objet.

Telle a été jusqu'à ce jour la vie de Fauteur de ce livre, de ce jeune homme dont le moral s'était trouvé en serre chaude à Sainte-Hélène, suivant l'expression de Napoléon , qui, captif et exilé à seize ans, est devenue à trente l'un des représentants de soh paye. Certes, c'est là une destinée digne d'envie sous plus d'un rapport, digne d'intérêt dans tous les cas, et capable au moins de piquer la curiosité des plus indifférents.

Page 1