‹ Journal et correspondance, 1793 à 1805Chapitre 15 sur 31 · ANTOINETTE BOYRON, VEUVE CARRON · texte numérisé non relu

ANTOINETTE BOYRON, VEUVE CARRON

« Bien des choses à madame votre mère, ainsi (lu'à la chère tante. »

« Lyon, 13 mars 1199.

« Mademoiselle,

« Mille fois merci du charmant talisman! Le plaisir de le lire et de le relire, de le mettre sous mon

chevet, dans mon portefeuille, m'a procuré un sommeil si doux, de si délicieux rêves, qu'il n'y a point de maux qui eussent pu résister.

(( Demain, à sept heures, je m'embarque avec ma tante sur la diligence de Neuville ; à dix heures, j'aurai déjà traversé la Saône : me voilà montant à Saint-Germain par le chemin des amoureux ; jamais il n'aura mieux mérité ce nom. J'aperçois bientôt dans le lointain la jolie maison blanche, et mon pas devient plus rapide.

« Pour ne point quitter ma tatan au milieu du bois, je reviens cinq à six fois 'au-devant d'elle! 0 disgrâce imprévue! il faut l'accompagner chez M"'^ Sarcey. Voilà un des plus beaux instants de ma vie retardé de cinq minutes î Cinq minutes sont bien longues dans une pareille circonstance. Mais les pieds me brûlent, et j'abrège ma visite en disant que M'°'= Périsse m'a donné telle ou telle commission. C'est alors que mon cœur bat; je traverse rapidement le peu d'espace qui me reste à parcourir, j'entre dans la cour, j'approche de la porte, je l'ouvre. Il n'y a point d'expressions qui puissent peindre les sensations que j'éprouve : le cœur de Julie saura lire dans le mien, à travers mon embarras, mon air gauche et contraint.

D ANDRÉ-MARIE A.AIPÈUE. IXi

« Daignez, Mademoiselle, redire à ma seconde

maman tous mes sentiments de reconnaissance.

« A demain, à demain.

« AMPÈRE

(J'en passe, et des meilleures. Cette correspondance de quelques jours, véritable conjugaison du verbe aimer, se termine le 13 mars.

L'heureux convalescent reprend alors le chemin de la petite maison blanche. Il y trouve sa fiancée, recevant, comme lui, des lettres de félicitation ; dans celle que Marsil écrit à Julie, les plaisanteries que se permet la vieille amitié d'un beau-frère ne seront probablement pas lues en présence d'André.)

De Marsil Périsse à Julie Carron.

«■ Ce jeudi matin.

« Nous arrivons, chère Julie, à ce charmant printemps où la campagne se pare de ses plus belles couleurs, où les oiseaux chantent à l'envi leurs amours et se préparent à bâtir leurs nids. Et toi, chère amie, tu choisis cette riante saison pour faire

un heureux. Je te témoigne ma joie de son bonheur. Tu sais ce que je pense de ses qualités morales et spirituelles; s'il lui en manque de celles appelées d'agrément par les mondains, ne les acquerra-t-il pas bien vite, étant le fortuné compagnon de l'incomparable Déesse des Grâces, modèle du goût?... Ce sont là les faibles expressions dont se servait, pour te désigner, l'amoureux André dans le cours de sa maladie? « Devenir possesseur d'un pareil trésor, « qu'ai-je fait pour mériter du ciel une telle faveur? « disait-il: je vais être l'heureux par excellence... « Une couleur de rose se répandra désormais sur ma « vie, dont chaque jour me promet un bonheur « nouveau. » Et puis il reprenait toujours et toujours ton éloge. Si je te répétais toutes ces jolies paroles, ta modestie en serait blessée; le poète Ovide n'en a jamais tant raconté de sa beauté chérie. Tu penses que je faisais chorus, approuvant et pensant depuis longtemps comme lui. Je lui contestai pourtant en moi-même une seule chose qu'il vint à me soutenir : c'est que ta présence rend parfumé l'endroit fortuné qui te possède. Non, je n'ai jamais, je l'avoue, joui de cette agréable sensation. Mon odorat n'a pas connu cette charmante atmosphère que notre ami déclare respirer dans l'air qui t'entoure.

D ANDRÉ-MARIE AMPÈRE. 13îi

Sans doute est-ce une laveur particulière qu'il aura obtenue à force d'amour, et ce ne sera que la bien moindre de celles qui lui sont réservées. En vérité, Julie, quand je réfléchis sur ce point, tout mon être trémousse. Ne pourrais-je pas réclamer auprès de toi des droits de primauté? Ne t'effarouche point d'abord d'une telle prétention, elle n'est pas si mal fondée. Premièrement, tu as la plus parfaite ressemblance avec ma femme; secondement, vous pensez l'une comme l'autre, vous êtes deux têtes dans un bonnet : aimant le bonnet de l'une, je dus aimer par. conséquent la coiffe de l'autre, quand notre jeune ami ne se doutait pas encore du trésor incomparable qu'il a trouvé. Que sa bonne étoile l'ait conduit à cette belle découverte, tant mieux pour lui!... mais tu conviendras qu'il n'en est pas moins vrai que j'ai sur Ampère primauté d'affection, et j'attends avec impatience que nous soyons réunis à Lyon, en petit comité de jeunes gens, bien entendu, pour décider cette cause importante. Aujourd'hui que l'on ne radote plus comme autrefois et que l'on raisonne sensément sur toutes choses, je regarde ma cause comme gagnée.

« Ne suis-je pas bien fou, ma chère amie? Eh! oui, c'est que tu en fais des fous, par centaines :

Montpellier, Lyon, Polémieux l'attestent. Ce qu'il y a eu de piquant, c'est de ne t'avoir jamais vue blessée par ce petit dieu malin dont tu sais si bien te servir... Tant mieux pour l'André fortuné qui va être ton vainqueur! Que le ciel verse donc sur votre union une félicité sans nuages, telle que vous la méritez! Nous te tendons la main, ma femme et moi, puisque tu entres enfin dans notre grande confrérie. J'embrasse de toutes mes forces la chère sœur Élise, quoique ce ne soit qu'un profane.

« MARSIL PÉRISSE. »

(En ajoutant ici aux témoignages passionnés d'Ampère ceux, beaucoup moins suspects, de quelques contemporains de Julie, il est aisé d'en tracer un portrait assez attrayant pour satisfaire les plus difficiles.

Elle a « des cheveux d'or », « des yeux d'azur » ; cette « bouche demi-close », mise en vers par le poète pour fournir, sans nul doute, la rime à un teint de rose, provoque les réclamations d'Élise, qui nous assure, à ce propos, que les lèvres de sa sœur lui « semblent, au contraire », fort épanouies, c'est-à-dire ouvertes et souriantes. Ce trait caracté-

ristiquo de la physionomie permet de deviner, sans hésiter, la forme et la hlancheur do deux rangées de perles. Pourquoi montrer si volontiers ce qui ne serait point agréahle à voir?

D'après les confidences de M. Marsil Périsse, il existe entre sa femme et la fiancée d'Ampère une ressemblance frappante. Elles sont grandes toutes deux, puisqu'Élise envoie à la première « des baisers proportionnés à sa taille, avec l'assurance d'être aimée amplement ». La constitution délicate de Julie indique une tournure élégante, souple et svelte. Elle a les mains mignonnes, les pieds petits et étroits. Jean-Jacques possédait ce signe de race qu'il n'avait pas hérité de son père.

Chaque membre de la famille vante la grâce du modèle qui pose devant nous, la sérénité d'un front radieux reflétant la pureté d'une âme angélique. Le frère Carron, qui, lui, n'est pas un amoureux, l'appelle familièrement « sa gentille incomparable», tandis qu'Élise reproche à André, ce dont il ne se défend pas du tout, d'avoir eu trop vite l'esprit monté par « les qualités extérieures de celle (ju'il aime ». Puis, en répondant à sa sœur, qui lui raconte ses prouesses à Lyon , ses parures mondaines, elle dit : « Ce que je comprends surtout, c'est que

« VOUS VOUS trouvez fort jolie, Mademoiselle, il y en « a bien d'autres qui pensent de même. »

Julie est donc charmante en costume de bal, et non moins séduisante en bonnet de nuit, car, plusieurs fois, elle se montre à André dans ce négligé, dédaignant de relever ses charmes par le moindre prestige de toilette. Qu'ajouter à cette dernière preuve?)

Le 6 août 1799 (lothermidor an VII), André-Marie Ampère, fils mineur de J.-J. Ampère, défunt, et de vivante Antoinette de Suttièi^es-Ssircey , épouse, en la paroisse de Poléraieux Mont-d'Or, demoiselle Catherine-Julie Garron, fille majeure de feu Claude Carron et de vivante Antoinette Boyron, de la paroisse de Saint-Germain (Mont-d'Or).

Le jour du mariage, on dîne en famille chez la mère de Julie, où l'ami du cœur Ballanche chante le bonheur d'André dans un épithalame en prose.

ÈPITHALAME.

Felices ter et amplius!

Quos irnipta tenet copula, nec inalis

Divulsus querimoniis

Suprema citius soket arnor die!

Célébrons la fête antique

De i'hymen! Qu'il sorte brûlant

De nos cœurs ce cri trois fois répété :

0 hymen, liyménée !

« Que nos vœux montent au ciel comme un nuage de parfums! Que du ciel ils descendent ensuite sur ces deux époux comme une rosée de bénédictions et do plaisirs !

« Le jeune homme se nourrit d'espérances, le vieillard se nourrit de souvenirs : les espérances et les souvenirs de l'amour sont également chers. Enfants, adolescents, vieillards, célébrons tous la fête de l'amour, par qui nous sommes ! Chantons tous en chœur : 0 hymen, hyménée!

« Lorsqu'au lever de l'aurore une voix matinale est venue murmurer à mon oreille encore assoupie : Aujourd'hui, deux êtres bons, sensibles, aimants, s'enlacent des liens heureux de l'hymen, j'ai tressailli de plaisir; le sentiment du plaisir m'a enivré de toutes ses illusions, et je me suis écrié : Que l'homme ne se plaigne plus de sa destinée I Si le chagrin, si la douleur viennent quelquefois opprimer son existence, n'est-il pas dans la vie des instants de félicité, d'une ^''licite suprême, qui

peuvent racheter des années de tourments et d'inquiétudes?

« Quel bonheur, en effet, est comparable à celui de deux amants qui deviennent époux? Leur sort estdésormais inséparable ; ils s'aiment, ils s'adorent, et ils peuvent savourer l'inexprimable plaisir de se le dire... Leurs yeux ont été si longtemps les seuls interprètes de leur ardeur !

« Dieu! qui pourrait apprécier la délicieuse certitude que rien ne pourra plus les séparer, qu'ils porteront au sein de l'éternelle bonté un seul tribut pour deux cœurs... un tribut de bienfaisance, d'harmonie de volontés pour le bien, et de ces jouissances si faciles et cependant si rares que donnent toujours une bonne conscience et la pratique constante de la vertu?

« Le bonheur de ces deux amants devenus époux est indépendant des revers et des caprices de la fortune, car le bonheur est dans eux-mêmes : qu'ils soient ensemble, n'importe le lieu ! L'amour, ce puissant magicien, fait éclore des jardins d'Armide au sein des déserts.

(( Jeunes époux, assis dans la même barque, voguez ensemble sur le fleuve rapide de la vie! Qu'Iapis, léger pilote de Gythère, dirige le gouver-

nail de l'heureuse nacelle! Que les douces illusions (lu bel âge flottent en banderoles dans les airs ! Que les présages de l'amour et de l'amitié soufflent mollement et enflent la voile de l'espérance 1

« Jeunes époux, recevez à votre passage le salut (le votre ami!... Ah! la certitude en est dans mon cœur, vous réaliserez les peintures enchanteresses des poètes, vous retrouverez Éden et l'âge d'or!

« Jeunes époux, puissiez-vous avoir des enfants bons, aimables comme vous! Ils seront vertueux s'ils savent profiter des leçons de leurs parents.

« Jeunes époux, vous serez toujours unis, et Dieu étendra sa main pour vous bénir, vous et vos enfants : car le meilleur hommage que l'homme puisse offrir à la divinité c'est le spectacle d'une vie heureuse par la pratique de ses devoirs. »

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