‹ Journal et correspondance, 1793 à 1805Chapitre 14 sur 31 · JOURNAL ET CO KRESPON D ANCE · texte numérisé non relu

JOURNAL ET CO KRESPON D ANCE

cause. Si l'on admire son intelligence, il n"en sait rien; mais ce qui le touche bien davantage, c'est qu'on l'aime enfin, et qu'en dépit des difficultés matérielles que présente l'avenir, Julie consent à les aborder avec Ampère et lui accorde sa main, trois ans après la première rencontre du 10 avril 1796.)

Notre amoureux est donc au comble de ses vœux, quand une malencontreuse rougeole le sépare momentanément de sa fiancée. Il se console en lui écrivant, avec la permission de M™* Carron.

'< Lyon, 3 mars 1*99.

« Mademoiselle,

« Il m'est donc permis de vous écrire I Je voudrais pouvoir exprimer mille sentiments à la fois; l'excès de mon amour, celui de ma reconnaissance, les chagrins d'une séparation, les souvenirs charmants, les images délicieuses qui m'ont consolé dans mon exil, tout se presse au bout de ma plume.

« Je serai donc le plus heureux dos hommes!! Cette chambre aujourd'hui déserte sera bientôt habitée par une femme adorée ; je pourrai lui consacrer tous les moments de ma vie ; elle sera heureuse de mon bonheur comme je le serai du sien.

I) ANDRÉ-MARIE AMPERE. 127

La confiance, l'amitié, le pur amour partageront nos cœurs ; je la verrai assise devant cette cheminée, auprès de cette table; elle me dira qu'elle m'aime.

« Mais je m'égare. Mademoiselle ; j'oublie que vous n'avez pas encore fixé le terme de mes peines.

« Comme il me serait doux de recevoir un petit talisman qui a une merveilleuse vertu pour faire prendre patience aux absents ! On n'admet dans sa composition que de l'encre et du papier ; mais il ne peut avoir de puissance s'il ne vient d'un objet chéri .

« Lyon, '.j mars 1799.

« Mademoiselle,

« Dès que ma lettre d'hier fut partie, je soupirai après le moment d'en commencer une autre, et ce matin, en me levant, me voilà la plume à la main, occupé à répandre mon cœur sur le papier. Que je voudrais que vous y puissiez lire ! ! Vous no songeriez plus à différer mon bonheur, vous diriez : S'il ne possède ni l'esprit, ni les agréments qui auraient

pu le rendre digne de moi , du moins il sait aimer.

« Une douleur vive m'a ôté le repos et le sommeil, mais elle m'a laissé votre image et mes souvenirs.

« M. Brac ayant fait entrer dans son plan de convalescence un petit séjour à la campagne, je partirai quand il le prescrira. Il faudra de la diligence aller à Polémieux; le chemin passe par un certain village qu'on appelle Saint-Germain : je serai trop heureux si l'on me permet d'y faire une pause, dans une jolie maison hlanche placée entre un verger et un petit jardin. Elle sert d'habitation à la plus charmante personne que vous ayez jamais rencontrée ; si vous la connaissez, vous me plaindrez de vivre loin d'elle depuis dix mortels jours.

« 7 mcii^s. — Comme le bonheur s'échappe à mesure qu'on croit y toucher ! M""" Périsse m'avait dit que tout le monde à Saint-Germain avait eu la rougeole: sur ce canevas j'avais bâti tous les projets dont j'occupais si doucement mes rêveries ; je viens d'apprendre le contraire , et voilà mon exil devenu éternel !

« Comme j'oublierais mes ennuis si je recevais

D ANDRÉ-MARIli AMPÈRE. 129

aujourd'hui quelques lignes tracées d'une main chérie !

« La crainte de compromettre votre santé ne me laisse plus que des espérances bien éloignées; pourtant je n'ai plus aucune trace de rougeole depuis hier, 6 mars.

De Julie Carron au citoyen Ampère.

« Saint-Germain, vendredi matin.

« Nous voyons avec plaisir, Monsieur, que votre maladie ne fait pas errer votre imagination sur des choses tristes. Le talisman composé avec le plus de soin ne pourrait rien ajouter à la magie qui vous environne : tout paraît animé autour de vous ; le coin de la cheminée, qui d'ordinaire pour un malade est un endroit fort maussade, vous fait rêver gracieusement. Continuez, Monsieur, à faire des châteaux agréables, et, en suivant les conseils de prudence que vos amis vous donnent, vous pourrez vraisemblablement jouir bientôt du plaisir de la campagne.

« Vous avez souffert de la tête et vous écrivez des volumes! C'est vouloir éterniser vos maux. Ce serait folie sans exemple de penser à voyager par un temps aussi froid. Quand il fera beau, c'est alors que je n'aurai plus à craindre la rougeole.

« Le docteur et ces dames en décideront.

« Si vous n'êtes pas soumis à leurs avis, les talismans ne vous aideront plus à prendre patience.

« Vous voudrez bien, Monsieur, me rappeler, ainsi que ma sœur, au souvenir de mademoiselle votre tante, en lui présentant nos respects.

« JULIE

De 3/"° Carron à André Ampère.

« Monsieur,

« Lorsque mes enfants étaient petits et malades, pour les engager à garder la chambre, je leur promettais des joujoux et des bonbons ; mais pour le grand M. Ampère, il lui faut un talisman, si l'on ne veut pas le voir franchir toutes les montagnes du Mont-d'Or.

d'aNDRÉ-M ARIE AMPÈRE. 131

« Vous ne savez donc pas que je suis la fée transie et que ma puissance n'a point le feu ni l'étendue de votre imagination. Mes talismans sont broyés avec une infusion de patience, quelques grains de calme, un peu de plaisir et beaucoup de modération: vous diviserez toutes ces parties; cela vous prendra assez de temps pour ne point fatiguer vos yeux, ce qui pourrait vous faire beaucoup de mal; à la suite de la maladie ((ue vous avez eue, il faut éviter l'application et les impressions de l'air.

« Je suis, avec considération,

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