JOURNAL ET CORRESPO'D ANGE
De Julie à André.
« Lyon, vendredi.
« Mon ami,
« Tu sais, par le bout de lettre que je mis l'autre jour à la poste, que j'ai vu le médecin, et que tes beaux sermons sont de reste, puisque j'ai fait de moi-même ce que tu voulais que je fisse. Ne suis-je pas la plus intéressée à me soigner? Voilà une année perdue pour ma guérison 1 II faut me plaindre d'autant que je n'ai pas manqué de suivre les conseils de celui que vous avez tous choisi.
« Mais, mon pauvre mari, ce n'est pas la première fois que tu m'as fait sourire en me disant de te promettre que je ne serais plus malade. Ah! la santé est si précieuse que, si je possédais des richesses, pour obtenir ce bien-là je les sacrifierais toutes. Mais il faut se soumettre, espérer dans l'avenir, prendre patience. Prends-la donc aussi cette patience, mon flls, et ne te fagote point la tête comme tu le fais par tes calculs; car se guérir n'est pas un problème qui puisse se résoudre, et nous aurions beau vouloir y parvenir, si le Maître de notre être veut que nous soyons ainsi, il faut savoir supporter ses maux en faisant ce qu'on peut
D ANDRÉ-MARIE A.MPKRL". 250
pour s'en distraire ; c'est à quoi je tâche d'arriver en ne me désespérant pas. Bénissons tous nos bons parents qui m'aiment bien, qui ne me laissent éprouver de privations d'aucun genre, et tout cela de si bon cœur! Pourtant, malgré leur amitié, il n'est vraiment doux de recevoir que d'une mère et de toi. Je t'aime bion, toi qui aimes ta Julie toujours et quand même: nos cœurs s'entendent, oh! oui; nous deviendrons heureux; notre petit restera longtemps jeune et gai. Un jour, dans quelque petite campagne que nous ferons bien cultiver, nous serons paisibles.
<( M. Coupier te prie de renvoyer le livre à de Gérando; Ballanche doit demander à M. Roux si ton ouvrage a été présenté. Donne-moi des nouvelles de M. Clerc. Tu dis toujours qu'on devra se presser dimprimcr le petit mémoire : mes cousins pensent de môme, mais pour cela il faut l'avoir.
« Ton fils t'a écrit des barres.
« Adieu, adieu, je t'embrasse bien fort; c'est
un bon baiser de ceux que tu aimes, que je ne te
donne pas avec distraction, de ceux que M"* Car-
ron ne t'a jamais donnés.
« Adieu.
« Ta JULIE. »
(La reconnaissance de Julie envers les siens est profonde, et pourtant, ajoute-t-elle, il n'est vraiment doux de recevoir que d'une mère et de toi.
Quel éloge Julie sait faire du cœur de son mari en le confondant avec celui de sa mère, et comme une saffe résisrnation se mêle ici à sa tendresse !)
D'André à Julie.
« Bourg, mardi.
« Je mériterais que tu me battisses de n'avoir pas terminé les corrections que je veux faire à mon petit mémoire. De nouvelles idées sur cette théorie m'ont obligé à refondre le tout ; il en sera meilleur. Je ne puis l'achever sans un jour de vacance; mais comment demander à M. Clerc de reprendre sa leçon avant qu'il ait retrouvé toutes ses forces?
« J'ai enfin été voir l'église de Brou. Je veux en envoyer une belle description à ma soeur Élise, lui faire une superbe lettre tragique, mélancolique et sépulcrale. Je me souviens qu'elle aime Hervé et
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 261
Young. Au fond, cette église n'a pas tout à fait répondu à mon attente.
« Ah! si au lieu de lire ma description tu avais pu venir avec moi à Brou ! En sortant, nous aurions été nous promener au clair de lune dans les jolis sentiers d'un petit village, vis-à-vis, à deux cents pas du collège. Je voudrais que tu pusses marcher là un seul jour pour y laisser des souvenirs que j'irais rechercher ensuite.
« Tu m'as dit que mon fils m'avait écrit des barres : pourquoi ne les ai-je pas reçues?
« On' m'a envoyé hier deux soldats, que j'ai fait loger à l'auberge, à dix sols chacun.
« Croyant que je devais être exempt, ici, les six premiers mois, j'ai été réclamer : cette démarche n'a servi qu'à m'avertir que j'allais être imposé à la contribution somptuaire et mobilière.
« ampère. »
(Une contribution somptuaire imposée à la vie laborieuse d'André et à l'élégance de ses quatre murs gris et froids!)
André à Julie.
« De Bourg, jeudi.
« Ma chimie a commencé aujourd'hui. De superbes expériences ont inspiré une espèce d'enthousiasme à douze auditeurs. Il en est resté quatre après la leçon; je leur ai assigné des emplois qui me mettront à même de n'avoir presque rien à faire.
« 1° L'Écuyer, trésorier et gardien de la clef du laboratoire, fera les petites emplettes, préparera et lutera les vaisseaux.
« 2° Dubos, rangeur en chef, mettra chaque chose à sa place.
« 3° Ribon, aide-rangeur, sera chargé en outre de tirer de l'eau et de fournir du sable.
« A° Etc.. Mais qu'importe tout cela à une malade qui ne se soucie non plus de chimie que du Grand ïurc?
« Ah! ma pauvre petite, je viens de recevoir un mot qui ferait pleurer l'homme le plus dur. Jusqu'ici tu n'as gagné à ton traitement que des maux de tête et plus de faiblesse encore. Que je bénirais
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 263
les eaux de Charbonnières si tu y retrouvais la santé !
<i A. AMPÈRE. »
De Julie à André.
« Lyoa, vendredi.
« Je suis bien aise que tu aies trouvé des aides et plus de temps à toi. Prends garde à ta chimie; tes bas'bleus sont perdus avec ce maudit acide qui brûle tout. J'espère que ton livre sera enfin terminé mercredi, et qu'on pourra l'imprimer. M. Daburon est ici ; je pourrai le lui montrer, afin qu'il corrige le style du commencement.
« Élise a été malade à la suite de l'inoculation. Toutes les femmes du voisinage, depuis le numéro 1 5 jusqu'au numéro 18, sont accouchées dans l'espace de huit jours : ça fait sept enfants. On a sonné les cloches de Saint-Jean pour le 1-4 juillet. Je te donne mes nouvelles comme on jette des épogues dans le four. Ce n'est pas ma faute si je suis bête, j'ai été trop longtemps à l'eau fraîche ; mais je veux avoir de l'esprit dans mes lettres à venir.
« Peut-être que Dieu me guérira, lui seul, au moment où je l'espère le moins. En attendant, je tâche de ne pas trop m'inquiéter de la dépense que mon régime occasionne; les fraises et les fruits rouges sont hors de prix, le sucre fond aussitôt qu'on l'achète; ma pauvre maman ne cesse de payer. Une petite chambre, à Charbonnières, coûte cinquante sols par jour. Que d'argent! La mienne est arrêtée : je compte partir vendredi.
« A combien de choses ne suis-je pas entraînée pour rétablir cette santé! Ah! si une fois je la tiens, je veux en jouir, et n'entends pas que tu me rendes malade. Mais, si les eaux ne me guérissaient pas, je ferais par dépit une petite Julie, pour essayer de tous les remèdes.
« Mon cousin copie pour toi quelque chose qui est sur les journaux. Écris vite ton livre, je t'en prie en grâce; tant pis si le commencement ne va pas si bien. Adieu. Il y a seize jours que je ne t'ai pas embrassé; je t'aime et t'embrasse pour tous les jours que tu as passés loin de ta Julie. »
d'aNDRÉ-MARIE AMPÈHE. 265
D'André à Julie.
« Bourg, samedi.
« Tu me parles d'un nouveau remède. Oh! que ne peut-il te guérir! Je pourrais réparer le mal que je t'ai fait par un remède comme celui-là? Non, ma raison combat ces mots de ta lettre, tu sens bien que cette pensée me revient sans cesse ; mais je la chasse de toutes mes forces, ma Julie! Ils sont passés pour jamais peut-être ces jours commences dans la maison rue Bas-d'Ârgent.
« Quelle émotion leur souvenir fait naître dans tout mon être! Ce n'est pas tant heureux jours qu'heureuses...
« Tu recevras avec cette lettre six louis pour aller à Charbonnières.
<( Il ne m'est arrivé aucun accident ; les expériences réussissent; je parle avec facilité et abondance depuis qu'il n'est question que de cette science, qui m'inspire plus d'attrait que le reste de la physique.
« Encore quatre semaines de travail avant d'aller retrouver ma Julie. Je baiserai ce gentil petit babillard, et je serai heureux deux mois. Ah ! je veux
que ces deux mois soient les meilleurs de ma vie. Si nous nous promenons quelquefois en tête à tête dans ces campagnes où M. Ampère cherchait à rencontrer M"^ Carron...
« Au sujet de mon livre, je vais te dire le mot de l'énigme : — non seulement le commencement n'est pas fait, mais je ne savais comment démontrer une formule de mon invention dont j'avais besoin pour la dernière conséquence de mon mémoire. Je cherchais inutilement cette démonstration depuis plusieurs jours, et cela me dégoûtait du travail; je viens de la trouver cette nuit, à deux heures. Je t'écris à neuf heures du matin, et l'ouvrage sera absolument fini à midi. J'aurai une semaine entière pour le relire et le corriger. Tu le recevras certainement mercredi prochain avec mon beau pantalon. J'ai fait le compte de mes nippes : tout y est, excepté un mouchoir qui sera resté dans quelque poche d'habit. »
« Lundi.
« J'ai fabriqué des briquets phosphoriques : un seul allait bien. J'en ai rendu un autre bon en le chauffant à la chandelle. Voulant en compléter un troisième de la même façon, il est sauté en l'air
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 267
avec explosion; le phosphore est tombé sur mon papier et l'a brûlé à cette page de ma lettre. Les éclats de la petite fiole m'ont caressé la figure sans me blesser. Cet incident me rendra bien prudent.
« J'ai appris que c'était le 14 juillet par M. le maire, qui m'invitait à assister à la messe du Te Deum pour célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille. Les prêtres catholiques ont chanté le Te Deuni] cela est tout comique. Mais je n'avais que faire là, et je crois que bien d'autres ont pensé comme moi
«Sept enfants en trois maisons, c'est la bénédiction de Dieu, pourvu qu'ils ne fassent pas tous mal à leurs mères !
« A. AMPÈRE
De Julie à Andrp.
« Lyon, dimanche.
« Mon ami, je comptais partir avant-hier; la voiture était arrêtée, les paquets prêts; mais une bien mauvaise nuit a tout dérangé : j'ai senti des douleurs dans le côté, pareilles à celles qui m'ont déjà fait tant souffrir.
« Demain, si je suis mieux, je m'embarquerai; sinon je paj^erai la chambre, et une dizaine de francs seront autant de perdu.
« Dans ce dernier malaise, le médecin m'a examinée avec grand soin, disant que jusqu'à présent il n'avait pu bien juger de l'état des choses. Il déclare aujourd'hui que cette douleur et cette grosseur viennent d'un dépôt de lait, que ce n'est pas du tout dangereux. Je le crois comme lui.
« Tu passeras, dis-tu, cher André, deux mois bien heureux près de ta femme et de ton fils si je te dis toutes mes pensées. . . Mes pensées ! mon pauvre ami, elles sont d'un genre triste et monotone. Quand on est forcé de songer à sa personne pour éviter des maux plus cuisants, on est peu agréable, car l'esprit se ressent trop des souffrances du corps. Cette indisposition passera, je retrouverai des forces; ménage les tiennes, pour que je n'aie pas tous les maux.
« J'avais raison de ne pas tenir pour certain que tous ces remèdes me guériraient; les médecins ne sont pas des dieux I Au reste, si M. Petetin s'est trompé, il l'avoue de trop bonne foi pour qu'il soit possible de s'en plaindre. Aussi j'espère que tu n'en parleras jamais, jamais, à personne.
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« Adieu, mon meilleur ami, celui avec lequel j'aime à ouvrir mon cœur; tu t'en aperçois, car je ne sais pas assez te cacher mes découragements de santé.
« Adieu, mon fils, je t'envoie plus de baisers que tu ne m'en demandes.
« Ta JULIE. »
« Que penses-tu de ce que dit Bonaparte pour le galvanisme? »
(Let- médecins ne sont pas des dieux, dit Julie. Hélas ! ils ne le savent que trop ! Mais malgré l'étonnement que peuvent nous causer, tout d'abord, les ordonnances de M. Petetin, ce régime de fraises, de cerises, de glace, ces infusions de cloportes ou de persil, tâchons d'être aussi indulgents que la pauvre malade, et nous n'aurons pas de peine à expliquer les prescriptions anodines de son docteur.
M. Petetin comprenait sans doute très bien ce qu'il avait à faire : sachant qu'il ne pouvait guérir, il essayait de soulager, de soutenir le courage et l'espérance, en indiquant des remèdes certainement peu efficaces, mais, du moins, incapables de
nuire. Et puis, voulant ménager le chétif budget du ménage d'Ampère, il prenait grande attention de ne pas envoyer souvent chez le pharmacien.
M. Petetin se trouvait en présence d"une adorable femme, dune pauvre mère résignée, forte et clairvoyante, privée des douceurs que donne la fortune, du bonheur de pouvoir conserver près d'elle le plus tendre, le meilleur des maris. Cet excellent docteur, qui soignait Julie depuis son enfance, dut souffrir cruellement en assistant au développement progressif d'un mal que la science ne savait point combattre, et qui consumait de jour en jour une créature tant aimée et si digne de l'être. La sensibilité s'émousse, dit-rm. la compassion s'éteint chez les médecins. Nonl celui qui va nous révéler tout à l'heure la généreuse et délicate bonté de son âme pouvait peut-être, à force d'empire sur soi, mettre sur son visage le masque de la confiance, mais l'émotion douloureuse qu'il éprouvait en cette circonstance n'en devait être que plus poignante.)
D ANDRÉ-MARIE AMPKRE. 271
D'André à Julie.
« Bourg, jeudi.
« Je sais bien que ton mal pourra se dissiper de soi-même avec de l'exercice et l'air de la campagne; mais encore serait-il bon d'aider la naturel
« Mon amie, ma Julie, pourquoi ai-je été nommé professeur h Bourg? Ma Julie, voilà la seule pensée pour laquelle j'ai l'esprit libre, et il faut pourtant que je fasse aujourd'hui une petite explication jie mon mémoire à M. Delalande, qui est arrivé ici. Déplus, il a désiré que je l'invitasse à une réunion d'élèves qui ont suivi mon cours d'astronomie, pour observer les astres ensemble. Cela m'aurait bien amusé dans toute autre circonstance.
« M. Ribon a présenté une copie de mon mémoire sur le jeu à la Société d'émulation; j'en ai été nommé membre à l'unanimité.
« Mille remerciements à ton cousin de ce qu'il m'a envoyé : c'est un prix de soixante mille francs proposé par Bonaparte que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est précisément le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que j'ai commencé d'imprimer ; mais il faut le
perfectionner et confirmer ma théorie par de nouvelles expériences.
« Mille choses à ta maman, à Élise, vingt baisers au petit et tout mon être à toi. Oh 1 -mon amie, si M. Delalande me fait nommer au Lycée de Lyon et que je gagne le prix de soixante mille francs, je serai bien heureux; car tu ne manqueras de rien et tu n'en seras plus à regretter les dix francs de ta chambre arrêtée à Charbonnières.
« A. AMPÈRE
(Le programme de ce prix proposé par Bonaparte commençait ainsi : « Je désire donner un encouragement de soixante mille francs à celui qui, par ses expériences et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au galvanisme un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences Franklin et Volta. »
« Quand j'aurai le temps, écrivait André à sa femme, je tâcherai de gagner ce prix, et si M. Delalande me fait nommer au Lycée de Lyon, je serai bien heureux, car tu ne manqueras de rien. »
Adorable bonhomie, belle et naïve confiance en ses forces que son génie justifiait si bien !)
D ANDRÉ-MARIli AMPÈRE. 273
D'And}'é d Julie.
<< Bourg, vendredi.
« Je fis avanl-hier une visite à M. Delalanrle; il me donna de grands coups d'encensoir, disant qu'il n'y avait qu'en France qu'on trouvait des mathématiciens comme moi, etc.
« Il finit par me demander des exemples en nombre de mes formules algébriques, assurant qu'ils étaient nécessaires pour mettre mes résultats à la portée dé tout le monde, dans le rapport qu'il en ferait; tandis que, sous leur forme algébrique, plus élégante et plus intéressante pour cinq ou six mathématiciens de première classe, elles ne seraient appréciées que d'un très petit nombre. Il doutait même, ajouta-t-il, que les gens do la force de M. Clerc me comprissent.
« J'ai conclu de tout cela que M. Dolalande n'avait pas voulu se donner la peine de suivre mes calculs, qui exigent en effet de profondes connaissances en mathématiques. Je lui ferai des exemples, mais je persiste à imprimer mon ouvrage tel qu'il est : ces exemples lui donneraient l'air d'un ouvrage d'écolier. Je voudrais pourtant être sur
que j'ai raison en cela contre M. Delalande. Mais où consulter quelqu'un capable de décider irrévocablement? Je ne sais à qui m'adresser.
« J'ai trouvé hier une autre démonstration relative à ce problème qui lui donnera un nouveau prix, mais qui m'oblige encore à récrire trois ou quatre pages.
« Je fus hier dîner chez M™^ Beauregard avec des mains noircies par une drogue qui ne fait point de mal, mais qui s'attache à la peau pour deux ou trois jours. Elle prétendit que cela semblait du jus de fumier, et linit par se lever de table en disant qu'elle dînerait quand je serais loin. Je convins avec cette dame que j'étais au tiers du mois, et que je n'y retournerais que lorsque mes mains seraient blanches; je n'y retournerai plus, bien entendu. La Perrin me sert à dîner moyennant dix-huit francs par mois, sans le vin.
« A. AMPÈRE
« Je n"ai plus rien de propre; envoie-moi un petit paquet, car, dans une chambre parquetée et bien ornée, il ne faut pas avoir un extérieur aussi négligé que quand on va manger chez une... »
d'aNDRÉ-MARIK ampère. 275
De Julie à André.
« Lyon, vendredi.
« Mon bon ami, je t'approuve d'avoir quitté M"'^ Beauregard d'après sa politesse; mais je voudrais que cela te fit faire un peu plus d'attention à ta personne et à ta propreté, car beaucoup de gens pourront penser tout bas ce que tu as entendu dire tout haut. Si tu rends quelques visites, tâche donc d'avoir un peu l'air d'un honnête homme , cela fera plaisir à ta pauvre femme, qui n'en a pas beaucoup.
« Voici les petites choses demandées et un gilet que je t'ai fait moi-même; il est plus frais que les autres sans être plus salissant. Tu mettras dans ton paquet de mercredi ta roupe, ton gros habit de velours de coton, tes bas de laine.
« Ma tendresse pour toi fait tout le contraire de mes forces, car depuis notre mariage l'une augmente, les autres diminuent; jamais pourtant je n'ai eu Tesprit si tranquille, quoique nous ne sachions guère ce que nous deviendrons. Les neuf louis sont arrivés à temps. Ecris à Élise et prends garde que je n'aie pas l'air de te l'avoir dit.
« Adieu, mon fils, ta femme t'embrasse et te quitte parce que sa main ne peut plus aller. « Adieu.
« Ta JULIE. »
(Ce titre de fils, si tendrement donné, fait doucement passer un sérieux conseil.
André, tout absorbé par ses hautes spéculations scientifiques, descendait rarement sur la terre quand il ne s'agissait que de lui-même. Julie était à peu près du même âge que son mari, et sa sollicitude protectrice veillait et s'étendait incessamment sur lui, de loin aussi bien que de près. Elle cherchait à écarter tous les petits embarras matériels qu'une distraction déjà parfois invincible créait souvent autour du grand physicien.
Pour réussir à fixer son attention sur de petites choses antipathiques à son esprit, c'était encore au cœur d'Ampère qu'elle s'adressait. « Tâche donc, dit Julie, d'avoir un peu l'air d'un honnête homme, cela fera plaisir à ta pauvre femme. »)
d'aNDRÉ-.MAKIE ampère. 217
D'André à Julie.
« Bourg, mardi soir.
<i Ma bonne amie , tu vas recevoir le petit ouvrage; il s'en faut de beaucoup que j'en sois content. Je viens encore d'y faire des corrections; mais j'en trouve toujours le style détestable. Il est vrai que cela ne nuit pas à l'exactitude des calculs qui en font tout le prix. Si ces calculs sont nouveaux et que personne n'ait encore inventé les formules ou ils me conduisent, ils pourront intéresser les mathématiciens. Mais si ces formules, je le répète, sont déjà connues, je n'aurai fait qu'afficher de l'ignorance ou de la mauvaise foi. Cet inconvénient, au reste , a lieu pour toutes sortes de découvertes, puisqu'on ne peut jamais être sur que les mêmes choses n'aient pas été trouvées avant vous.
« Qui pourrai-je consulter là-dessus? M. Clerc est aussi intéressé que M. Roux à ce que je ne sois pas choisi au concours du Lycée où ils doivent se présenter. Je ne vois que M. Coupier qui, après avoir lu ce mémoire avec attention, puisse décider, s'il consent à dire franchement son avis. S'il le
jugeait favorablement, je l'enverrais à Morel-Desjardins. à Camille Jordan, ce qui n'empêcherait pas de chercher parmi les savants de la capitale. »
« Mercredi matin.
« J'ai terminé la partie astronomique de mon cours et je vais passer à l'explication des dernières parties de la physique.
« 11 y aura au moins trente-deux à quarante Lycées, mettons quarante : ce sont quarante professeurs de mathématiques et de physique à choisir en France. Le gouvernement nommera sur un tableau formé par trois membres de l'Institut d'après les examens et les informations qu'ils auront prises. Il faut absolument que je sois sur ce tableau un des quarante premiers, ou pour les mathématiques ou pour la physique. Mon espérance est de me faire distinguer en parlant également des deux sciences. J'entremêlerai à tout cela mes petites découvertes.
« Monge, l'examinateur pour l'École polytechnique, est arrivé hier. On commence aujourd'hui à neuf heures le concours. Le préfet m'a écrit pour me demander d'y assister.»
d'aNDRÉ-MARIE ampère. 279
« Mercredi soir.
« J'ai passé une partie du jour sans travailler pour ma Julie, car j'avais été obligé de renvoyer mes élvèes du matin à l'après-midi. La journée m'a semblé longue; comme le but de mon travail l'embellit à mes yeux ! si pénible qu'il soit, je le trouve doux quand il doit arrondir ton petit, si petit trésor.
« Ah 1 mon amie, quand serons-nous réunis, quand ce train de vie sera-t-il fini ? Je voudrais précipiter le temps, et je sens cependant que notre sort dépend de l'emploi que j'en ferai.
« Je voudrais que tu devinsses bien, oui, bien heureuse, et je supporterais l'exil à ce prix.
« A. AMPÈRE
De Julie à André.
« Lyon.
« J'espérais trouver ton manuscrit dans le paquet ; à force de vouloir le perfectionner il ne sera pas terminé du tout, et tu verras les Lycées s'organi-
ser sans avoir eu le temps de te faire [connaître.
« Je suis fâchée de ne pouvoir t'offrir mes conseils au sujet de ce mémoire, mais tu sais que je n'y comprends rien. Ne pourrais-tu, dans ta lettre à M. Roux, lui demander, si par hasard tes idées étaient déjà connues, dans quel livre il te serait possible d'en trouver la preuve ? Tu le forcerais ainsi à ne pas te répondre oui ou non légèrement.
« Voila tout ce que je peux tirer de ma cervelle. Tu as encore un élève pour cette maudite chimie. Ces dix-huit livres ne profiteront pas du tout ; prends garde à tes gilets, à tes culottes. Je t'envoie un gros torchon avec des attaches pour mettre devant toi.
« Adieu, mon fils, ta femme t'aime bien et dit comme toi : Lycée, Lycée, quand te tiendronsnous?
« JULIE
(Sans être radical, l'expédient de Julie a du bon. « Je suis bien fâchée, dit-elle, de ne pouvoir t'offrir mes conseils au sujet de ce mémoire, mais tu sais que je n'y comprends rien. »
De son côté, M. Delalande trouve que les connaissances de M. Clerc ne sont point à la hauteur des formules algébriques d'Ampère.
M. Roux, sans nul doute, est plus fort en mathématiques que la femme d'André, mais pas assez cependant pour juger en dernier ressort l'œuvre de l'anxieux inventeur; et celui-ci va bientôt s'apercevoir que l'oracle dont il attend les décrets avec tant d'impatience sur le terrain de ses découvertes ne saura rien non plus tirer de sa cervelle.)
D'André à Julie.
« Bourg, mercredi matin.
« Je t'envoie enfin, mon amie, une lettre pour M. Roux avec mon manuscrit. Tu trouveras dans le même paquet trois gilets, une paire de gros bas de laine et ma roupe; dans une dos poches du gilet de velours jaune sont les douze livres huit sols que tu me demandes.
« Pourvu que M. Roux ne m'écrive pas que mes formules sont déjà connues!
« Je me trouve bien de mes soupers, sans pouvoir concevoir comment la Perrin peut s'en tirer à six francs par mois.
« L'ouvrage que j'ai entrepris avec M. Clerc, et
dont je ne serais jamais venu à bout tout seul, avance tellement qu'il sera prêt à imprimer dans un mois. Il sera intitulé :
« Leçons élémentaires sur les séries et aut7'es formules indéfinies.
« Tu verras ce que tes cousins pensent à cet égard.
« Cet ouvrage étant à l'usage des établissements d'instruction publique, et manquant à l'ensemble des études mathématiques, doit être un jour très recherché ^
« J'entends sonner une messe où je veux aller demander la guérison de ma Julie. Pauvre petite!
« A. AMPÈRE
Be Julie à Andi'é.
« Lyon, vendredi matin.
« Je le tiens enfin, ce manuscrit que j'avais tant de peur que tu n'achevasses pas. Je viens de le