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laisse encore de plus doux souvenirs que l'autre, écrit la pauvre délicate dont la faiblesse augmente. Conservons dans nos cœurs la certitude de notre affection réciproque, et nous supporterons mieux l'absence, »
A ces douces paroles, André répond par de tendres regrets et le récit naïf de ce qu'il appelle ses petites aventures.)
D'André à. Julie.
u Bourg, mardi soir.
« Ils ont passé comme un éclair ces trois jours, et je me retrouve à Bourg. Je ne sais quoi me pèse sur le cœur et me fait faire de tristes réflexions sur la rapidité du temps.
« Pourquoi ai-je eu tant d'affaires ou de parties d'amusement? Est-il des amusements qui me dédommagent des heureux moments que je passe quand tu me dis toutes tes pensées? A'oilà ceux que je regrette toujours et qui font le charme de mes souvenirs. Que je fus heureux le jour de mon arrivée! Tu vins avec moi chercher le petit en Bel-
lecour; nous y restâmes après lui en tête à tête; il me semble encore sentir le chagrin que les demoiselles Allard me firent en l'interrompant; ce sont elles aussi qui m'enlevèrent la fin de Taprèsdînée du lendemain, où j'avais été distrait le matin par mille courses inutiles, et par Ballanche aussi. « Cejour compterait à peine dans ma vie d'amour, sans notre solitude du soir. Le samedi devait être le dernier de ma joie; il fallait voir M. Roux, M. Petetin; j'accompagnai ma tatan chi>z M. Dumontet, j'allai chez M. Brac, chez Ballanche, où j'appris, la mort du préfet; je revenais à tes pieds, j'espérais du moins y passer mes derniers moments; tu me fis asseoir sur la banquette : cette banquette me fait plaisir à penser. Hélas 1 tu m'envoyas parler à Marsil du préfet et je trouvai en revenant du monde avec toi. »
« Mercredi soir.
« Me voici mieux disposé aujourd'hui à te faire le récit de mes petites aventures. Tout fut bien jusqu'à Trévoux, où je dînai chez M. Billiond, avec lui, sa femme, son frère et son clerc. M""' Billiond est fort jeune ; ses traits réguliers, mais durs ;
il y a quelque chose de singulier dans ses sourcils, qui semblent révéler je ne sais quoi cVatroce; on ne peut en soutenir la vue : sans cette expression farouche, elle pourrait passer pour jolie. Son beaufrère m'en a fait l'éloge, et je regarde ce qu'il m'en a dit comme bien contraire à l'opinion de Lavater.
« Je me décidai, à cause du mauvais état des chemins de traverse, à suivre la route de Châtillon tant que je pourrais aller. On me parla alors d'un,e carriole; je courus à l'auberge où on la prend, elle était partie; pour mes trente sols, j'aurais épargné mes pieds et mes souliers. J'eus de la pluie jusqu'à Villeneuve; je voulais y coucher à la belle étoile; mais, voyant le temps s'éclaircir, je continuai ma route. La boue de Bresse passait toujours par-dessus les quartiers de mes chaussures; j'arrivai à huit heures à Châtillon, où je n'eus que les premières gouttes d'une pluie à verse ; si elle était venue plus tôt, le parapluie que m'avait prêté Billiond aurait été bientôt percé.
« Me sentant le lendemain un peu refait, je voulus passer au Chapuis pour y voir M. et M°^ Dussablon. Cela allonge d'une bonne demi-lieue; j'espérais m'y reposer et y déjeuner. Mais, arrivé là, à sept heures du matin, on me dit qu'étant un peu
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fatigués, monsieur et madame ne se lèveraient qu'à neuf heures. Sur-lc-cliamp je fus rejoindre le grand chemin à Neuville, où j'achetai une demilivre de pain, que je mangeai en marchant avec un morceau de saucisson. Ayant encore à faire près de trois lieues pour arriver à Bourg, je me sentis si las, si las, que je me couchai au pied d'un arbre sans savoir quel parti prendre. Les cinq lieues faites la veille dans la boue m'avaiont coupé les jambes, comme on dit ici; incapable de continuer, j'attendais sur la route, quand voici venir une carriole; j'-approche : c'étaient Cardon, Gripière, etc., qui justement revenaient de Sondron. Je montai auprès d'eux, et comme ils ne voulurent pas que j'entrasse dans les frais, je m'en tirai pour quinze sous d'étrennes au conducteur. Rentré à midi, j'ai dormi jusqu'à deux heures, et donné ma leçon à quatre. »
« Jeudi soir.
« Pour nouvelles, je te dirai qu'on a rendu ici l'église de Notre-Dame aux prêtres insermentés; les autres ont fait contre cette mesure une protestation qui n'a rien produit.
<( Le jour de Pâques, on a dit une grande messe
solennelle, où le préfet a assisté. Toutes les avenues de l'église étaient encombrées de monde, depuis sept heures du matin jusqu'au soir.
« Je veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais et prier pour vous deux. Adieu, ma bienfaitrice; tu me grondes quand je me sers de ce mot, et je l'emploie à chaque instant; pardonne-moi : tu ne veux pas sans doute m'enlever le peu de plaisir' qui me reste loin de toi.
« A. AMPÈRE
De Julie à André.
« Lyon, dimnnchc,
<( Pochon m'apporte ton journal. Je vois que mon pauvre ami a été bien mouillé, crotté et peutêtre enrhumé.
« Pourquoi t'imaginer que le temps que tu as sacrifié à tes affaires a pu gâter ton séjour ici? N'avons-nous pas eu de bons moments ensemble, quand je te donnais le bras, ou bien en courant avec le petit sous les arbres de Bellecour? Tout cela, n'étaient-ce pas des jouissances? Tu les as
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bien comprises, et ta lettre, qui vient de me faire pleurer, n'est pas écrite par un cœur insensible: je l'aime bien, cette lettre; elle me peint ton àme, et ton àme est ce que j'aime le plus en toi; elle n'est pas ordinaire : elle sacrifierait tout au bonheur de ton amie. Mais ta mère, tu dois aussi l'aimer bien tendrement; tu l'aimes! mais pas comme il faut aîfner sa mère. Tu ne m'as pas dit un mot de gronderie lorsque je te parlais d'elle un certain soir que j'avais l'esprit monté; j'aurais voulu que tu m'eusses fait sentir que j'avais tort, et que cène soit pas moi qui m'en fusse aperçue la première, .le suis injuste lorsque j'ai de l'ennui : cette pauvre maman en a eu et en a tant encore 1 ! Mon bon ami, mon André, écris-lui donc toutes les tendresses que tu sens pour elle. Le grand bonheur qu'un cœur maternel puisse éprouver est de retrouver dans celui de ses enfants une partie de ses propres sentiments, de ceux qui l'unt animée dans tous les soins qu'elle leur a prodigués. Mon pauvre petit, s'il venait à ne pas m'aimer toujours, qu'il eût une fenmie qui lui dise que je ne fais pas les choses comme il convient, que je détesterais cette femme! Mais je ne serai jamais comme cela. J'aime ta mère de tout mon cœur, je la respecte; elle le mérite
par ses vertus, et si quelquefois la vivacité me fait dire quelque chose, c'est toujours sur le manque de prudence pour l'avenir dont sa piété ne lui permet pas de s'inquiéter.
« Voilà bien des radotages, et je n'ai encore rien dit pour celui qui a toute ma confiance, et que j'aime comme un frère, qui passera sa vie avec moi et notre enfant, ne troublera jamais sa Julie par des querelles et fera tout pour la rendre heureuse. Quand notre petit sera grand, nous irons peut-être passer la belle saison à la campagne; l'hiver, nous le ferons danser à la ville, car je veux qu'il soit gai, gentil comme à présent.
« Adieu, adieu.
« Ta JULIE. »
(Pour ceux qui ont connu intimement J.-J. Ampère, le cœur de Julie se retrouve tout entier dans celui de son fils, avec ses touchants repentirs, ses remords profonds et pleins de grâce à l'occasion de fautes vénielles ou imaginaires.
M'"'' André gronde son mari de ne l'avoir pas grondée quand elle avait l'esprit monté au sujet de sa belle-mère; voilà un sentiment d'une générosité rare : combien de femmes devront reconnaître ici un exemple à suivre!
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Faire la part des autres en pareille circonstance, sans égoïsme, sans petitesse, sans jalousie, quelle équité ! quelle preuve d'élévation d'àmo et d'intelligence 1
N'allons pas conclure de ces doux reproches qu'Ampère négligeait sa mère; il l'aimait tendrement, au contraire : sa conduite envers elle lorsqu'il s'agit du petit domaine de Polémieux, qui leur appartenait en commun, suffirait à montrer son respectueux dévouement filial, si tout le cours de sa vie n'en offrait de nouveaux témoignages.
En cherchant dans les pieux sentiments de la douairière M"* Ampère l'explication d"une administration parfois imprévoyante, elle fait preuve de honte en même temps que d'ingénieuse délicatesse : cette fortune de famille était si modique que la plus petite dépense d'extra devait causer de grands emharras.
En matière d'économie, l'indulgence de Julie semhle hien aimahle, car elle pratiquait dans sa maison un ordre rigoureux, presque stoïque, qui pouvait en faire un juge sévère.)
D'Anch'é à Julie.
« Bourg, mardi.
« Qu'elle était jolie, ta lettre, ma chère Julie ! Gomme elle m'a fait désirer un autre voyage en me retraçant les joies que j'avais goûtées au dernier!
«Envoie, je t'en supplie, chercher M. Petetin; tu restes dans un état alarmant : rappelle-toi qu'il est absoljiment urgent de commencer un traitement; voilà une année perdue qui a sûrement empiré le mal.
« J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu' en parvenant à résoudre un problème plus difficile encore que le précédent. Je travaille à l'insérer dans le même ouvrage, ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau commencement plus court que l'ancien.
1. L'ouvrage publié à Lyon en 1802, sous le titre de : Considérations sur la théorie mathématique du jeu, avait pour but, non la théorie d'un jeu particulier, mais la solution d'un problème général qui avait occupé le génie de Pascal, de Fermât, et même de Bufifon, c'est-à-dire une évaluation exacte, d'après le calcul des probabilités, des dangers que court l'homme qui expose une mise aux chances d'un jeu de hasard*.
* Note de M. de Loménie, prise dans sa Biorjraphie des Contemporain illustres.
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Je suis sûr qu'il me vaudra, pourvu qu'il soit imprimé à temps, une place au Lycée, car, dans l'état où il est à présent, il n'y a guère de mathématiciens en France (je le répète) capables d'en faire un pareil. Je te dis cela comme je le pense pour que lu ne le dises à personne.
« Ce nouveau projet ne me permettra pas de t'envoyer demain le manuscrit. Quant à celui des séries, il s'avançait bien au moment où M. Clerc est tombé malade. Je le remplace dans sa classe.
" Afin d'imprimer mon mémoire, il faudrait savoir quapd il aura été présenté à l'Athénée de Lyon, puisqu'on doit en parler sur le titre. Que Ballanche presse, sollicite M. Roux de ma part!
« Pense à toi, ma charmante amie, pour l'amour de ton enfant et de ton mari. Oh! oui, le petit t'aimera bien et sa petite femme aussi. Ils auront une si bonne et si aimable maman : voilà des rêves très éloignés ! Mais le temps a beau peser, il passe. Quand donc sera écoulé celui qui retarde notre réunion?
« A. AMPÈRE