aoiit
288 JOURNAL ET CO RRESPO XD ANGE
A cette lettre, point de réponse de la pauvre malade, qui vient de passer une détestable nuit.
« J'arrache la plume des mains de ta Julie, dit Élise à son beau-frère : elle est trop fatiguée pour t'écrire. Ne sais-tu donc pas combien les émotions de tout genre lui font mal ? Annonce au moins ton retour deux jours d'avance , afin d'éviter les surprises.
« Qu'as-tu dit là de tes expériences ! «
Ici la feuille est déchirée, on devine ce qui va suivre.)
D'André à Julie.
« Bourg, jeudi 12 août.
« Il faut que je te rappelle que celui qui t'aime a encore trois jours à rester loin de toi, trois jours sont bien longs !
« Au lieu de la lettre que j'espérais, en voici une autre de ma bonne sœur Élise qui cherche à me rassurer sur le tourment que ton silence pourrait me causer. Mais elle me prêche tant sur la nécessité de cacher à ceux qu'on aime tout ce qui pour-
rait les inquiéter, que je ne sais si je puis me fier à ce qu'Élise me dit de ta santé. Si je t'ai raconté mon accident, c'est en te disant bien qu'il ne me restait plus qu'une petite brûlure à la main gauche; cela aurait-il pu t'agiter? Je suis à ton sujet dans une appréhension continuelle ; je n'ose compter sur personne pour me dire toute la vérité, et je ne me sens ainsi jamais tranquille quand on me rassure. <( C'est aujourd'hui qu'est né le petit lien qui serre nos deux vies l'une contre l'autre; dis -lui d'embrasser sa maman de la part de son papa. Qu'un mot de ta main m'aurait été nécessaire! Si tu étais réellement plus malade ! Ah ! que j'en veux à l'opinion d'Élise de cacher tout à ceux qu'on aime! Cette crainte va me tourmenter jusqu'à dimanche.
u A. AMPÈRE. »
(Nous trouvons ici la date précise de l'anniversaire de J.-J. Ampère. Il a deux ans le 12 août 1802.
Les vacances sont arrivées, André passe deux mois entre sa femme et son lils, presque toujours à Saint-Germain ou à Polémieux, quand il ne va pas donner des répétitions de mathématiques à Lyon.
290 JOURNAL ET CORRESPOxND ANGE
L'air de la campagne, la présence de son mari, semblent apporter quelque adoucissement aux souffrances de Julie ; mais les lycées ne s'organisent point.
Une nouvelle séparation est encore imposée à ces deux êtres qui vivent l'un pour l'autre et dont la courageuse énergie se doublerait s'ils étaient réunis.
En ce moment M. Clerc adresse à son collègue un aperçu de la situation réservée aux professeurs de l'École de l'Ain. Ce tableau n'est pas fait pour ranimer les espérances du jeune ménage.)
De M. Clerc à André Ampère.
« A Bourg, du 9 brumaire.
<( Nous sommes perdus, mon cher ami! Vous connaissez aussi bien que moi rarrôté des consuls relatif aux écoles centrales de l'arrondissement de Lyon.
« Je vous annonce encore deux jours de bonheur domestique; notre rentrée n'aura lieu que le 17;
D ANDRK-MARIE AMPÈRE. 291
elle sera triste, tranquille, obscure, et sans la présence d'aucune des autorités constituées.
« Je ne sais pas comment nous pourrons enseigner jusqu'en germinal, puisque, à la réception de l'arrêté des consuls, le préfet devra faire apposer les scellés sur la bibliothèque, le cabinet et autres dépôts.
« La ville de Bourg va organiser son École secondaire de manière à ce qu'elle vive à l'instant où nous mourrons. Il est dur de dépendre du gouvernement, mais il le sera bien davantage d'être sous la domination" d'une petite ville. Ne pourrions-nous pas former à Lyon un, établissement qui nous mit tous deux hors de la dépendance? Pensez-y, car aussi bien il n'y a guère à faire pour nous à Bourg. Cinq ou six cents francs, tel sera le traitement des régents du collège futur, si toutefois on leur en assure.
« M. Goubaud est encore à Paris; on ignore même s'il en reviendra, connaissant toutes ces dispositions consulaires. Nous avons vu hier le préfet, qui nous a dit que le gouvernement ne lui avait point encore alloué de fonds pour l'enseignement de l'an XI, et (ju'il n'avait envoyé que la moitié du traitement de fructidor dernier. Le ])réfct ne four-
nira rien aux dépenses de l'e'cole projetée à Bourg : la ville sera chargée de tout.
« Nous aurons très peu d'élèves cette année : les étrangers à Bourg n'enverront pas leurs enfants pour quatre mois.
« Je viens d'achever ma traduction des Courbes du troisième ordre. Faites-moi l'amitié de demander à M. Périsse ou à un autre libraire s'il voudrait se charger d'en faire l'impression et à quelles conditions il le voudrait.
« Mes respects à votre aimable épouse.
« Votre ami,