CLERC
(Au mois de novembre 1802, André revient s'installer à Bourg pour la seconde fois. La lettre qu'il adresse à sa femme, en rentrant à l'École de l'Ain, commence ainsi :)
D'André à Julie.
« De Boiira;.
« Voilà bientôt trente-six heures que je t'ai quittée. « Je ne fis point mes adieux à Élise tout haut,
parce que je ne voulais pas que tu susses que je parlais tout de bon ; mais je lui disais tout bas : Adieu, ma chère et bonne sœur, sois heureuse en rendant heureuse ma Julie.
« M. de Bohan avait répandu le bruit dans la ville que je ne reviendrais pas, étant sur de ma nomination au Lycée,
« Je n'ai pris qu'un repas et une couchée au collège. Le vent avait cassé la fenêtre de ma chambre en automne, la bise Ta achevée. Mes papiers, mes livres étaient couverts de trois doigts de neige ; j'ai secoué tout Cela et rangé de mon mieux.
« Chez M. Dupras on allume mon feu à six heures, je m'habille en me chauffant; je n'aurai que mon blanchissage à payer, des étrennes à la fille : tout le reste de mon traitement ira à Lyon.
« J'avais pour déjeuner ce matin une jatte de
café au lait où le sucre n'était pas épargné. Je suis
logé et nourri en prince; tout va le mieux du
monde du côté de la vie physique, mais mon âme
jeûne bien : je cherche inutilement des yeux mon
amie et son fils. »
« Du lundi soir.
« J'ai donné à quatre heures ma première leçon; Il y avait peu de monde. Ceux qui suivaient mon
cours Tan dernier n'ayant pas été avertis, je répéterai demain en abrégé ce que j'ai dit aujourd'hui. Au reste, que mïmportel tout me dt-vii-nt indifférent quand je pense que ma pauvre petite est malade, et qu'il faut non seulement renoncer au bonheur de la voir un instant, mais encore à celui de penser qu'elle est tranquille et ne souffre pas. )>
D'André à Élise.
« Bourg.
« Je n"ai pas oublié que je dois remercier deux fois ma sœur de ses jolies lettres. C'est une dette dont j'aime bien à m'acquitter, car, outre le plaisir de lui écrire, j'ai celui d'espérer qu'elle me répondra. J'ai promis à Julie de te raconter mon voyage, chère Élise. Maman, qui doit être à Lyon, vous a sûrement dit qurdle foule inouïe m'avait chassé de la dihgence, où il semble que je ne sois entré que pour soutenir l'honneur de la nation française, en descendant du tillac un énorme paquet qu'une jeune Allemande cherchait en vain à porter, et disant à ceux qui la coudoyaient dans la presse :
« Man muss wirtschaften... » etc. Après avoir quitté Polémieux, je fus passer auprès de la petite maison blanche, dont les plus doux souvenirs peuplent pour moi tous les environs. Je cherchai longtemps à Trévoux une occasion pour Châtillon, et trouvai enfin une charrette qui me conduisit à un certain villag-e appelé Ambérieux, d'où j'eus encore deux bonnes lieues et demie à faire à pied pour atteindre mon but. Je suis resté dans cette charrette depuis une heure jusqu'à quatre, car la route d'Ambérieux se détourne beaucoup de la ligne droite' de Trévoux à Châtillon. J'étais assis sur un sac de paille, entre les deux endorses, le dos tourné vers la Rossinante qui me conduisait dans cette marche triomphale exécutée à reculons. « Je partis le lendemain à six heures un quart de Châtillon; M. Valensot, qui avait été passer les fêtes à Charrens, m'atteignit à moitié chemin de Bourg; nous fîmes ensemble le reste de la route. « J'attends un mot de la charmante Elise avec la plus grande impatience. Julie m'a bien écrit que sa santé se raffermissait un peu et qu'elle était allée se promener en Bellecour, mais je voudrais bien que tu me confirmes ces bonnes nouvelles. Je dis comme le petit biquet de La Fontaine : « Deux
sûretés valent mieux qu'une. » D'ailleurs, tu m'as promis toute la vérité, et j'y compte. En attendant ta lettre, dont je te remercie d'avance pour être plus sûr de la tenir, je t'embrasse de tout mon cœur et te prie d'embrasser de ma part ma Julie et mon petit. Refuserais-tu cette commission? Adieu jusqu'à la Pentecôte.