‹ Journal et correspondance, 1793 à 1805Chapitre 30 sur 31 · JOURNAL ET C 0 B K E S P 0 N D A N C E · texte numérisé non relu

JOURNAL ET C 0 B K E S P 0 N D A N C E

teinte d'un mal dangereux dont le rhagrin précipite la marche. André, par un dernier sacrifice, voudrait essayer do la soulager.)

Quinze mois après la mort de Julie. Ampère écrivait cette dernière méditation :

« Septembre ISOo.

<( Défie-toi de ton esprit ; il t"a si souvent trompé 1 Comment pourrais-tu encore compter sur lui? Quand tu t'efl'orçais de devenir philosophe, tu sentais déjà combien est vain cet esprit qui consiste en une certaine facilité à produire des pensées brillantes. Aujnurd'liui que tu aspires à devenir chrétien, ne sens-tu pas qu'il n'y a de bon esprit que celui qui vient de Dieu? L'esprit qui nous éloigne de Dieu, l'esprit qui nous détourne du vrai bien, quelque pénétrant, quelque agréable, quelque habile qu'il soit pour nous procurer des biens corruptibles, n'est qu'un esprit d'illusion et d'égarement.

« L'esprit n'est fait que pour nous conduire à la vérité et au souverain bien.

d'andhé-.marie ampère. 401

« Heureux l'homme qui se dépouille pour être revêtu ! Qui foule aux pieds la vaine sagesse pour posséder celle de Dieu méprise l'esprit autant que le monde l'estime. — Ne conforme pas tes idées à celles du monde si tu veux qu'elles soient conformes à la vérité.

(( La doctrine du monde est une doctrine de perdition. — Il faut devenir simple, humble et entièrement détaché avec les hommes ; il faut devenir calme, recueilli et point raisonneur avec Dieu.

« La ligure de ce monde passe. Si tu te nourris de ses vanités, tu passeras comme elle. — Mais la vérité de Dieu demeure éternellement; si tu t'en nourris, tu seras permanent comme elle. — Mon Dieu! que sont toutes ces sciences, tous ces raisonnements, toutes ces découvertes du génie, toutes ces vastes conceptions que le monde admire et dont la curiosité se repaît si avidement? Fin vérité, ?nen, que de pures vanités.

« Étudie cependant, mais sans aucun empressement.

« Que la chaleur déjà à demi éteinte de ton âme te serve à des objets moins frivoles ! — Ne la consume pas à de semblables vanités.

« Prends garde de ne te pas laisser préoccuper par les sciences comme ces jours passés.

« Travaille en esprit d'oraison. — Étudie les choses de ce monde, c'est le devoir de ton état; mais ne les regarde que d'un œil : que ton autre œil soit constamment fixé par la lumière éternelle. Écoute les savants, mais ne les écoute que d'une oreille : que l'autre soit toujours prête à recevoir les doux accents de la voix de ton ami céleste.

« N'écris que d'une main. — De l'autre, tienstoi au vêtement de Dieu comme un enfant se tien attaché au vêtement de son père. — Sans cette précaution, tu te briserais infailliblement la tête contre quelque pierre. — Que je me souvienne toujours de ce que dit saint Paul : « Usez de ce monde comme n'en usant pas. » Que mon âme, à partir d'aujourd'hui, reste ainsi unie à Dieu et à Jésus-Christ!

« Bénissez-moi, mon Dieu ! »

André a souffert, travaillé, lutté; mais de ces travaux, de ces souffrances, de ces luttes, un homme est sorti, un homme d'une intelligence à

la hauteur de laquelle il est difficile de s'élever sans doute, mais qui montre à tous ce que peuvent de courageux efforts, une persévérance à toute épreuve, une absence absolue de besoins factices, un curieux et respectueux amour de la science et de la vérité sans outrecuidance.

Jeunes gens, au récit des travaux de cet homme, inclinez votre front.

Mais s'il vous est donné de pénétrer dans l'intimité de cette âme honnête, droite, humble, bonne, généreuse. et tendre, baissez plus bas la tête, et découvrez-vous.

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