‹ Journal et correspondance, 1793 à 1805Chapitre 29 sur 31 · B ARRET · texte numérisé non relu

B ARRET

De Madame veuve Ampère à André Ampère.

« Mars 1805.

« Tu as dû recevoir, mon cher fils, une lettre où je te dis que tous les effets du Lycée sont arrivés à bon port. Pour le paquet de livres que tu envoies à Jean-Jacques, je ne l'ai pas encore.

« Nous te ménagions une surprise que le petit devait t'annoncer lui-même, mais il s'est allé promener avec sa Tatan et je ne veux pas manquer l'occasion qui se présente. 11 sait lire assez pour s'amuser, et a lu tout seul la lettre que tu lui as écrite. Chaque jour, après le dîner, il lit deux pages, le dimanche trois, dans un livre de Buffon. Ce n'est que l'espoir de connaître l'histoire des bêtes qui l'a décidé à se bien dépêcher. Qu'il soit dans ses malices ou dans ses bons jours, il va lui-

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même chercher son petit fauteuil, s'asseoir auprès de sa Tatan, et ne manque pas une fois de finir sa tâche. Il a été charmant tout une semaine; ça n'a pas pu durer plus longtemps, c'est un diable I On ne sait qu'en faire. Rien ne l'arrête que la prison. Alors que ses crises sont passées, il dit qu'il est bien plus heureux quand il est sage, parce qu'on le caresse et qu'on l'aime. Il dit : « Je ne sais pas « pourquoi je suis méchant, ça mennuie tant! » Hier au soir, il s'occupa à lire tout bas un petit conte, resta tranquille, parut très content. Il faut espérer que la raison le corrigera de ses emportements, mais c'est un caractère bien violent!

« Ta tante te remercie de tous tes souvenirs, et te souhaite, comme nous, une bonne santé, un peu plus de bonheur et surtout de tranquillité. Ah! mon cher enfant, si tout pouvait réussir au gré de tes désirs !

« Adieu, aime-moi toujours autant que je t'aime, et donne le plus souvent que tu pourras de tes nouvelles à ta bonne mère.

<c Veuve AMPÈRE. »

De Madame veuve Ampère à André.

« Mon bon Ampère, n'achète pas de livres si chers à ton fils, ils ne peuvent lui servir à rien dans ce moment. Il n'est point assez raisonnable pour s'amuser de toutes les choses qui s'y trouvent. Nous n'avons pu lui faire lire que la Petite Suzette et le Petit Négrillon; car il y a un chien enragé dans l'autre histoire, et dès qu'on lui parle de bêtes méchantes, ses peurs lui reviennent.

« Le Buffon de la jeunesse l'amuse beaucoup ; la Tatan lui en lit tous les soirs, et ta soîur lui montre les gravures. Tu dois être bien tranquille avec Joséphine, qui se donne grande peine pour l'instruire et tâcher de radoucir son caractère; j'admire souvent sa patience. Elle voudrait des petits contes, imprimés en gros, oh il n'y aurait que des enfants sages. Si ce sont des enfants sots, c'est ce qu'il imite, mais il ne cherche pas comme eux à se corriger. Il est fort embarrassant pour ses lectures : quand il ne comprend pas, ça l'ennuie ; quand les histoires sont longues, il bâille. Ta sœur voudrait un livre fait exprès pour lui, comme le premier

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volume de Charles, qui l'instruisît de toutes les petites choses à sa portée. Elle n"a pas pu continuer le second tome, parce que ce sont tous des petits vauriens comme lui, qui se corrigent à la vérité; mais je te répète que Jean-Jacques n'entend pas cela! Il aime beaucoup à lire dans mes Heures: je lui ai promis qu'à Pâques il aurait les siennes pour aller à la messe.

« Quant aux joujoux, il ne me faut que quelques boîtes de carton. Il n'a pas beaucoup l'amour de jouer et de s'amuser avec tout cela; ce serait de l'argent dépensé mal à propos, comme ce troisième livre dont tu parles.

« Adieu, mon bon ami. Dînes-tu toujours chez cet ecclésiastique? Tu es heureux de voir si près de toi des petits oiseaux quand tu te promènes. Nous vivons à la campagne et nous n'avons pas ce plaisir.

« Nous t'embrassons toutes trois de tout notre cœur.

« Veuve AMPÈRE. »

De Madame veuve Ampère à André.

«29 mars 1805.

(( Tu n'écris pas souvent, mon cher fils : siîrement tes occupations t'en empêchent. Ton petit continue d'apprendre avec beaucoup d'aisance ; il aime tant son catéchisme que ma sœur prétend qu'il sera un jour Père de la Foi. Il retient des tables très facilement; Joséphine lui en lit une jusqu'à quatre fois: alors il la sait sans faute. Sa bibliothèque l'intéresse plus que ses joujoux; il compte ses volumes comme il comptait ses badinages. Pour faire le vingtième il a voulu mon almanach.

« Il est toujours bien lutin, quoique ayant un peu plus de crainte. Quand viennent les mauvais jours, il a les yeux méchants, il fronce le sourcil, et nous avons bien de la peine à éviter l'orage; mais le temps, la patience, les soins et, par-dessus tout, l'esprit qu'il a, en feront un enfant charmant. Il prend de plus en plus l'amonr des histoires; il voudrait un livre qui en serait tout plein.

« D'après ta dernière lettre, mon bon ami, tu parais recommencer à t'ennuyer; tes humeurs noires te reprennent. Ne te laisse pas aller à ce découra-

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gement. Dieu nous place où il veut que nous soyons.

« Comme Jean-Jacques a fait une sottise, pour le punir, je ne veux pas lui permettre de baiser son papa dans cette lettre; mais il dit tout de même qu'il voudrait te voir, qu'il est bien fâché que tu l'aies quitté. Je te répète la prière de ne pas veiller si tard, de te soigner. Tu es tout pour nous, mon cher fils.

«Veuve AMPÈRE. ')

« L'on a vu, le 20 mars, se lever trois soleils qui paraissaient se tenir par les couleurs de l'arc-enciel. A Anse, où l'on a suivi le phénomène, on les vit se réunir à dix heures du matin. Pour moi, je les vis et je jugeai que c'étaient deux nuages chargés d'eau qu'un raj^on de soleil éclairait, et je les laissai se réunir à leur gré.

« Ton petit demande à t'écrire, je viens de lui pardonner.

« Je t'aime bien, mon papa; j'aurai bien du plai- (( sir à te voir. Je vais commencer à être un peu « plus sage. »

D'André Ampère à Élise.

« J'ai été à Lyon après des mois d'absence, et à peine t'ai-je vue quelques instants. Combien j'en aurais de chagrin si je ne pensais que ma présence ne peut que te faire sentir plus vivement ta douleur!

« Dans la lettre que j'écris à ta maman j'envoie de bonnes nouvelles de Carron, de sa femme, de ses enfants. Je t'écris le soir; la lune éclaire mélancoliquement ma chambre, qui est plus à l'unisson de mon âme que celle que j'occupais l'année dernière. Elle est sur une petite cour où personne ne passe. Il n'y a point ici de petits oiseaux qui viennent sur ma fenêtre, comme au Palais-Bourbon, ni de beaux marronniers comme ceux que je voyais de ma chambre, tout chargés de fleurs. J'en suis bien aise, car ces marronniers et ce dôme des Invalides qui semblait sortir de leurs touffes me faisaient faire de trop tristes réflexions. On me parle toujours de mon pauvre petit : aime-le comme tu aimais celle qui s'appelait Julie.

« Que te dirai-je, ma bonne sœur? Les heures

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s'écoulent dans la même uniformit*!. Le temps où je ne travaille pas n'est rempli que de pensées sombres. Depuis que je suis ici, un jour de ma vie ressemble à tous les jours. J'espère une autre place, et ne serai pas plus content quand je l'aurai. Mais je ne dois pas me plaindre : la plupart des hommes sont-ils plus heureux que moi?

« Adieu, ma chère Élise; pense quelquefois à ton frèrer, quand tu le pourras sans trop faffliger, et sois sûre que personne ne désire aussi vivement que lui ton bonheur. Hélas! est-il possible? Obi du moins, puisses-tu retrouver un peu de calme 1 puisses-tu, comme moi, tomber dans cette apathie où l'âme ne sent presque plus qu'elle souffre, parce qu'elle ne se sent plus elle-même I (( Ton frère,

D'André Ampère à Élise.

« Tu dois m'en vouloir, ma chère sœur, d'être resté si longtemps sans t'écrire ; mais que t'aurais-

je dit? Ma vie est un cercle dont tous les anneaux se ressemblent : m'ennuyer en travaillant, m'ennuyer lorsque j'ai un moment de repos, voilà à peu près toute mon existence. Je n'ai qu'un seul plaisir, bien creux, bien factice, et que je goûte rarement, c'est celui de me disputer sur des questions de métaphysique avec ceux qui s'occupent de cette science à Paris, et qui me montrent encore plus d'amitié que les mathématiciens. Mais ma position m'oblige h travailler au goût de ces derniers, ce qui ne contribue pas à me distraire, parce que je n'aime plus du tout les mathématiques. Depuis que je suis ici j'ai cependant fait deux mémoires de calcul qui vont être imprimés dans le Journal de l'École polytechnique. Ce n'est guère que le dimanche que je puis voir des métaphysiciens, tel que M. Maine de Biran, avec qui je suis fort lié, et M. le sénateur de Tracy, chez qui je vais quelquefois dîner à Auteuil, où il demeure : c'est presque le seul endroit près de Paris dont le paysage rappelle les bords de la Saône. On trouve aussi de jolies saussaies sur les rives de la Seine; mais la campagne ne fait plus que m'attrister. Il y a quelque temps je dînai à Auteuil avec le célèbre Lafayette, dont le fils a épousé M"^ de Tracy. La vue

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du libérateur de rAmérique me fit éprouver une émotion dont je ne me croyais plus susceptible, dans cette sorte d'apathie morale qui fait à présent toute mon existence.

« De quoi vais-je te parler? Mais en vérité je suis tellement vide d'idées et de sentiments que je ne sais trouver un sujet dont je puisse l'entretenir sans t'affliger. Tu verras dans la lettre que j'écris à ta maman que tous ceux à qui tu peux t'intéresser à Paris se portent bien.

« Adieu, ma chère sœur; songe quelquefois à moi, si tu -le peux faire sans trop de chagrin. Je t'embrasse de toute mon âme. Adieu.

« Ton frère,

D'André Ampère à Elise.

« Combien j'ai éprouvé de sentiments divers, ma chère sœur, en lisant ta lettre. Pleins tous deux des mêmes souvenirs, nous souffrons les mêmes peines. Mille choses se réunissent pour mo

distraire : des projets d'avancement, des recherches abstraites, la société des savants, un séjour bien éloigné de Lyon. Mais toi, pauvre Élise, quelle différence! Tout est là pour entretenir tes regrets. Oh! oui, je sens ce contraste; tu es peut-être la plus à plaindre, dans une situation où il me serait impossible de subsister. Et pourtant ces projets, ces recherches, ces savants, ne sont pas capables de m'occcuper longtemps : toujours je reviens à l'idée fixe que je devrais m'efforcer d'éloigner. On me dit qu'il faut faire pour cela tout ce qui est en mon pouvoir, mais je n'y réussis jamais, car je n'en ai pas môme la volonté.

« Quelquefois il me prend l'envie de quitter ce Paris, d'aller à Polémieux, pour être tout entier à mes pensées et au pauvre petit. Pauvre enfant! On me dit qu'il serait plus sage s'il ne se ressouvenait pas tant; qu'il fait encore souvent des questions déchirantes. Il ne sait pas cependant combien il est à plaindre.

« Il y a une chose dont je veux te parler. Élise. Tu me dis de le garder : puis-je le faire venir à Paris? Je veux le laisser à des mains bien dévouées; ma bonne mère en a soin la nuit et le jour. Ce monument d'une douleur que je voudrais éterniser,

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qui pourrait conserver mieux que toi dans son cœur la mémoire de ce qu'il a perdu? Tu as raison, qu'il ne rentre jamais d"oi!i il est sorti ce jour funeste.

« Mais tu n'y vivras pas toujours dans ce lieu : alors prends-le avec toi et qu'il ne te quitte plus. Ah! s'il pouvait être pour toi un objet de consolation, te rendre la paix, la santé, le sommeil, je sacrifierais sans hésiter ma jouissance à la tienne.

« Je ne t'en écrirai pas davantage aujourd'hui, je me sens trop découragé de l'existence.

« Adieu, ma sœur; offre à ta mère l'hommage de la tendresse d'un fils qui devait ce titre à son choix. Ce titre, je l'ai porté avec bonheur. Adieu. Quant à ce qui regarde mes intérêts, ma position, tout est comme je le souhaite.

« Adieu, adieu, ma sœur.

« ANDRi': AMPÈRE. »

(Pourquoi Ampère, qui se sent pénétré de reconnaissance envers sa mère pour les soins qu'elle prodigue à Jean-Jacques nuit et jour, pourquoi songe-t-il non seulement à lui retirer son fils, mais à s'en séparer aussi? C'est que, dès à présent, Élise, la sœur, la meilleure amie de Julie, est at-

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