‹ Journal et correspondanceChapitre 11 sur 16 · LE LENDEMAIN · texte numérisé non relu

LE LENDEMAIN

« Éveillez-vous, jeunes époux! Le soleil dore le sommet des montagnes, la rosée se balance mollement sur les fleurs mobiles des champs, les oiseaux saluent

l'aurore et chantent le lendemain... Éveillez - vous, jeunes époux!... Et toi, fille de l'Amour, pour cacher l'embarras de la pudeur, réfugie-toi dans le sein de ton bien-aimé.

« Éveillez-vous, jeunes époux! pour savourer les nouveaux bienfaits de l'amour! C'est lui qui embellit la scène de la nature, c'est lui qui en fait toute l'harmonie ! Il préside aux concerts des oiseaux, il assujettit les végétaux à ses douces lois : il est l'âme universelle.

« Heureuse solitude de Polémieux, que de monuments d'amour tu vas renfermer! Sur ces jeunes arbustes croîtront avec les années les chiffres et les emblêmes de l'amour. Le repos et les plus douces rêveries seront attachés à ce gazon foulé par les pieds aériens de l'objet aimé. Cette fleur cachée dans la verdure devient chère si elle a attiré les regards de Julie.

« Et ces sources limpides, et ce ruisseau solitaire murmurant sous des berceaux de feuillage..., et la mystérieuse obscurité de ces lieux silencieux... , que de souvenirs seront un jour attachés à tous ces lieux ! Quelles promenades délicieuses! quels heureux labyrinthes! Que de fois on se sera égaré sans s'en apercevoir! que de fois, de cette terrasse, on sera venu contempler la nature ! que de fois on aura passé les belles soirées d'été sous cette allée d'arbres î

« Solitude de Polémieux, je te salue de toute mon âme ! Jeunes époux, pour qui elle se change en Elysée, pour

d'andré-marie ampère

qui elle est devenue Éden, je vous embrasse dans toute l'étreinte de l'amitié !»

(A la suite de cet épithalame, nous aimons à citer la page suivante que nous trouvons écrite par l'un des meilleurs amis d'André.)

« Sentiments religieux, d'amour, de pudeur, naïveté pure, parfums cachés de l'âme de Ballanche, c'est avec un pieux respect que nous vous retrouvons ici tout en* tiers, sous cette belle forme antique, dans ce petit poème inspiré par une amitié d'enfance.

« Jeunes filles, jeunes femmes, invitées* à ce banquet de famille, ne baissez point les yeux, ne rougissez pas. Aucune parole ne blessera vos oreilles délicates, aucun malin sourire n'effleurera les lèvres de ceux qui vous regardent, en provoquant votre embarras.

« Matrones, restées sages à tous les âges, soyez satisfaites, écoutez avec confiance le chantre de cet hyménée, les encouragements qu'il donne à l'accomplissement des devoirs, l'hommage qu'il rend à la vertu, et ses souhaits de félicité.

« Cette voix qui a retenti au milieu de la fête, tout en parlant des plaisirs très-vifs de ce monde, s'est bien vite élevée plus haut que la terre. Les convives du festin, les

amis d'André et de Julie, entraînés par l'émotion du poète, ont uni leurs vœux aux siens, non pour demander en faveur des époux les fausses jouissances de la vanité ou l'abondance superflue des richesses, mais pour supplier Dieu de bénir et d'enlacer d'une étreinte éternelle et divine deux cœurs bons et aimants, qui viennent de se donner aujourd'hui l'un à l'autre.

« Ampère, si même une longue et glorieuse carrière lui est destinée, ne connaîtra jamais rien de comparable à ces heures, à ces courtes et heureuses années passées auprès de sa Julie, sur ce pauvre domaine paternel où il est né. Que de souvenirs seront un jour attachés à ce lieu! disait le candide et sublime Ballanche; il ne se trompait pas.

« Solitude de Polémieux, deux fois consacrée par l'amour, nous voudrions te saluer de près, marcher dans tes allées maintenant désertes, au bord de ce ruisseau tari ; nous voudrions te voir et ne plus t'oublier, en mémoire du bonheur dont tu reçus la confidence et le té- . moignage! »

La première année de cette union réalise toutes les joies rêvées et attendues avec une constance si rare. Julie, qui est dans une situation intéressante, suit sa mère à Saint-Germain au printemps de 1800 (an vin), tandis que son mari donne des leçons de mathématiques à Lyon. Une fois par semaine, il va retrouver sa femme à la cani-

pagne. Dès ce moment, André nous initie aux tendresses, aux projets, aux préoccupations de son ménage, à la sollicitude que lui cause déjà la santé de sa Julie, qui va s'altérant de jour en jour, après les épreuves de la maternité. Dans la page suivante, il parle d'abofd de ses deux Julies, croyant à la naissance d'une fille. Le petit tableau, c'est la campanule encadrée; nous connaissons le talisman ; le portefeuille de satin rose, orné de deux chiffres entrelacés et brodés, recevait ce qu'il appelait ses trésors : les réponses de Julie. Toutes ces reliques amoureuses sont encore enveloppées avec les autographes du mari et de la femme sous le même cachet.

D'André Ampère à JH me Julie Ampère, chez M™ Carron, à Saint-Germain> Mont-d y Or.

« Lyon, mardi matin.

« Pourquoi tous mes jours ne s'écoulent-ils pas auprès de toi ? Si je suis méchant quelquefois, c'est que je reste trop longtemps sans respirer l'air de douceur et de bonté que tu exhales.

« Mes deux Julies se portent-elles bien, la plus petite saute-t-dle toujours, te rappelle-t-elle que son papa ne vit que pour toi? »

u Du 16, mercredi.

« Je fus bien attrapé hier quand je voulus faire mon inventaire. Je ne sais où tu as mis une partie de mes trésors. En prenant mon portefeuille, je n'ai trouvé que le petit tableau, que j'ai baisé de bon cœur ; j'aurais eu encore plus de plaisir à baiser le talisman, mais tu me Tas caché, petite méchante; c'était bien assez de me défendre d'aller si souvent à Saint-Germain sans me priver aussi de cette dernière consolation.

«Je n'ai point encore placé la violette à côté de la campanule, je la laisse un peu sécher dans le livre où elle est en presse.

« Toutes ces dames sont à Bellerive ; Marsil vint me voir hier matin et me dit que M me Périsse ne tarderait pas à revenir.

« Adieu, tu te moquerais encore si je mettais là un baiser; cela me ferait pourtant bien plaisir. Adieu.

« Ampère.

« J'ai emporté dans ma poche un livre d'heures qui appartient à ma tante. »

Ici pour la première fois nous trouvons des lettres de M™ veuve Ampère ; elles font pressentir l'arrivée prochaine du grand événement de famille.

De M mti veuve Ampère à Julie.

« Polémieux.

t Je crains, mes chers enfants, que vous ne soyez en peine de votre bonne mère ; je profite d'une occasion pour vous dire que ma santé est toujours bonne, que mes forces sont bien revenues. Je suis occupée de mon pauvre Ampère et te permets de le plaindre Travailler pour les autres quand on a besoin de travailler pour soi, c'est triste; mais avouez, mes enfants, que vous auriez été bien fâchés si M. Roux s'était adressé à un autre qu'à lui. Cela Ip fera connaître, et j'espère que son temps ne sera pas perdu, Embrasse-le pour moi, il te le rendra à mon intention.

« Non, ma chère Julie, je ne t'ai pas donné le jour, mais tu as pris dans mon cœur la place d'une fille chérie. Qui pouvait mieux que toi la remplacer? même candeur, même douceur, même bonté, même esprit. Je n'ai qu'un seul chagrin, c'est de ne pas te rendre aussi heureuse que tu devrais l'être; mais si la tendresse d'un époux et celle de ta seconde mère peuvent te dédommager un peu de tes privations, tu es sûre d'être aimée autant que tu le mérites.

•« Nous t'avons envoyé tout ton linge, Marion a fait la lessive; j'y ai mis tes draps, ils pourront t'être utiles.

Ma chère fille, ménage ta santé, aie bien soin de cette jolie petite qui sera mon quatrième enfant. Je t'ai gardé un vieux coq pour le premier bouillon que tu prendras. Comment l'avoir tout prêt sous la main quand nous en aurons besoin ; si tu avais un grenier fermé, je te l'enverrais au commencement du mois d'août.

« Veuve Ampère. »

« Joséphine et la tatan vous disent mille choses. »

De M m « veuve Ampère à Julie.

« Juillet. '

t Ma Julie s'inquiète, elle n'est pas sage. Pourquoi, ma bonne amie, avoir des idées noires ? Rien de plus naturel -que de mettre au monde des petits êtres qui, deux ou trois mois après avoir vu le jour, vous sourient et vous tendent les bras. Ne pense qu'à la satisfaction que tu auras quand tu entendras une voix douce qui t'appellera marrian. C'est un plaisir qui fait oublier les souffrances qu'il nous a coûtées. Je ne te dirai pas que les douleurs ne sont rien, mais plus elles sont fortes, plus tôt on est délivré. Du courage, ma chère fille. Nous avons eu dans ce pays sept heureux accouchements en deux mois,

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dont trois sont des premiers enfants; pourquoi ma Julie se tourmenterait-elle? Tout ira bien. Sois sage, ne te fais pas gronder par ta seconde mère. Dis à la première, car je suis obligée de lui céder ce droit, mille jolies choses de ma part ; j'irai près d'elle incessamment pour l'aider à rendre notre fille tout à fait raisonnable. Les demoiselles Bœuf vinrent me voir avec M. Navarre un instant après que mon fils fut parti ; elles croyaient que tu étais accouchée.

« C'est ton lit qui a retardé le départ de Marion, il n'a été fini que mercredi. Pour la farine, j'ai bien peur, mes chers enfants, que vous ne soyez obligés d'acheter du pain et moi du blé, car je ne peux vous envoyer que trois bichets, mais cela poussera toujours avec le temps, et comme Delorme sera obligé de se presser de battre pour lui, je trouverai bien quelque âme charitable qui portera de suite un ou deux sacs, ton pain en sera meilleur. Quant aux fromages, la vache est encore à la foire qui doit nous en fournir; mais voici des poires et du raisin qui vous serviront en attendant. Je profite aussi de la charrette pour expédier du linge, de mauvaises serviettes, nous n'avons que ça , puis une paire de draps roux pour doubler ton lit de misère; je ne me souviens plus si tu m'as demandé autre chose ; tu sais que tout ce que possède ta bonne mère est à ton service; c'est un chagrin que la Providence lui réservait encore de ne pouvoir faire davantage, mais il faut se soumettre.

« J'ai encore du coton plat pour tricoter une seconde paire de bas à ton mari. Joséphine n'a pas de plus grand plaisir que de travailler pour sa sœur Julie.

« Adieu, ma chère fille, dissipe-toi, ne reste jamais seule. Puisque les grandes courses te fatiguent, elles ne te valent rien, fais un petit tour sur le quai quand le soleil est couché. Je te prie de me rappeler au souvenir de ta famille. Aime-moi toujours autant que je t'aime, c'est la plus grande consolation que puisse avoir ta bonne mère.

« Veuve Ampère. »

D'André Ampère à M me Julie Ampère, chez M me Canon, à Saint-Germain, Mont-d'Or.

« vendredi matin.

« Je t'écris à la hâte, ma Julie, des nouvelles de M ,u " Périsse. Elles sont on ne peut meilleures; Julien Périsse est né hier entre sept et huit heures du soir.

« Quand Louison m'a éveillé ce matin, que je faisais un joli rêve! quel tort elle m'a fait! Je rêvais que je

voyais ouvrir mes rideaux par ma Julie arrivant de Saint-Germain pour visiter sa sœur, et venant d'abord chez son mari ; elle n'avait qu'un jupon de bazin, un corps de toile et un petit mouchoir qui laissait entrevoir quelque chose de bien blanc, et deux boutons de rose! Ah! mon amie, comme je t'embrassais de bon cœur, quand la grosse voix de Louison a frappé mon oreille, au lieu de cette voix si douce que j'aime tant. Ce réveil m'aurait mis au supplice sans l'espérance de te revoir demain ! Que deux jours et une nuit sont longs! que Je t'aime!

« Je t'écris en donnant une leçon qui me détourne sans cesse. Adieu, voici encore M. Lescure qui arrive, il faut te quitter pour lui; je ne sais ce que je lui ferais.

« Ampère. »

A son tour Julie est devenue mère; André s'accusera désormais de toutes les douleurs de sa femme. « J'ai raison de me détester, répète-t-il à ce propos. Je pense encore, mon amie, au mal que tu t'es fait en te tenant éveillée pour bercer le petit, et en me faisant croire que tu allais t'endormir, afin que je m'endormisse. J'ai pleuré de regret en chemin de ma bêtise; promets-moi de me laisser faire au prochain voyage, je veux le soigner moimême. Tu oublies, ma pauvre petite, que ta santé est

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bien délicate, que tu as à présent des occupations rudes, et que tu ne dors pas la moitié de la nuit.

« Si tu ne veux point empoisonner tout mon bonheur et me faire haïr, s'il était possible, ce que j'aime le mieux après toi, permets qu'on te garde le petit en bas depuis huit heures jusqu'à onze ; Françoise, aura encore sept heures pour se reposer, tu trouveras que ce n'est pas assez, toi qui, épuisée, tourmentée de toutes les manières, n'obtiens pas un moment de véritable calme; tu peux compter sur elle, je te répons de sa prudence. Ton petit boira un bon lait, son papa n'aura plus les craintes continuelles qui l'agitent, et regrettera moins de ne t'avoir pas priée à genoux de le mettre en nourrice. Je donnerais à présent la moitié de ma vie pour qu'il y fût,

« Ma bienfaitrice, ma bien-aimée, je t'aime cent fois

plus aujourd'hui que tous les jours, parce que je pense

davantage à ce que mon bonheur te coûte et ce qu'il

t'en coûtera pour celui du petit être qui est ton enfant et

le mien.

« Ampère. »

D'André à M. Canon.

a Lyon.

« Il y a bien longtemps, mon cher frère, que je veux décrire et te remercier des démarches que tu as faites

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pour moi relativement au prytanée; des occupations qui ne me laissent point un moment ne me l'ont pas encore permis. Tu t'étais donné bien de la peine pour me procurer les moyens d'obtenir quelques recommandations auprès de Comberousse ; je suis à peu près sûr qu'on va nommer un autre directeur: lequel, je n'en sais rien; en attendant, tout reste là.

« J'espère que tes projets réussissent mieux que les miens et que tu te trouves dans une position stable et avantageuse. Ta femme va nous quitter; nous serions trop fâchés de son départ si nous ne pensions qu'elle va te rendre un bonheur dont tu es privé depuis si longtemps. Puissiez-vous revenir bientôt à Lyon, car personne ici ne sera parfaitement content loin de vous ; tu sais bien comme Julie t'aime, et je ne suis qu'un avec Julie.

« La pauvre petite a aussi ses inquiétudes : notre revenu est bien incertain, les élèves vont et viennent sans qu'on sache jamais sur quoi compter; le prytanée arrangerait tout, mais qui sait ce que cette espérance deviendra. Si tu voulais ajouter un nouveau service à tous •ceux que tu m'as rendus, tu tâcherais devoir M. Cayre, tu pourrais savoir de lui s'il songé toujours à moi. Je t'avoue que j'ai craint quelque temps la rivalité de Boucharlat, qui sait bien mieux que moi solliciter les personnes en place. Quoiqu'il ait assez travaillé en mathématiques, pourra-t-il être admis sans de nou-

velles études à l'École polytechnique, d'après tout ce qu'on exige aujourd'hui. La protection de M. Cayre suffirait au reste pour me rassurer. A son dernier voyage à Lyon il m'a promis de s'intéresser à moi ; je lui ai écrit depuis, mais il n'a pas répondu, peut-être n'a-t-il pas mon adresse; s'il la demande, c'est rue Mercière, maison Rosset, n° 18, au premier.

« Tu vois, mon bon frère, que je compte bien sur ton amitié et que je te fais un long détail de tout ce qui m'occupe. Ma pauvre Julie a un mal de tète qui me tourmente bien. Ta femme est venue nous voir et lui tenir compagnie.

<c Adieu, je te souhaite une bonne santé, avec tout ce que tu désires.

« André Ampère» »

D'André Ampère à M m9 Ampère, à Saint-Germain, Mont-d'Or.

« Du lundi.

« Mon amie, je viens d'écrire irne quantité d'idées mathématiques dont j'avais besoin pour mon ouvrage.

« J'ai un nouvel élève; à ton retour, je pourrai t'offrir une bonne recette et un compte bien en ordre.

« Hier Ballancbe m'apporta ses productions, et nous restâmes à les lire jusqu'à neuf heures un quart.

« Mercredi.

« Mes expériences ont paru réussir complètement, mais j'ai eu recours à un peu de supercherie, qui, du reste, n'a rien gâté.

« J'éprouve tous les jours davantage qu'il n'y a que pour toi que je me soucie de vivre. Hier, faisant des préparations avec de l'adde sulfurique, il me semblait que je n'aurais point eu de répugnance à en boire un verre, si ce n'était que ma Julie est à moi et le petit qu'elle m'a donné.

« Ampère. »

Il ne s'agit point ici d'idées de suicide, mais d'un sentiment passager de détachement terrestre pour tout ce qui n'est pas sa Julie ou son enfant.

Les impressions mélancoliques n'ont jamais été étrangères à la nature d'André. Assez rares dans sa jeunesse, elles deviennent presque habituelles quand il a perdu Julie et qu'il avance en âge. Dès lors, quelle que soit la date de sa correspondance, on n'y trouve jamais l'expression de la sérénité, mais plutôt un certain sentiment de fatigue que lui causent les agitations incessantes de

son cœur et de son cerveau. Il ne connaît guère le repos; pour lui, les jours, les heures ne s'écoulent point, mais se précipitent. La passion de la science le dévore et l'en* traîne, ses affections le consument, toute sensation de bien-être moral, fût-elle momentanée, lui échappe, et les circonstances qui l'entourent favorisent et développent ces dispositions. Si les ennuis, les embarras, les inquiétudes de la vie, ne le touchent pas personnellement, il souffre pour les siens, pour ses amis ou pour l'humanité. C'est ainsi qu'en 1 8 1 6 Ampère parlera à Ballanche, qu'un chagrin de famille désole : « Je sais combien tous les discours sont vains quand le malheur accable; je sais quelle impression font sur une âme souffrante ces raison* nements de résignation, non ignora mali. Voilà donc ce que c'est que la vie ? On devient trop triste quand on y songe, à moins que ce sujet si triste ne devienne un sujet de joie et de consolation, comme cela est arrivé à Bredin. Oh ! mon ami, tu devrais bien voir souvent cet homme admirable ; sa conversation calmerait tes peines. Ce ne peut être qu'ici, près de moi, que tu retrouveras la paix, le calme nécessaire au développement de tes talents, de ces talents dont tu dois compte à tes semblables, à toi-même. N'enterre pas le talent que tu as reçu, comme le méchant serviteur de l'Évangile. Ballanche, mon ami, cherche à secouer ta douleur, à te retirer dans ce sanctuaire de la pensée où l'homme apprécie le peu qu'est cette vie. a

A la date de 1 8 1 8, il nous tombe encore sous les yeux ces lignes, toujours adressées à Ballanche :

« Je suis tellement agité de pensées diverses, d'inquié tudes de tous genres, que je n'ai pas un moment à donner aux occupations qui pourraient seules me délasser un peu. Quand je veux m'y livrer à l'unique instant dont je puisse disposer, c'est-à-dire le soir, ma tête est si épuisée que je ne trouve plus une idée. Mon ami, c'est un tourment continuel. Qui aurait cru que Ballanche et Ampère, l'un à Lyon, l'autre à Paris, laisseraient finir deux mois sans s'écrire ? De ces deux mois, l'un a passé en examinant chaque jour neuf à dix heures ; ah ! l'autre a disparu comme un éclair ; que m'en reste-t-il ? des pensées qu'un autre mois effacera peut-être. Le sentiment de la nullité de cette existence porte dans tout mon être, plus profondément que jamais, je ne sais quelle aspiration vers une autre vie, seule consolation que Ton puisse avoir sur la terre. »

Oui, selon l'expression de Ballanche, qui connaissait bien Ampère, c'est un brasier qui était dans son cœur.

Revenons aux jours heureux du jeune mari, jours trop couns et pourtant déjà mêlés de bien des peines.

D'André Ampère à M . Carron.

Le 18 germinal an IX, 8 avril 1801.

« Que j'ai de remerciements à te faire, cher Carron, mon véritable ami, de toutes les peines que tu t'es données. Je ne me ressouviens guère de ce que je t'ai écrit dans ma précédente au sujet de notre situation à tous deux. Je croîs que je faisais des souhaits pour ton bonheur et celui de ta femme, mais j'étais bien loin, en te confiant les embarras de ma Julie et le chagrin que j'en ressentais, d'oublier les tiens. Je sais, hélas ! que tu as été longtemps en butte à mille peines, éloigné de tout ce qui t'était cher; je sais encore qu'à présent ta position n'est pas celle que tu mérites. Paris est trop loin de Lyon. Je voudrais me rappeler précisément ce que j'ai pu te dire dans cette lettre que je suis bien fâché d'avoir envoyée puisqu'elle t'a causé quelque déplaisir. Je t'écrivais tout occupé des élèves qui venaient de me quitter, tourmenté qu'il ne m'en restât qu'un nombre trèsmédiocre, et j'épanchais ce chagrin dans le cœur d'un frère. Il m'en est venu heureusement quelques nouveaux depuis lors. Les soins que tu as donnés à mon affaire me procureront, j'espère, une place plus fixe, soit que rétablissement en question s'organise à Lyon ou quelque

chose d'équivalent. Et puis, je me flatte toujours que la fortune réparera ses torts envers toi ; que, réunis tous ensemble, nous verrons nos enfants grandir pour jouir d'un bonheur moins mêlé d'inquiétudes que celui de leurs pères. N'est-ce pas, mon bon ami, que cette fois ces vœux ne te feront pas de peine ; ils sont, j'en suis sûr, si bien d'accord avec les tiens !

« Je vais te parler aussi de ton petit-neveu. On lui a mis aujourd'hui pour la première fois de petits souliers rouges. Je l'ai aidé à marcher vers sa mère, ma Julie l'a soutenu aussi à son tour, et j'ai goûté un grand bonheur à recommencer cet exercice ; que sera-ce donc quand il saura courir seul et parler? Tu auras bientôt le plaisir de voir ton Êlisa, et tu sentiras alors combien l'enfant que ma Julie m'a donné doit me causer de joie. Ce pauvre petit a déjà bien de la connaissance; il crie quand sa maman fait semblant de me battre, et s'efforce des pieds et des mains pour se débarrasser de nous tous et aller près d'elle. Il faut que je compte bien sur l'amitié que tu conserves à ta sœur cadette, à ta petite Julie, comme tu l'appelles, pour te conter de si petites choses; mais, vois-tu, quand j'écris à d'autres moi-même, je laisse ma pensée du moment gouverner ma plume.

« Adieu, mon bon ami, tu sais bien comme tu es aimé dans cette maison ; Julie y met tout à l'unisson de son cœur. Elle apprendra au petit Jean-Jacques à répéter le nom de son oncle de Paris et de sa tatan Aguarite, qu'il

ne verra peut être pas de bien longtemps ; si tu ne viens point, il faudra pourtant que je te le mène.

« Adieu,je t'embrasse de toute mon âme.

« André Ampère. »

D'André Ampère à Madame Julie Ampère, à Saint-Germain.

u Lyon, du mercredi soir.

a Julie se souvient-elle de l'amandier, des derniers baisers qu'elle m'a donnés avant- hier? J'ai le cœur séné toutes les fois que j y pense, et j'y pense toujours. Ma pauvre petite , quand seras-tu bien contente , bien heureuse comme tu mérites de l'être ? Voilà que tu vas me dire que je t'attriste. Je veux t'égayer en te donnant des nouvelles de noce.

<l Un poète de ta connaissance se marie, il épouse une fille unique, devine son nom; un métaphysicien de ta connaissance se marie, il épouse une fille unique, devine son nom ; un mathématicien de ta connaissance se marie, il épouse une fille unique, devine son nom. Le nom du poète commence par un B, le nom du métaphysicien par un B, le nom du mathématicien par un B. Si tu trouves cette énigme trop difficile, tu n'as qu'à en de-

mander le mot à M me Carron, qui aime également ces trois génies sous un seul chapeau.

« Hélas! pendant que je m'amuse à t'écrire des balivernes, peut-être que notre petit crie et ne te laisse pas tranquille. Chère Julie, dis-lui d'être bien sage en lui donnant le baiser que tu as promis à ton mari le soir en te couchant; qu'est-ce que ce mari? y songes-tu quelquefois ? n'y penses-tu qu'au moment où ton fils te fatigue ou te réveille ? Pardon, pardon pour ce petit, il fait mal sans le savoir ; il deviendra bon, presque aussi bon que sa maman, à force de sucer son lait.

« Bien des choses à tous ceux que nous aimons; embrasse Élise et des deux côtés. Quoique ses baisers courent les rues, ils n'en sont pas moins précieux pour moi. Adieu, ma bien-aimée.

« Ampère. »

Ce métaphysicien, ce poète, ce mathématicien, n'est autre que l'ami Ballanche, alors épris d'une jeune fille lyonnaise, qu'il espéra ^vainement épouser. De ce rêve poétique caressé à vingt-trois ans, on.retrouve la trace touchante dans une page écrite en 1830 par l'auteur de VAntigone.

« Le 14 août 1825, dit-il, une belle et noble créature qui m'était jadis apparue, et qui habitait loin des lieux où j'habitais moi-même, une belle et noble créature,

jeune fille alors, jeune fille à qui j'avais demandé toutes les promesses d'un si riche avenir; en ce jour, cette femme est allée visiter, à mon insu, les régions de la vie réelle et immuable, après avoir refusé de parcourir avec moi celles de la vie des illusions et des changements. Hélas! je dis qu'elle avait refusé; mais il y a. là un mystère de malheur que je ne saurai jamais sur la terre. »

De M m * veuve Ampère à André.

« Polémieux.

« Je commence par te dire que ta femme et ton petit se portent bien. Elle ne viendra à Polémieux que lundi, parce qu'elle est invitée dimanche à Neuville, pour un goûter; ainsi je ne te verrai pas, car tu te rendras tout droit à Saint-Germain; je t'attendrai l'autre semaine.

« Les deux lettres que je t'ai données, n'as-tu point oublié dé les mettre à la poste ? On ne me fait aucune réponse; si par hasard elles sont dans ta poche, envoieles tout de suite.

« Louison fera remplir la bouteille d'huile; si tu as des sacs de farine vides, elle les rapportera. J'enverrai à Julie son linge, avec des sarments; Delorme amènera en même temps un petit baril de vin blancret des ragots.

Pour la voiture, quand Nanon en parla à son mari, il répondit que vous seriez bientôt d'accord ; qu'avec des gens qui étaient toujours à donner à ses enfants, l'on n'y regarderait pas de si près. Ainsi, mon fils, tu t'en tireras comme tu voudras. Je t'envoie douze livres six sous pour le 9 avril et six livres pour le 5 de mai.

« Adieu, mes chers enfants, aimez votre bonne mère autant qu'elle vous aime, elle sera contente.

h Vçuve Ampère »

D'Êlise à M me Marsil Périsse.

« Ce lundi matin, octobre.

« Tu as pensé à chacun de nous, ma bonne sœur. Comment as-tu trouvé le temps de faire toutes ces emplettes? Nous aurions pu encore passer deux jours ensemble ; je regrette à chaque instant de n'avoir pas mieux employé mon temps près de toi, mais mon sort est d'avoir toujours quelques vœux à former sur l'avenir ou quelques regrets à éprouver sur le passé; le présent court sans que je sache ou que je puisse en jouir.

ce Julie est partie hier pour Polémieux; elle n'était guère en train d'y aller, pas plus que nous de la voir disparaître. Maman enverra aujourd'hui Marie savoir

comment elle a passé la nuit et porter cette lettre à Ampère, car dans ce moment les vendanges empêchent toute correspondance ; chacun faisant les siennes, il n'est plus d'occasion.

« Tes deux enfants se portent à merveille. Stéphane ne fait que chanter ; son sabre lui a donné une surabondance de gaieté; il est vraiment d'une humeur charmante. Je l'entends dans ce moment qui dit à Fanchette: « Comme tu voudras, mais je ne voudrais pas te donner « cette peine, » Fanchette fait la petite mère ; ils sont tous deux notre unique plaisir dans la maison, où nous ne trouvons plus personne ; quel vide ! Heureusement Julie est encore à ma portée ; mais toi, ma bonne sœur, que j'aurais pu voir à toute heure, atout moment, et que j'ai laissée des matinées, des après-midi entières, comme je les voudrais ravoir à présent ! Il me semble que je t'entends me dire : « Ce qui est fait est fait, nous savons que <( nous nous aimons.» Oui, j'espère que tu le sais, que tu l'as vu à travers mille choses qui ne ressemblaient pas à de la tendresse, et qui cependant partaient d'un cœur qui sent vivement.

(c Tu veux sans doute savoir comment se trouve mon

rhume du bon sirop que tu lui as envoyé. Il continue comme si de rien n'était ; à vrai dire, la phiole n'est qu'à moitié ; mais, je te prie, que ce soit la dernière, car il est trop tenace et trop têtu pour mériter ces douceurs-là ; il faut me le laisser conduire, et je le mettrai simplement

D'ANDRÉ-MARIE AMPÈRE I$l

aux infusions, tant pis pour lui! Marion et Pierrette ont trouvé là jupe bien jolie et le mouchoir aussi. Je pense que tu es maintenant à Bellerive, auprès de ces dames, que j'embrasse de tout mon cœur. Ménage -toi et calme un peu ton esprit sur le compte de Julie, comme tu me conseillais de le faire sur d'autres sujets. M. Poulin, malade, nous a envoyé son fils, celui qui a épousé M lle Reboule. Julie et moi lui avons trouvé l'air très- honnête et fort bien élevé. Pour bon médecin, nous n'en savons rien. Il a conseillé au petit quatre grains d'ipécacuana qu'on n'a pas donnés, des boissons chaudes qu'il a prises froides. Il a promis d'aller voir M me Ampère et son petit à Polémieux ; je compte plus sur le changement d'air que sur sa visite pour faire du bien à la mère et à l'enfant. Je saurai bientôt là-dessus ce qu'il en est par moimôme, en montant avec l'âne jusqu'à Polémieux. Julie nous a bien promis d'en redescendre dimanche.

« Adieu, ma sœur, bien des choses à ton mari, à ma tante, à ta cousine, et un mot pour moi à M me Périsse. Je t'embrasse comme je t'aime.

« Élise. »

D'Êlise à Julie.

a Ce jeudi.

« Je commence ma journée par t'écrire, puis je lirai, non pas les livres bleus, car ils sont d'un genre enfin tu

verras si jamais nous avons rien lu de pareil. C'est progressivement de plus fort en plus fort, et Je n'en ai peutêtre que trop lu pour être mise à la question par Ampère, car je ne sais guère mieux mentir sur cet article que sur les autres. Enfin, ce qui est fait est fait; ne te donne pas la peine d'envoyer la suite. J'espère que tu t'en amuseras avec ton mari, mais j'en veux à l'auteur d'avoir rendu son livre intéressant puisqu'il n'est pas pour moi. C'était pourtant bien le cas de dire, comme le renard : « Ils sont trop verts ! » Mais à qui mentirai-je ? Ne faut-il pas que sur les plus grandes comme sur les plus petites choses tu saches tout ce que je pense ?

« Tu as dit à Marie que ces petits voyages dérangeaient ton Jean-Jacques et que tu n'en ferais plus ; il faudra renoncer à nous voir si je ne peux l'aller trouver. Cette humeur de tête est arrivée bien mal à propos ; je tousse encore, mais beaucoup moins, et je verrai M. Poulin un de ces jours. Je voudrais être débarrassée et pouvoir monter à Polémieux. Marie m'assure que tu n'étais pas mal, malgré tes insomnies. Tu dis que tu travailles, prends garde à n'en pas trop faire. Qu'est-ce que toute cette besogne au prix de bonnes nuits qu'on achèterait bien cher s'il y en avait à vendre ? Mon Dieu ! quand sera-t-il sevré, ce petit-là? quand pourras-tu faire soigner ton côté avec autre chose que des cataplasmes ? mais à quoi sert de dire? Je t'écris sans savoir quand et comment tu recevras ma lettre ; c'est égal, il faut que je

D'ANDRÉ-MARIE AMPÈRE l^J

répète à quelqu'un qu à quelque chose tous les regrets que j'éprouve en voyant le temps si beau se passer loin de toi. Je souffre de la tête, de lancées sur les dents, de douleurs d'oreille, et je n'irai point à Polémieux, et je reste enfermée dans ma chambre comme dans une botte. Maman veut que j'y dîne, et je la fâcherais d'en sortir ; mais je suis sûre que tu attends l'une de nous aujourd'hui : cette idée me dépite. Quant à ma mère, la voilà dans ses combinaisons de lessive avec Péragonne, pour faire blan* dur son fil roux; tu juges qu'elle n'a pas le temps de se morfondre en regrets sur le beau temps et Polémieux. La Françoise fait un effort de courage et vient dans ce moment où toute la jeunesse du pays se met en mouvement pour aller à la danse.

¥ Adieu, ma bien tendre amie, je t'embrasse dans ta petite chambre jaune qui m'attendrit toujours ; tu y as été si malade. Puissé-je t'y voir un jour fraîche et aussi bien portante que mon cœur le désire. Adieu, mille choses aux dames qui t'entourent; si tu as M lle Morande, ne m'oublie pas auprès d'elle. J'ai mis tes quatre drapeaux

à la petite lessive.

« Élise;. »

D'André Ampère à M m * Julie Ampère, à Polémieux.

« Je viens, ma charmante amie, de chez M. Petetin, à qui j'ai fait toutes les questions dont nous étions çon-

venus. Il ne voit aucun inconvénient à sevrer le petit, et regarde sa coqueluche comme en bon train de guérison. Il te conseillle de lui faire prendre une décoction de lichen peidatus mêlée de lait, de manière à la lui rendre agréable; s'il n'en veut point, il déclare absolument inutile que tu en prennes toi-même. Tu donneras à téter une ou deux fois en vingt-quatre heures, jusqu'au moment de ton départ, et j'avertirai le médecin de celui de ton arrivée. Il ne faut plus penser à la diligence, ni à la Saône, qui est trop grosse. S'il fait beau, tu pourras te servir de l'âne en t'empaquetant bien, et en mettant sous tes pieds un caillou chaud enveloppé de linge. Prends le chemin de Saint-Cyr, qui est très-sec, afin de pouvoir marcher; si tu sentais du froid, rien au monde ne serait plus dangereux. Cette considération me ferait préférer que tu attendisses ta maman, qui tâcherait de venir cette semaine à Polémieux surveiller la santé et le voyage de sa Julie. Je charge Élise de ne pas oublier le caillou chaud.

. « Ampère. »

(Élise, qui est enfin montée jusqu'à Polémieux, assiste au départ de sa sœur en oubliant le caillou chaud. Pendant qu'on sépare forcément le pauvre Jean-ïacques de ce qu'il aime, la bonne tante va tenir compagnie à la grand'maman, et l'aider à consoler son petit-fils. De cette campagne où les dames Ampère la traitent en pa-

pesse, elle redescendra bientôt à Saint-Germain; son absence de Lyon nous vaudra quelques lettres nouvelles.)

D'Êlise à Julie. .

a Polémieux, ce mercredi i ! novembre.

« Je suis encore près de ton petit, ma bonne amie. Notre mère, qui a imaginé que nous étions ensemble, ne m'a pas envoyé chercher hier, elle apprendra en même temps que ton départ la bonne nouvelle de ton arrivée. C'est ce que je voulais, elle aurait été trop inquiète de ce voyage sur une rivière débordée. Hélas ! le caillou chaud me vint à l'esprit sitôt que tu fus partie, que va dire Ampère ? me trouver bien bête.

« Ne te tourmente pas de ton petit, il se porte comme tu l'as laissé; Françoise, à son retour, le vit encore endormi ; en s'éveillant, il eut l'air de te chercher, regarda par toute la chambre, mais nous nous mimes à le distraire de cette mauvaise pensée et nous y réussîmes.

« On apporta hier une lettre d'Ampère pour toi, et le petit fourreau de Jean-Jacques. Après bien des si et des mais, il a été décidé que sa maman ouvrirait cette lettre ; nous y avons trouvé beaucoup de tendresses, que je te renvoie ainsi que le fourreau. Après avoir tenu conseil, l'avis a été que le petit, ayant aussi chaud avec le mau-

vais surtout qu'avec le neuf, il fallait que tu visses toimême avant de rien décider.

« Comment te trouves-tu de ce voyage? C'est ce qui nous occupe. Je te vois bien dans ton lit, mais je ne sais si tu y souffres. La tatan est près de toi, te comblant de ses attentions ; elle ne nous avait point dit qu'elle craignait l'eau, juge de ce qu'elle a dû éprouver en traversant cette large rivière ; mais cette tatan est le courage, la vivacité et la bonté en personne. Tu as aussi à ton chevet notre grande sœur; donne-lui, je t'en prie, un baiser proportionné à sa taille, car je l'aime bien amplement.

« Enfin voilà de bonnes nouvelles, toutes adressées à notre mère, il a fallu encore rompre le cachet d 'autrui. Je déteste ces manières -là, mais c'est votre faute; pas un mot pour Élise, et vous savez si j'étais empressée. Tout va le mieux du monde puisqu'on est arrivé à bon port; ménage-toi, écoute les conseils. Je suis souvent en esprit à côté de ton lit, mais je ne sais jusqu'à quand ma personne restera à Polémieux.

« Adieu, mille choses de ma part à toute la famille Périsse. Je t'embrasse comme tu sais, sans faire grand tort aux baisers qu'Ampère te donne continuellement. Dans ce moment , ton petit te fait serviteur de la meilleure grâce du monde. Adieu, chère amie, nous t'aimons de tout notre cœur.

« ÉLISE

De A/ me v^u^ Ampère à Julie.

« Poiémieux.

« Sois sans inquiétude, ma chère Julie, les ordres étaient donnés pour que Manon n'approchât pas de la maison avant ta lettre. Je souhaite que tu te portes aussi bien que ton petit, il est charmant. S'il n'avait pas tant de mémoire il n'aurait point tant de chagrin, mais sa maman lui revient toujours à l'esprit. Il est gras, frais et n ? a pas souffert du sevrage, il tousse très -peu. La bonne assure qu'il est toujours assez grognon la nuit; c'est peut-être pour se faire valoir, car il est bien gentil le jour. Elle est allée aujourd'hui à Charelet, de là à Saint - Germain ; pendant ce temps-là, ton fils ne nous a point donné d'embarras, il s'est laissé coucher sans pleurer et lever de même. Il fait toujours le serviteur en sortant. Je ne te parle que de lui, mais vraiment est-ce que je puis rien dire de plus intéressant ? Ménage-toi, sois bien soumise aux ordonnances. Je partage tes ennuis, mais j'espère que tu en sortiras bientôt, et que j'aurai la satisfaction de te voir engraissée. Adieu, ma bonne amie, aimemoi toujours autant que je t'aime et je serai contente.

« Ta mère, Veuve Ampère. »

De Julie à sa belle-mère, M * Ampère.

« J'ai reçu vos deux lettres, chère maman, et suis bien contente que la mienne vous ait fait plaisir en vous persuadant que ma santé est meilleure; l'air pur de la campagne a produit un bon effet; j'ai très-bon appétit, et, sans être grasse, je reprends un teint ordinaire. Je suis le régime et les ordonnances du docteur.

Je sais si bien l'intérêt que vous prenez à votre fille que je vous écris de moi comme si je vous parlais ; si je vous parlais, j'aurais beaucoup à vous remercier des jolis raisins qui m'attendent au Griffon, des fruits que mon mari trouve à Lyon pour son déjeuner. Il m'a dit que vous nous enverriez notre vin, et de plus une mouture de noix. L'année dernière, vous mîtes, chère maman, l'abondance dans mon ménage aux dépens de votre provision d'huile; ma maladie a aidé à tout consommer, mais comme j'espère me mieux porter à présent, je serai bien heureuse de ne pas vous imposer tant de privations.

« Votre fille, Julie. »

D' Elise à Julie.

« Saint-Germain.

« Je ne fais que penser à toi et à l'a pluie qui m'empêche de partir. Je m'en veux de n'être pas assez courageuse pour affronter ce mauvais temps ; d'un autre côté, je me console, car j'ai fait ici bien des choses nécessaires. Te trouverai-je mieux? Seras-tu un peu plus vigoureuse? Je te vois travailler près de notre mère, vous causez, Ampère vient tout à coup t'embrasser et s'en va content. Cela est au mieux, mais quand je serais en tiers, il n'y aurait pas grand mal non plus. S'occuper de toi, loin de toi, n'est pas de mon goût. Je me venge en avançant tes layettes, et ces dames me font lire, puis je dors, je rêve à toi, je vais faire ramasser nos fruits, j'entre en courant dans notre maison déserte et reviens vite chez nos bonnes voisines. Je songe aussi que, n'ayant pas de mes nouvelles, il peut vous venir en tète d'être en peine de moi ; cela me chiffonne, et je vais donner ce petit bout de lettre au mari de M ne Chavoi, qui raccommode des tonneaux pour ces dames.

« Ma bien-aimée Julie, cette courte absence m'apprend que quand on n'a pas l'espoir de se réunir pour longtemps et qu'au plaisir de se retrouver se mêle la crainte d'être bientôt obligé de se quitter, on a dans la

vie plus de peine que de joie. Ah ! je puis me convaincre en ce moment qu'Ampère est, comme il le dit, l'homme le plus heureux du monde auprès de sa Julie.

« Embrasse M me Périsse ainsi que notre bonne mère, et surtout ayez le plus grand soin de vous préserver de ces premières fraîcheurs ; qu'à mon retour je vous trouve toutes deux comme mon cœur le souhaite.

« Adieu , mille choses. On me traite en véritable Papesse, mais si tu y étais! Adieu, adieu, je te recommande à Ampère.

« ÉLISE

D' Elise à Julie.

« Saint-Germain, ce lundi 17 octobre..

« Je viens un peu. causer avec ma bonne Julie et lui dire que maman a reçu sa lettre. Ah ! ma sœur, il faut toujours en revenir à dire : Pourquoi Saint- Germain n'est-il pas plus rapproché de Bellerive! C'est surtout depuis quelques jours que nous pensons à ce terrible éloignement, parce que tout, excepté cela, nous engagerait à passer ici l'hiver. Maman y trouve beaucoup de distractions, elle s'y porte mieux ; nos bonnes voisines disent que si nous restions elles ne songeraient pas à aller se charrier à Charelet, où elles ont pourtant déjà loué et fait une

provision de bois qu'elles revendraient bien vite. Enfin, elles nous pressent, nous offrent de si bon cœur toutes les petites distractions qu'elles pourraient partager avec nous : M me Sarsay fait valoir ses livres et ses journaux ; sa fille met en avant toutes les personnes qu'elle saurait accrocher d'une manière ou de l'autre. Elle me dit : « Nous amuserons nos mères, nous ferons toutes deux des « petites cornettes pour les pauvres, des beignets, des pâtis- « séries, nous prierons Dieu, nous écrirons, et enfin le « temps passe si vite, si vite.» Elle fait un salmis de tout cela, puis m'embrasse avec une telle amitié et me témoigne autant d'empressement que si j'étais un être capable d'en inspirer. Autrefois je n'aurais pas été si surprise de cet accueil ; je portais chez ces dames mon petit mot dans la conversation, j'étais gaie, nous étions quelque chose pour elles parce qu'elles ne voyaient pas beaucoup de monde, mais à présent c'est le contraire. Si nous pouvions rapprocher d'ici toi et ta famille, il ne faudrait pas hésiter, si toutefois on trouvait quelqu'un qui prît le Griffon meublé. Ce petit argent nous viendrait bien en ce moment ; à la place de ma mère je m'occuperais de ce point essentiel, mais si elle se détermine il sera trop tard, car cette aversion de ne pas mettre d'écriteau et de ne rien dire à personne n'avance pas les choses; elles resteront donc là, toujours en répétant qu'on a eu ou qu'on a bien d'autres affaires dans la tête. Pour moi, je trouve que c'en est une affaire que deux

ou trois cents livres de plus ou de moins quand on n'a rien ou à peu près. Il est des moments où il ne faut pas même songer à calculer, d'accord ! Mais il y a temps pour tout. A propos de calcul, je me trouve fort bien de'celui qui m'a déterminée à ne point acheter de robe grise, qu'en aurais-je fait? Je l'aurais pas mal abîmée, si j'eusse voulu la mettre les dimanches, dans nos jolis chemins et parmi les paysannes qui à la messe vous montent dessus et vous entourent de gafoches et de sabots crottés. M me Mayeuvre elle-même y aurait été moins belle que moi ; elle y vient cependant toujours en voiture, mais dans des robes si simples que je n'aurais jamais osé porter la mienne. Je ne l'avais jamais vue si parée qu'hier soir chez les dames Sarsay ; elle avait fait des visites l'aprèsdtnée et quitté sa petite robe reteinte du matin pour en prendre une d'indienne bleue très-jolie avec des manches blanches et une capote comme les nôtres. M me Courageau est aussi fort simple, et pour peu que je mette un tablier de mousseline le dimanche sur mon vieux jupon de drap vert que je porte avec mon spencer noir, on se récrie déjà que je suis en toilette ; c'est cependant celle de tous les jours depuis qu'il fait froid. Voilà, ma sœur, qui pourrait bien ne pas t'intéresser, mais, tant pis! j'en suis fâchée, il faut que je t'écrive, que je Cause comme si tu étais là. Ne t'ai-je pas dit que mes griffonnages ne t'engageaient seulement pas à une ligne? Je te les envoie pour rien, et dans le tout tu peux trouver à choisir, y

D ANDRÉ-MARIE AMPÈRE l6$

pêcher des choses que tu es bien aise de savoir, par exemple, sur nos santés. Maman ne se porte pas mal ; on a tiré la première cuve aujourd'hui ; notre récolte pe sera point magnifique, la grêle y a mis bon ordre"; nous aurons cependant beaucoup plus que l'année dernière, ce qui ne veut pas dire grand'chose , puisqu'il n'y avait rien du tout. Enfin je te rendrai, ainsi qu'à ma tante, compte de cela quand le vin sera tiré.

« M œe Carron a passé trois jours ici ; son départ nous a renouvelé tant de tristes pensées que nous avons bien pleuré; j'ai vite emmené ma pauvre maman chez les dames Sarsay, qui nous gardèrent à dîner Carron a bien fait de ne pas venir, sa visite devait être trop courte. Dans le chagrin, on sent plus vivement les peines que les jouissances, et son départ si prompt eût gâté son arrivée.

« Marie fut hier à Polémieux savoir des nouvelles du petit; il se porte bien, mais ils ne lui ont pas ôté l'habitude de battre à tort et à travers. Il dit à Marie qu'il savait bien que sa tatan Périsse, satatan Boyron, Stéphane et Julie viendraient tous ensemble le voir dimanche, et qu'il ne battrait pas Julie. L'on va lui faire faire un petit habit de drap par le tailleur de Polémieux, qui sera sans doute le commencement du costume que nous n'aimons guère. Ce n'est qu'une bagatelle, mais cela m'ennuie ; il me semble que c'est le premier pas qu'on lui fait faire dans l'opposé du bon goût, et j'aurais voulu qu'il

eût une idée du joli ou du laid ; mais qu'importe tout cela si sa santé est bonne et s'il conserve ce petit ton gracieux qu'il savait prendre si à propos.

« Je' vais te dire adieu, j'entends maman qui cloue la toile de sa chambre. Nous avons déjà bien avancé la besogne; c'est un ouvrage pénible pour moi, mais je serais bien fâchée de ne l'avoir plus. La peine physique empêche les idées de vous poursuivre ; on se chapote les doigts, on tend les bras, on s'éreinte, mais on est moins malheureux qu'avec un petit ouvrage dans les mains qui ne vous empêche point de réfléchir. Félicite-moi de ce que maman a bien voulu céder à mes conseils en ne faisant pas venir un colleur de Neuville ; il y a eu là double profit.

« Adieu, ma bonne sœur, ménage-toi bien, embrasse ma tante et ma cousine. M me Sarsay me charge de remercier ton libraire galant et complaisant. Elle a été contente et fait voir à tout le monde son almanach.

<( J'embrasse la famille.

« Élise. »

(M me Périsse et Julie offrent à Élise, à l'occasion de sa fête, un bouquet et un chat, c'est-à-dire une sorte de petite palatine ou fourrure. André ajoute à ce cadeau une pièce de vers.)

D'ANDRÉ-MARIE AMPÈRE lé}

Élise Carton à Julie Ampère.

« Non, ma chère Julie, je ne suis point malade, et le charmant bouquet. que j'ai reçu eût été capable de me ressusciter , mais je lui ai évité ce miracle en savourant de toutes mes facultés le plaisir d'être aimée par mes sœurs. Ce souvenir, arrivé de trois lieues, dans le moment où je songeais le moins qu'on pût songer à moi, m'a fait un plaisir que je voudrais vous rendre, mais mon cœur ne me dit rien pour vous, c'est le chat, écoutez-le.

(Nous serions très-heureux de l'entendre, ce chat d'Élise, mais il a disparu. La fin de cette lettre seulement reste sous nos yeux.)

« Je trouve bien que mon chat n'a pas beaucoup d'esprit, mais que faire? Il me semble qu'il vaut mieux pour lui d'inspirer Ampère que de se mêler de la conversation.

« Si j'allais finir sans te dire un mot de ton petit, ce ne serait pas ma faute , mais celle du bouquet dont j'ai le cœur rempli. Cependant Toinon, qui l'a vu hier, m'assure qu'il se porte à merveille ; voilà le principal, je n'ai pas le loisir d'en dire là-dessus davantage : les enfants m'attendent pour monder des noix ; ils me pressent, s'étant mis en tête que je leur raconterais des histoires. Que leur dire? je n'en sais rien. Ils sont trop savants pour la Barbe-Bleue et le Petit-Poucet; j'ai peur de ne

l66 JOURNAL ET CORRESPONDANCE

pas m'en tirer à mon honneur avec cet éternel rhume et ma voix des plus rauques.

« Je te dis tout de bon adieu, puisqu'il le faut, et te recommande de te tenir bien chaudement. Je suis surprise que tu n'aies gardé que trois jours le lit , l'impatience ne t'a-t-elle point gagnée ? prends garde ! Mille choses à la famille Périsse , mais de ces choses qui aillent au cœur plus qu'aux oreilles, car je les aime tous bien fort, quoique je ne le leur dise pas souvent. Adieu*

« Un gros baiser pour moi à la bonne tatan. Tous se portent bien à Polémieux.

« Elise. »

Elise à Julie.

a Saint-Germain.

« Ta lettre arrive, ma chère Julie, elle m'a fait, quoique petite, un bien grand plaisir; mais, ma bonne amie, je vois que tu as quitté ton déjeuner pour l'écrire, et si je ne te trouve pas ronde et grasse comme une boule, ce sera ma faute. Je te verrai lundi, chez toi, tranquillement et sans aucune distraction. Ayant encore un peu de fruits à ramasser, je ne partirai que dimanche, si le temps le permet.

« Tu me dis que tu as soupe deux fois au Griffon. Oh ! ma bonne Julie, prends donc bien cette habitude, afin

que je la trouve toute établie et que nous nous voyions, s'il se peut, autant que nous le désirons toutes.

« Adieu, ma petite, adieu, je ne sais si tu pourras lire, mais je suis sûre qu'Ampère déchiffrera que je le prie de t'embrasser bien tendrement pour ton Élise.

« ÉLISE

(Cette dernière lettre est adressée à Lyon, rue Mercière, où Julie s'est installée avec son mari en revenant de Polémieux. La jeune mère, que son allaitement a épuisé, se plaint de faiblesse, de douleurs intérieures qui l'empêchent de marcher. Au mois de décembre 1801 , André est nommé professeur de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain, à Bourg ; malheureusement sa femme ne peut pas le suivre, le docteur Petetin, médecin et ami de la famille Carron, ayant ordonné à sa malade un repos presque complet.)

« Bien des personnes trouvent que tu as mal fait de t'en aller, va lui écrire incessamment Julie, car tout le monde sait que ce n'est pas mille écus. Je penserais comme elles si... » Cette réticence veut dire : si je n'espérais pas que la place de Bourg ne te mène bien vite autre part.

Certainement le traitement fixe d'Ampère à l'École de l'Ain ne s'élevait point à mille écus, mais à deux mille six francs, sept louis de vingt-quatre livres par mois; et,

l68 JOURNAL ET CORRESPONDANCE

sans les leçons particulières qu'il allait donner à la pension Dupras et Olivier, son ménage eût été impossible à soutenir.

Ici va commencer, entre le mari et la femme, une volumineuse correspondance encore sous forme de journal. Les lettres d'André sont écrites en gros caractères, sur un papier d'une épaisseur inconnue aujourd'hui aux écoliers ; elles n'ont pour date que les jours de la semaine, sans quantième, ni indication du mois, ni de l'année ; on n'a donc pas la prétention d'avoir toujours rencontré juste en classant ces feuilles volantes. Mais des erreurs de ce genre, fussent-elles répétées, n'auraient pas d'importance.

Nous savons déjà qu'il ne faut pas chercher dans les lettres d'Ampère l'attrait du style ou de l'originalité, mais un intérêt d'un autre ordre, le cœur et le caractère d'André, son adorable bonhomie, une naïveté de pensées et d'expressions qui le font sur-le-champ connaître et aimer.

Jour par jour, pour ainsi dire heure par heure, il raconte à sa femme ses plus minutieuses affaires , ses labeurs, ses espérances, ses désappointements, ses craintes puériles, ses doutes sérieux, ses réussites ou ses désespoirs; il livre ses premiers mouvements, ses fugitives impressions, souvent contradictoires, avec la candeur d'un enfant , en revenant incessamment sur le sujet qui domine tout le reste : la santé de Julie.

Je voudrais mettre sous les yeux des jeunes hommes inconnus et pauvres comme Ampère , au début de leur carrière, les confidences intimes que je transcris ici pour toi , Madeleine. Ils y trouveraient contre' les défaillances d'un présent difficile des encouragements pour l'avenir, le dégoût salutaire d'une vie mal employée, celui des entraînements sans règle et des folles affections, malgré les poignantes angoisses que n'évitent pas de légitimes tendresses.

Les réponses de Julie, non moins naïves que les lettres d'André, ont une délicatesse, un tour parfois si heureux dans leur simplicité , qu'elles donnent une physionomie individuelle à celle qui les signe.

Cette correspondance me touche profondément, grâce aux sentiments qu'elle révèle; bien d'autres pourront la trouver insipide, car aucune péripétie imprévue ne vient en rompre la monotone uniformité , jusqu'au terrible malheur qui la termine brusquement.

Quoi qu'il en soit, les émotions ne manquent guère à ces âmes aimantes ; l'espérance d'une réunion aux jours de fête, la solution d'un problème, la perspective de découvertes nouvelles qui pourront établir les droits d'Ampère au professorat du lycée de Lyon, l'amour d'un mari, le dévouement de sa femme, les tendres sollicitudes qu'inspire un enfant unique, suffisent à dispenser largement la peine ou là joie, le calme ou l'inquiétude à ces deux existences qui n'en font plus qu'une.

A peine arrivé à Bourg, André s'empresse d'écrire à sa femme. Ces premières pages ne nous laissent aucun doute sur la place qu'elles doivent occuper.

D'André Ampère à Julie.

« De Bourg, département de l'Ain, vendredi, à 7 heures du soir.

« Je courus en te quittant dire adieu à Marsil et chercher Ballanche, de peur qu'il ne restât fâché contre moi. J'arrivai un quart d'heure trop tôt, et, voulant en profiter pour voir quelqu'un de ceux que tu aimes, je fus chez ta cousine Ampère. Tu étais toujours devant mes yeux comme je t'avais laissée; pourquoi t'affliger ainsi?

« Je ne suis arrivé qu'à huit heures du matin ; la voiture s'est embourbée deux fois.

« M. Ribon m'avait invité à dtner avec un petit professeur de mes confrères. Ce jeune homme me plaît fort, il m'a conduit chez ses collègues, j'en ai rencontré trois. Le bibliothécaire a l'air bien béte ; celui qui m'a montré tant de complaisance s'appelle Beauregard. J'ai distribué mes lettres de recommandation d'abord à M. de Bohan, vieux militaire/ chimiste et physicien distingué.

« J'aurai six ou sept jours de liberté aux environs de Pâques, mais faudra-t-i) attendre jusque-là le bonheur de te voir? »

« Samedi soir.

« Je me suis mis en pension, à quarante francs par mois, chez Beauregard; on me demandait soixante francs à l'auberge de Renaud, où il fallait manger avec les plus grands sottisiers que j'aie vus de ma vie. Cela passait toute expression ; je ne veux pas retourner dans ce corps de garde.

« J'ai vu le cabinet de physique, le laboratoire de chimie et l'unique petite chambre avec alcôve, petit débarras à mettre le bois. J'ai été fort content* des machines ; le laboratoire a un grand manteau de cheminée par où doivent s'exhaler les vapeurs nuisibles ; il y a assez de ressources pour les différentes expériences.

« La portière de l'École centrale est une pauvre femme, mère de six enfants, qui ne peut se tirer d'affaire qu'en faisant le ménage et les commissions des professeurs. Elle a déjà balayé et nettoyé l'appartement dont je viens de te donner la description.

« Le journal que je t'ai promis va être, tant que tu seras loin de moi, ma seule occupation douce; nous voici séparés comme pendant ma rougeole; l'absence durera plus longtemps, mais tu m'aimes davantage. Tu m'as sacrifié ton repos, ta santé, et tu pleures comme tu

me pleurais sous l'amandier quand tu craignais pour ma vie. Tes larmes me sont restées sur le cœur.

« La peine que je t'ai faite en partant, le délabrement de ta santé, voilà le tourment de ma vie ! »

« Dimanche soir.

« J'ai reçu ce matin l'acte de ma nomination, il est en bonne forme.

« Adresse tes lettres au citoyen Beauregard, professeur d'histoire à l'École centrale du département de l'Ain; envoie-moi le plus tôt possible l'ouvrage intitulé : Description et usage d'un cabinet de physique, par Sigaud-Lafond.

« Adieu, ma bonne Julie, tu sais ce que mon cœur te

dit.

« Ampère. »

De M** Julie Ampère au citoyen Ampère.

Chez le citoyen Beauregard , professeur d'histoire à l'École centrale du département de TA in, à Bourg, près l'église Notre-Dame.

« Lyon, mardi soir.

« Mon ami,

« Je te disais de partir parce que. je sentais que j'étouffais, et je ne voulais pas te troubler ; bientôt après j'ai

été prendre notre petit pour me faire caresser. Il appelait son pa avec sa voix d'ange ; c'est lui qui sera ma seule consolation. »

a Mercredi soir.

« J'étais tout ennuyée de ne point avoir encore de nouvelles, cela me rendait maussade; ma pauvre maman me tranquillisait; mais elle a été contente aussi de savoir que tu te portes bien, que tu es en pension chez quelqu'un du pays et non pas à l'auberge.

« Auras-tu une personne pour t'aider dans tes expériences? As-tu retiré tes effets, qui sont à Bourg depuis samedi ?

« Tu es bien sage de me faire un journal ; je veux t'imiter, quoique je n'aie pas grand'chose à t'apprendre , je serrerai cependant plus mes lignes que toi pour ménager notre bourse.

« Le dimanche, malgré une grosse pluie, maman, mon petit et moi fûmes dîner au Griffon ; car je ne pouvais pas me souffrir dans la maison vide de toi, ne te voyant plus venir me demander tantôt ton chapeau, tantôt ta cravate, etc., etc., etc., et ne pouvant pas te gronder de chercher si loin ce qui est ordinairement sous tes yeux; enfin je n'étais pas satisfaite, tu en devines la cause. Je ne dormis guère. Le lundi, ma sœur et mon beau-frère vinrent ; nous causâmes de leurs affaires, qui

vont être signées. Marsil, associé pour tout, excepté pour les deux campagnes, est fatigué d'avoir tant de choses à conduire; il disait que si cela dépendance lui, il réaliserait deux cent mille livres et que le fonds de commerce resterait encore assez considérable pour les occuper. J'étais démontée ce jour- là, et quoique j'éprouvasse du plaisir à savoir ma sœur et son mari bien heureux, ces choses me faisaient songer tristement; Dieu sait pourtant que je ne suis pas jalouse !

« Cette après-midi, j'ai trouvé M œe Lempereur et une vieille tante, à qui tu as tourné la tête, qui voulaient absolument me faire chanter une chanson de ta composition.

« M. Déplace trouve que tu as mal fait de t'en aller; il y en a bien d'autres qui disent de même, car presque tout le monde sait que ce n'est pas mille écus. Je penserais comme eux si Mais le temps nous fera voir plus

clair.

« J'ai conté toute ma vie sans avoir encore envoyé un mot de tendresse à mon ami, qui sait bien que sa femme l'aime, mais qui n'est pas fâché qu'elle le lui répète. Si tu es triste, je ne suis pas gaie A Saint-Germain, je t'attendais toutes les semaines et les jours passaient vite ; à présent tu es bien loin, je ne peux t'aller trouver, un voyage de douze lieues me fatiguerait beaucoup. Cela met mon esprit à la gêne et je dois attendre du temps une tranquillité que je voudrais tout de suite. Maman a toujours été mon conseil. Elle est près de moi ; ainsi je suis

aussi bien que possible loin de celui qui m'aime de si bon cœur.

« Adieu, adieu!

a Ta JU LIE. »

D'André à Julie.

« Bourg, vendredi soir.

« Ma journée s'est partagée entre des visites chez mes confrères et le charme que j'ai ressenti en lisant tes lettres, dans le jardin de l'École centrale, au bord d'un canal où j'irai souvent rêver à Julie.

« Remercie de ma part ta petite consolation; baise- la au nom de son papa. »

a Samedi soir.

« J'ai été définitivement installé ce matin. On à fait l'inventaire du laboratoire, la clef est dans ma poche, tous mes moments vont être désormais consacrés à l'arrangement des machines, jusqu'à ce que je puisse commencer mon cours.

« J'ai dîné chez le professeur d'éloquence Mermet, bavard sans être bête; les deux Beauregard, mari et femme, étaient invités aussi. J'avais déjà cru remarquer que M mc Beauregard ne lui déplaisait pas. La mère de M. Mermet, grosse et franche paysanne, n'a voulu se

mettre à table qu'un instant et a confirmé mes conjectures en adressant à Eeauregard un petit avis très- énergique, dans le goût du pays, et dont chacun a été très-déconcerté ; je me mordais les lèvres pour ne pas rire de la colère concentrée de la Dame.

« Pour reposer mes yeux en changeant de travail, je me suis amusé à tracer cette espèce de plan ; tu y verras la place que j'occupe. »

(Ici se trouve au bas de la page un plan de la ville de Bourg, tracé à la plume.)

« Dimanche soir.

« J'ai travaillé à mon livre et un peu aux mathématiques. Tu sauras que les professeurs des lycées ne seront nommés ni à Paris, ni par le jury, mais par trois commissaires et trois membres de l'Institut qui parcourront les provinces, et si je veux me présenter pour les mathématiques, il faudra que je subisse un examen sur les hautes parties de cette science, dont je ne me suis pas occupé depuis cinq ans. Je n'ai donc plus de ressources que celles que je puis tirer de moi-même ; c'est pourquoi je te prie de séparer mes papiers de mathématiques, dont tu feras un paquet que tu garderas ; ces papiers me seront inutiles parce qu'on ne m'interrogera pas sur mes idées, mais sur mes études. J'aurai besoin au contraire de tous les livres qui se trouvent chez M. Périsse, excepté de l'Astronomie de Lalande.

d'andré-marie ampère 177

(( J'aurai demain un nouvel élève, M. Gripière; il payera dix-huit livres par mois tant qu'il sera seul, moins s'il trouve un compagnon, sans cela point d'affaires. M. Clerc ne prend que neuf à douze francs par mois, et il a la vogue; Gripière n'est venu me trouver qu'à son refus.

« Adieu, ma Julie.

«c AMPÈRfc. )>

De Julie à André.

<t Lyon, \ endredi.

« Mon bon ami,

« Tu devrais bien prendre l'habitude de m'accuser la réception de ce que je t'envoie. Voilà ton mauvais habit; aie soin de ne pas sortir avec.

« Ton projet de faire un petit ouvrage sur les mathématiques serait bien bon, s'il arrive à temps. On dit que toutes les nominations vont être promptes.

« M. Coupier écrira pour toi à de Gerando; fais-en autant afin de ne rien négliger. Une lettre aussi à Camille Jordan, à M. Morei Desjardin. Laisse plutôt ton élève, ton temps est si précieux en ce moment ; ne le perds pas pour des considérations de politesse et ne fais de promenades que celles qui te sont nécessaires pour rafraîchir

ton corps et ton esprit. Je ne veux pas non plus que tu veilles, le lendemain tu as mal à la tête. Fais acheter une bouteille de vin, et quand tu ne prendras pas de lait ou ta bouillie rousse, tu la trouveras ; après celle là une autre. Dis-moi bien comment tu te portes, comment tu es nourri, ne mens sur rien.

« Hier je fus dîner chez M me Calas; on vit la lanterne magique, je tenais mon petit sur mes genoux et je jouissais de tous ses mouvements; lorsqu'il vit Gargantua, il me disait tout bas: papa, papa; cela me fit rire, parce que cette figure avait un chapeau énorme, et c'est à tous les chapeaux qu'il dit papa. Je dansai une contredanse avec Franscice et m'amusai bien. Quand je pense que la seule fois où je me suis un peu divertie, mon pauvre mari n'y était pas, lui qui est si content d'entendre rire sa Julie, qui aurait été si heureux de la voir danser, cela me serre le cœur, et je sens encore plus que pour être bien tous deux il faut être ensemble.

« Je t'envoie la Découverte, peut-être en auras- tu besoin. Un M. Balouvière est venu chercher la Géométrie du Compas.

« Adieu, adieu, je t'embrasse mille fois.

« Julie. »

d'andré-marie ampère , 17*)

D'André à Julie.

« Bourg, jeudi soir.

« J'ai donné hier ma première leçon, et je crois m'en être assez bien tiré, en espérant faire mieux à l'avenir, car j'étais, au commencement, tremblant et embarrassé.

« Ce matin, je suis allé hors la ville chercher un endroit champêtre pour relire les lettres où ma Julie a peint les sentiments qu'elle éprouvait après mon départ. Ces sentiments et ces lettres sont tout ce qui me reste de mon ancien bonheur.

« M . Vernarel m'a envoyé un petit paquet contenant une cravate ; c'est mon amie qui me l'a choisie ; je l'avais mise à ma première leçon pour commencer sous de bons auspices. Jç voudrais pouvoir embrasser celle qui m'a fait un si joli cadeau. »

(Ampère nous apprend qu'au commencement de sa leçon il était tremblant et embarrassé. Des émotions de ce genre ne devaient pas durer longtemps chez le jeune professeur; devant ses élèves de l'École de l'Ain, ou dans sa chaire au Collège de France, la science qui le possédait tout entier l'emportait bien vite au delà des préoccupations extérieures ; il n'était plus alors question de timidité. Mais dans les affaires de la vie, dans ses rela-

l8o JOURNAL ET CORRESPONDANCE

tions avec le monde, l'autorité de l'homme supérieur disparaissait. A cela les années ne devaient rien changer: l'Ampère devenu célèbre, surchargé de distinctions honorifiques, le grand Ampère ! en dehors des spéculations de l'esprit, redevenait hésitant et craintif, inquiet et troublé, et plus disposé à accorder sa confiance aux autres qu'à lui-même. )

De Julie à Ampère.

a De Lyon.

« Mon bon ami,

« Je suis bien aise que tu aimes tes cravates. Tu les appelles des cadeaux! Je ne t'en ai jamais fait qu'un, que j'apprécie beaucoup, qui est bien à toi et qui est aussi à moi ; tu le devines et me dis que tu aimes mieux celui-là que les autres.

« Je te trouve bien pastoral d'aller lire mes lettres dans les prés; j'ai peur que tu ne les sèmes en chemin et que tout ce que je t'adresse ne tombe sous les yeux des premiers venus. Si je te connaissais plus soigneux, combien je te confierais de jolies choses ! Tu saurais que je t'aime bien, que j'ai grande envie de te revoir, que tous les soirs j'aurais mille choses à te conter qui restent là, et qui me font soupirer; enfin tu saurais que lorsqu'on a

tant fait que de prendre un mari, on l'aime trop pour en être séparée, et que cette absence m'ennuie.

« Julie. »

D'André à Mie. '

« De Bourg, jeudi.

« Je suis occupé de choses qui ne laissent aucune trace dans ma mémoire. J'ai passé toute ma journée à ranger les machines; Dieu, soit béni,, c'est fini!

« Julie a-t-elle songé aujourd'hui à son mari? il est si loin d'elle qu'il faudra trois jours avant qu'elle puisse lire ce qu'il voudrait lui dire comme autrefois: je t'aime, je faime ; t'en souviens-tu, quand tu me le disais aussi et que le son se croisait sur nos lèvres.?. Comme .j'ai mal profité du temps où ce bonheur était près de moi! Je hais tous les ouvrages que j'avais entrepris et qui m'ont séparé de, toi. »

a Vendredi.

« Je viens de faire une visite où j'ai appris des particularités qui ne m'ont pas diverti : on m'en a conté de toutes les couleurs sur M™ Beauregard. Elle est sage à présent parce que personne n'en veut plus. Tu conviendras que cette découverte n'est pas gracieuse, après m'être mis en pension dans cette maison. J'en veux à

M, Ribon de m'avoir fait faire connaissance avec son mari; je crois du reste que. le meilleur est de ne faire semblant de rien, et de diner dans ma chambre dès que le mois sera fini. Ce qu'il y a de plus désagréable, c'est que tout le monde a su à Bourg que j'avais quitté Tauberge de Renaud à cause des polissonneries qui s'y disaient, et que l'on a bien ri de ma simplicité d'aller, comme ils disent, me mettre chez une cateau, voilà le beau mot dont on se sert ici. Je n'aurais jamais cru en souiller une lettre adressée à mon innocente amie. Ne croîs pas, au reste, que je prenne ici le langage du pays ; rien n'est plus décent que mon hôtesse : comme elle a su la raison qui m'avait fait fuir l'auberge, elle s'observe beaucoup, et si M. Mermet, que je trouve souvent chez elle, s'avise de parler un peu trop librement, elle a soin de détourner la conversation et de singer là prude. « La nouvelle chambre qu'on m'a donnée au collège est malheureusement séparée par un jardin de l'ancienne, qu'on me laisse aussi; mon logis consiste en quatre murailles grises, une cheminée et une fenêtre.

y A. AMPERE. »»

D'ANDRÉ-MARIE AMPÈRE l8$

De Julie à André.

u De Lyon.

« Le temps te parait donc bien long, bien ennuyeux? c'était impossible qu'il en fût autrement, nous nous y sommes attendus, et tu ne le pensais pas moins lorsque tu voulais partir; tes réflexions, en revenant de Polémieux, te tourmentaient d'une autre manière : tu trouvais que pour l'avenir il fallait sacrifier le présent. Que toutes ces idées ne soient pas loin de ta mémoire, et tu sentiras qu'en faisant ce qu'on croit devoir faire on est tranquille; ce raisonnement a toujours été ma grande ressource.

« Je ne suis pas comme toi éloignée des miens, il est vrai, mais mon mari n'est plus avec moi, ma santé me rend faible d'esprit ; voilà des épreuves aussi !

« J'ai reçu la lettre où tu me parles d'un dîner chez un de tes confrères. Fais bien attention, mon fils, à tout ce que tu dis. L'histoire de Renaud est une leçon dont tu te serais bien passé, mais qui n'a pas d'importance ; il ne faut guère étaler ses principes. Mais, mon ami, je tiens là une conversation qui a quasi un air de pédanterie.

« Je te recommande de ne rien prendre sur toi pour tes machines de physique. Est-ce que tu donneras ou prêteras ton globe à la nation ? Dans quelle condition

184 JOURNAL El* CORRESPONDANCE

l'inventaire du cabinet s'est-il fait? De quoi répondrastu? Te donnera-t-on un aide? Penses-tu bientôt à commencer ton cours? Auras-tu des élèves de mathématiques? Fais-tu bon feu? Ta chambre est-elle bien saine? As-tu des chaises? Ces murs gris doivent être encore plus froids que les autres? Pourquoi as -tu changé? Dismoi tout cela.

« Prends garde à ne pas en vouloir injustement à celui qui t'a fait faire connaissance avec» le mari, car ce n'est pas avec la femme: l'un peut valoir mieux que Pautre. Je t'en prie, ménage-toi bien ; parle-moi du préfet, de ce qu'il promet pour notre logement.

(f Bonne nuit; je me sens bien ce soir.

« Dis-moi si tu vas te mettre à finir ton livre sur la physique.

« Adieu, adieu, je t'embrasse de toutes mes forces, (u sais que c'est de tout mon cœur.

« Ta Julie. »

D'André à Julie.

« De Bourg, dimanche matin

« En sortant de chez M. de Bohan, je croyais trouver une lettre dont j'avais grand besoin, oh! bien besoin,

D'ANDRÉ-MARIE AMPÈRE l8$

après huit jours d'ennui. Je suis allé me promener; $'ai passé la rivière et l'ai côtoyée sur la rive opposée . »

« Dimanche sqjr.

« Point de lettre, j'aime encore mieux croire qu'on ne pense plus à moi ni au journal promis que de te supposer plus malade.

« Mais pourquoi as-tu si tôt cessé de t'occuper de ton mari? Quand je désirais, en te quittant, que tu ne te tourmentes pas tant, je ne savais guère être si vite exaucé.

« Je viens de faire des vers sur la situation d'un homme que sa femme n'aimerait plus ! Ah ! ce n'est pas la mienne, n'est-ce pas?

« J'ai mal à la tête ; bonsoir, dors bien. C'est toi qui m'as donné le talisman, c'est toi qui m'as tant de fois rendu heureux ! Comment ai-je pu me résoudre à quitter Lyon!

« Tu es peut-être plus malade ? Tu ne veux pas le faire

écrire Ah ! il eût mieux valu encore que je fusse un

peu inquiet, même beaucoup.

« Ce que je viens de t'écrire est mal , je suis fou et bien injuste, mais je laisserai partir cette lettre pour ne point te cacher ce premier mouvement. *

a Du lundi.

« Tu jugeras aisément, ma Julie, et des transports de

l86 JOURNAL ET CORRESPONDANCE

ma joie et de la vivacité de mes regrets, lorsque tu sauras qu'aujourd'hui à midi, après avoir perdu l'espérance

de recevoir de tes nouvelles, j'ai été jeter ma folle épkre dans ht botte et qu'en entrant chez Beauregard on m'a remis la tienne.

« Après souper, je viens d'être poursuivi par des masques comme Pourceaugnac des lavements ; tu sauras que c'est ici la mode que toutes les honnêtes femmes se masquent aussi bien que les hommes ; on donne des bals déguisés dans les meilleures maisons; cet usage paraît d'autant plus comique qu'on ne sait à Bourg ce que c'est qu'un carrosse, et qu'ainsi ces belles dames costumées s'en vont à pied dans les rues.

<.< Mon cours s'ouvrira le 2 1 ventôse, c'est-à-dire dans

dix jours

« A. Ampèke. »

André Ampère à Élise.

a Bourg, le dimanche 1 2 février.

« Ma chère sœur,

« Je profite du seul jour de la semaine où j'aie un petit moment à moi pour t'écrîre. Mon silence est par-

donné, n'est-ce pas, car à peine ai-je le temps d'entretenir Julie.

« Si tu connaissais quelqu'un ici, je te donnerais des nouvelles qui t'intéresseraient. Si tu y avais une ou deux bonnes amies, je t'écrirais qu'elles se marient, car c'est dans ce moment la grande occupation des demoiselles de Bourg. Le reste des habitants de cette ville trouve que le carnaval est bien moins animé que le précédent. L'année passée, ce n'étaient que bals et que fêtes; pour se consoler on se marîine : la martinière est toujours pleine de gens qui ne se donnent pas le temps de manger, pour se livrer à cet amusement, dont je n'ai pas tâtéj mais dont la continuelle monotonie ne peut guère enchanter que des Bressans. C'est une fureur, et quand on s'est martiné depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, on allume des chandelles, des lampions tout le long de la rue qui descend des prisons à la Grenette, et l'on continue de se martiner, si bien qu'on dit que jusqu'à deux heures du matin la rue est illuminée et pleine de ' martineurs. Il faut avouer que voilà bien du papier perdu pour une chose qui n'en valait guère la peine ; mais un voyageur doit faire un fidèle récit des mœurs et des usages des régions qu'il parcourt, et l'usage des martinets est le caractère propre du peuple de Bourg ; le reste y va comme à Lyon et à Paris, et tout cela est su d'avance par quiconque a une légère connaissance des légers Français. Au lieu que la martinoire est une chose dont

l88 JOURNAL ET CORRESPONDANCE

on ne se douterait pas, si Ton ne voyait le plaisir qu'y trouvent une foule de badauds, et le profit des jambes et des bras qui en revient au chirurgien.

« Je me sens gai aujourd'hui de ce que Julie m'a écrit la plus jolie lettre qu'on puisse imaginer, de ce qu'elle me dit que tous vos rhumes, dont j'ai été fort inquiet, vont mieux , et de ce que j'ai fait ce matin le compte de mon exil, qui ne doit plus durer que trente- six jours, jusqu'au dimanche où j'irai la voir. Je voudrais de ses nouvelles; c'est toi, ma bonne sœur, qui me dirais toute la vérité, si Julie devenait plus malade.

« Adieu, je t'embrasse mille fois de tout mon cœur.

« Ton frère,

« Ampère. »

De Julie à André.

« De Lyon, jeudi matin.

« Mon ami,

« Comment ayant rouvert ta lettre le lendemain, n'as-tu pas songé à la peine que tes idées pourraient me causer?

« Comment supporter à la fois le chagrin de ton départ et celui de tes reproches? Tu es donc capable, autant que les autres hommes , de te laisser entraîner à

l'injustice par les mouvements déréglés de ton affection pour moi. Ah ! que j'aurais voulu ne pas recevoir cette lettre, et rester toujours persuadée que mon mari ne penserait jamais que je l'ai oublié. Être ensemble depuis plus de deux ans , se dire chaque jour ce que l'on a dans Pâme et pouvoir douter l'un de l'autre au moindre retard d'une lettre , au point d'imaginer des folies! Oui, mon bon ami, des folies! Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage, car tu te repens déjà de me les avoir écrites, mais moi je te gronde de les avoir pensées.

c Tu connais ta Julie et sais le déplaisir qu'Élise me fait avec ses soupçons d'oubli ; les tiens me seraient bien autrement sensibles. Ah ! tu sens tous tes torts , ainsi n'en parlons plus. Crois que Julie t'aime et t'aimera toujours, qu'elle t'envoie de bons baisers donnés de bon cœur aujourd'hui pour te faire oublier les soufflets, qu'elle t'aurait donnés d'aussi bon cœur hier.

« Derion me charge de te demander quel maître tu conseilles pour son frère cadet.

« Tu ne me dis point si tu as un perruquier, si tu as besoin d'argent. J'espère que. tu me l'écriras avant d'être bien pressé, car tu vois , ma lettre était dans le paquet de livres que tu avais demandés à Marsil, et s'il s'était perdu, ce serait dix-huit francs jetés au vent. As-tu chaud ou froid ? Es-tu bien ou mal couché ? As-tu besoin de quelques nippes? Renvoie-moi la loquetière, je t'en prie.

« Ne sois pas en peine de ma santé, j'ai vu le médecin et suis ses conseils.

« J'espère que tu ne fais pas le carême ; souviens-toi que tu me fâcherais beaucoup et que tu m'as promis de m'écouter.

« Papa y je t'aime, c'est ton fils qui vient de finir ma

lettre.

« Julie. »

D'André à Julie.

« De Bourg, dimanche.

« Que tu es bonne, ma Julie, de m 'avoir pardonné ma grosse sottise! Jusqu'à ce que mes cours soient en train, tant que je n'aurai pas fini mes notes, je ne pourrai relire mes lettres et tu y verras parfois bien des folies ; en décrivant je m'abandonne à toutes les idées qui me passent par la tète. Tu peux te rassurer sur l'exactitude de mes comptes. Que ces quatre mots m'ont fait plaisir : Papa y je t'aime. C'est sa petite main, conduite par une plus jolie petite main, qui les a tracés. »

« Lundi matin.

« J'interromprai mon journal ce soir et demain ; je reprendrai la plume mercredi , et te rendrai compte de ma première séance. Jamais je n'ai été si à court de

temps ; il me faut faire un discours d'entrée, je ne le sais que d'hier soir, et j'aurais besoin d'y travailler huit jours. »

(Nous avons sous les yeux le brouillon de ce discours, dont voici les premières lignes :)

«Jeunes gens intéressants, dont l'âme commence à se replier sur elle-même, à connaître les devoirs que la société impose à tous les hommes, à chercher dans les vertus la route du bonheur, vous savez que l'étude fera le charme de votre vie dans la prospérité, et vous offrira des ressources assurées contre les revers de fortune. »

(Après cet exorde, Ampère jette un coup d'œil général et rapide sur les sciences qui vont être l'objet de son enseignement à l'École centrale. Il énumère et classe d'abord chronologiquement celles qui embrassent l'universalité des êtres, distingue les autres, qu'il appelle particulières, et s'attache surtout à donner une définition précise de la physique. Il nomme Stahl, Descartes, Newton, Lavoisier, Berthollet, Torricelli, Franklin, Volta, Cheselden, Bergmann, Rumford, le docteur Smith, et termine par cette exclamation :)

« Quelle gloire attend celui qui mettra la dernière pierre k l'édifice de la physique moderne; quelle utilité ne doi-

vent pas en espérer les arts les plus nécessaires à l'humanité ! »

(Exclamation prophétique dans la bouche d'un homme qui, vingt ans plus tard,. devait s'immortaliser en faisant faire à la science dont il parle un si admirable progrès.)

« Mercredi, $ heures.

« Je yiens d'ouvrir mon cours, j'ai lu un discours qui a été bien accueilli, mais assez mal entendu, parce que la salle est très-vaste et qu'on m'avait placé loin des auditeurs. Je ne suis ni content ni fâché; mais après avoir été dans une vive excitation tout le jour, et surtout à mesure que le moment approchait, je me trouve subitement dans un calme si complet que cet état a causé dans toutes mes. idées une des plus singulières révolutions que j'aie éprouvées de ma vie. Le regret de t'avoir quittée, comme je l'ai senti violemment quand tout ce tourbillon qui m'agitait depuis huit jours a été dissipé ! J'ai été chercher le portefeuille en soie. Une suite de réflexions se sont, depuis une heure, succédé dans. ma tète relativement à la vie du corps. »

a Mercredi soir.

c Je viens de faire la revue de mes petits trésors ; j'ai relu trois anciennes lettres de ma Julie, j'ai pesé toutes

les paroles de celle qui a décidé de mon sort ; j'ai baisé le talisman, le petit tableau, une rose desséchée que j'ai reçue de sa main, et les doux liens qui couvraient autrefois sa tête. Je me suis rappelé alors de bien d'autres choses que j'aurais voulu pouvoir baiser comme celles-là et qui ne sont plus à la portée que de la bouche de mon petit. Pauvre petit, quand me sera-t-il rendu? Quand

me retrouverai-je près de toi ?

« Ampère. »

De Julie à André.

« Lyon, mardi matin.

« Tu es donc anéanti , mon pauvre ami ! Tu as passé d'un état d'agitation à un état qui tient un peu du sommeil, mais qui ne vous fait cependant pas oublier tout ce qu'on a éprouvé. •

« J'ai connu cette situation : au moment de notre mariage, jusqu'au jour du contrat, je ne dormais point, je ne pouvais rester un instant à la même place ; ma signature donnée, je fus comme toi après l'ouverture de ton cours. En sortant de la municipalité, j'étais dans une telle apathie que je vis partir maman sans une grande émotion. Depuis ce temps, plus d'apathie, je suis toujours agitée ou par mes idées ou par mes occupations. »

« Mercredi à midi.

« J'ai mené hier notre enfant chez ta cousine Ampère* Il fut si gentil, si séduisant, que chacun l'admirait. Après souper je le pris sur mes genoux, le faisant chanter et raconter tout ce qu'il savait; on s'extasiait autour de moi , en disant : « Qu'il est joli, qu'il est plaisant! » Le petit l'entendait , comprenait , et recommençait de plus belle. Enfin , mon ami , ce fut pour moi un moment de jouissance qu'aucune idée triste ne vint troubler. J'aurais bien voulu que tu pusses le partager. MM. Callas et le Peiré disaient que nous étions bien heureux d'avoir ug si gentil garçon, et les dames enceintes le regardaient et le prenaient pour modèle

(c Combien il est doux d'entendre louer ses enfants, et comme cette satisfaction doit être plus complète lorsqu'ils grandissent et qu'on peut remarquer en eux des vertus ou des talents que vous leur avez inspirés !

« On me parle beaucoup de toi ici.

« Adieu, je te quitte pour ménager ma tête, mais mon cœur reste avec toi. Qu'as-tu fait du livre de Ballanche? Ne relis pas tes lettres, c'est du temps bien perdu. Adieu, adieu, je t'embrasse.

« Julie. »

(Lé livre réclamé par Julie est le premier ouvrage que Ballanche venait d'écrire, à l'âge de vingt-quatre ans

d'andré-marie ampère 195

(en 1801), sous le titre : Du sentiment dans la littérature et dans les arts.)

D'André à Julie.

« Bourg, mardi matin.

« Il y a sept ans, ma Julie, je m'étais proposé un problème de mon invention que je n'avais pu résoudre directement, mais dont j'avais découvert par hasard une solution dont je connaissais la justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans l'esprit ; j'ai cherché vingt fois sans succès cette solution directe. Depuis quelques jours mon idée me suivait partout; enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver, avec une foule de considérations curieuses et nouvelles sur la théorie des probabilités. Comme je crois qu'il y aura peu de mathématiciens en France qui puissent résoudre ce problème en moins de temps, je ne doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine de pages ne me soit un bon moyen de parvenir à une chaire de mathématiques. Ce petit ouvrage d'algèbre pure, où l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé après-demain ; je le relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, que je te renverrai par Pochon avec le gilet à carreaux, les gros bas de laine, les six louis dont je t'ai parlé.

« Dès que mon manuscrit sera arrivé à Lyon, ii faut qu'il s'imprime, tu en prieras de ma part tes cousins, en leur faisant observer qu'il n'a dérobé qu'une huitaine à mon livre de physique, que je vais reprendre avec ardeur. Mais tâche de t'assurer que MM. Périsse pourront en recevoir le prix dès que l'impression sera achevée. Les six louis de ce mois et les sept du prochain devront être employés à cela, et je serai certain de la place du Lycée. Nous vendrons peut-être quelques-unes de ces brochures; mais je crois qu'il faudra surtout en donner beaucoup aux savants de Paris.

« Je te prépare encore de l'embarras avec mes commissions, mais tout cela ne durera pas. L'avenir nous offre en perspective ta santé rétablie, une bonne place à Lyon, notre enfant charmant; une idée bien douce encore, c'est que tu m'aimeras toujours. Je t'embrasse, et tu sais de quel cœur.

« A. Ampère. »

« Je voudrais deux ou trois petits linges à barbe pour essuyer le rasoir de mon perruquier. Je ne sais ce que sont devenus les miens, j'ai peur d'en avoir fait des luts pour mes expériences chimiques. »

(André vient enfin de découvrir la solution qu'il cherche. L'inventeur, pour la première fois peut-être, se ré-

vêle à lui-même; doublement heureux de son succès, il le rapporte tout d'abord au bonheur de Julie.

Le messager Pochon, qui doit porter le fameux mémoire, faisait douze lieues de Bourg à Lyon en dix heures, quand il ne s'embourbait pas sur la grande route au milieu de l'hiver.

André et Julie lui confiaient leurs commissions de toutes sortes : instruments de physique, machine électrique, machine à faire de l'eau, fioles, tubes, cornues, vaisseaux grands et petits, produits chimiques, sel, salpêtre, mercure ou marcassite, etc., etc.; bouteilles d'encre, de vins, ou de raisiné, argent ingénieusement caché dans la poche d'un gilet ou d'une culotte, le tout s'en allait de conserve, rangé pêle-mêle sous le fromage ou le saucisson.

A cela s'ajoutaient encore les lettres amoureuses, le journal aux dimensions formidables, les manuscrits d'André, qui, pour éviter les frais de poste, étaient bravement livrés au conducteur de la charrette; thermomètres, globes ou baromètres sortaient bien souvent brisés de leurs étuis, au vif désappointement de Julie, qui s'en prenait toujours à la physique. Mais de plus grands désastres arrivaient parfois, car un mémoire sur l'application à la mécanique des formules du calcul des variations, égaré pendant huit jours sur le chemin de Bourg, faillit n'arriver jamais à sa destination.)

D'André à Julie.

a Bourg, mercredi, onze heures du matin.

« Que je soupire après le moment qui doit nous réunir! Oh! quand viendront, quand viendront les vacances! »

« Mercredi, 4 heures.

« J'en étais à cette exclamation, quand j'ai pris tout à coup une résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu retourner avec le paquet de tes lettres dans le pré derrière l'hôpital, où j'avais été les lire, avant mes voyages de Lyon, avec tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont j'avais ce jour-là fait provision , et j'en ai recueilli au contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres sont douces à lire ! Il faut avoir ton âme pour écrire des choses qui vont si bien au cœur, sans le vouloir, à ce qu'il semble. Je suis resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré à droite, la rivière où flottaient d'aimables canards à gauche et devant moi ; derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais pris la précaution de dire chez M me Beauregard, en quittant ma lettre pour aller faire cette partie, que je n'irais pas dîner aujourd'hui; elle croit que je dine en ville; mais comme j'avais bien

déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner que d'amour.

« A deux heures je me sentais si calme et l'esprit si à mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai voulu me promener et herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les prés, et, en continuant toujours d'en côtoyer le bord, je suis arrivé à vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le lointain à une demi-heure de la ville et que j'avais envie de parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour subit, m'a ôté toute espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc fallu y renoncer, et je suis revenu par la route de Bourg au village de Cezeyriat, planté de peupliers d'Italie qui en font une superbe avenue. »

a Mercredi soir.

« Beauregard est le meilleur enfant du monde, il me témoigne beaucoup d'intérêt, et je crois que M. Berger a un peu exagéré tout le mal qu'il m'a dit de ce ménage. Il n'y a point de fumée sans feu ; mais, comme disait un grand seigneur à une dame de la cour qui se plaignait d'être accusée d'avoir eu six enfants d'un évêque : « Ras- « surez-vous, Madame, on sait bien que de tout ce qui « se dit à la cour on n'en doit croire que la moitié. »

« Je ne sais quelles bêtises je t'écris ; si j'ai envie de rire, c'est du bout des lèvres. Je laisse d'ailleurs cela dans ma lettre comme mes tragiques bêtises, pour te

donner une idée juste de l'état de mon esprit. Il est certain que ma promenade, quelques chers souvenirs, le succès de mes expériences, de mes leçons, ont singulièrement tranquillisé cet esprit il y a huit jours si extravagant.

« A. Ampère. »

De Julie à André.

« De Lyon, samedi matin.

« Mon ami,

« J'ai reçu ta grande lettre qui me parle de toutes tes promenades, cela m'a fait beaucoup de plaisir; mais je serais aise de voir dans quelque autre que tu as bien avancé ton petit ouvrage, que tues content et en espère toujours un bon effet. Le temps est précieux; en ce moment rien ne m'occupe davantage que cette nomination. Je voudrais savoir mille choses que personne ne peut me dire. Ballanche a dû écrire à M. de Gérando et à M. Coupier; l'un et l'autre pensent que le parti que tu as pris d'envoyer ton mémoire à M. Roux ne peut être qu'excellent. Ainsi je l'attends par Pochon.

« Nous avons été à la comédie samedi dernier, ma cousine Périsse nous y mena. On jouait Nanine et la

Fausse Agnès, de Destouches. Nanine a mal dit son rôle,

mais Agnès fort bien. Cette dernière nous fit beaucoup

rire et moi aux éclats.

« Mon petit est toujours charmant. Comme je serais

triste de quitter ce pauvre enfant! Lui seul me dissipe

complètement.

« Adieu, adieu.

« Ta J ulie. »

Aguarite à Elise.

« Paris.

« Ma chère Élise, tu veux t'inquiéter des expressions les moins inquiétantes. Prends ton grand courage, ne vois pas tout en noir ; le tableau de la vie est peu embelli par ton imagination. Tu doubles les peines les plus ordinaires par la crainte de l'avenir.

« Quant à l'intéressante sœur que nous aimons, M. Vitet a tout espoir d'une parfaite guérison, et tu t'exagères tellement son état que je suis plus tranquille depuis que j'ai parlé au médecin lui-même qu'après avoir lu tes lettres.

« Pigno nous donne des nouvelles très-raisonnables, Jenny aussi; ils voient moins trouble que toi.

« Il est très-possible que le traitement qu'elle suivra

la fatigue un peu, mais n'envisage que la réussite, Ma santé s'en trouvera mieux aussi.

« Ton caractère a trop de rapport avec le mien; je me tourmente à force de creuser, tout me devient supplice et mon mari n'en est pas plus heureux. Rien n'altère le jugement comme l'exagération. Je te donne des conseils que je voudrais suivre. Julie a l'esprit plus ferme que le nôtre ; elle souffre moins de ce que j'appellerais des puérilités. Je trouve, dis-tu, tous les moyens de te tromper; mais examine, ma tendre sœur, que si j'en avais eu besoin, j'y aurais travaillé davantage. Je me suis réjouie avec toi de l'accord qui régnait entre deux médecins célèbres pour le traitement de notre amie à tous. M. Vitet croit à son rétablissement, et il ne sait pas flatter.

« Cette vie monotone, cette chambre de la rue Mercière ne me plaît guère ; sans s'en apercevoir, on prend des goûts tristes, et c'est ce qu'il ne faudrait pas. Ce que tu me dis de la comédie me fait plaisir. Ah ! si vous étiez à Paris, comme je serais contente ! Paris est un séjour délicieux ; tout y est objet de distraction dans la belle saison ; l'hiver, c'est autre chose : il faut être riche pour y avoir des jouissances.

« A présent, la promenade suivie est celle des Tuileries; toi, ma toute bonne, qui aimes les jardins superbes, celui-là aurait de quoi te plaire Les femmes y sont mises au dernier genre et très-nues, même les jeunes filles ; on

entend louer ce dont on ne parlait point jadis sans faire rougir.

« Je pense souvent à vous tous. Ce bon Ampère, séparé de sa Julie, doit se trouver bien malheureux. Julie est entourée d'êtres qui lui sont chers, et puis son cœur, tout rempli d'amitié, ne connaît peut-être pas ce feu brûlant qui faisait courir son mari de Lyon à Saint-Germain, de Bellerive à Polénrieux, comme le Juif-Errant. Ce cher frère est bien la bonté même ; tes sœurs peuvent se flatter d'avoir de bons maris qui ne doivent pas t'en dégoûter, mon Élise; ils sont heureux, ces deux ménages, et pourtant pas exempts de soucis. Julie adore son bel enfant, ma sœur m'enchante par le récit qu'elle fait de ses gentillesses. Élise est encore languissante de sa petite vérole; elle a maigri.* Je resterai en chambre garnie 1 jusqu'à la fin du mois; en attendant, je vais rendre visite à mon mari, qui me reçoit comme une amie désirée, et ces visites ont le charme d'un rendez-vous.

« Adieu, écris-moi souvent, parle-moi de ce qui occupe ta vive imagination ; quoi que j'en puisse dire, mon •cœur comprendra le tien. Mille choses tendres de la part «de mon mari. Je t'embrasse.

« Ton

« Aguarite. »

i . Aguarite s'était mise en chambre garnie pour faire inoculer sa fille.

D'André à Julie.

« Bourg, mardi soir.

« Si tu pouvais m'envoyer dans une lettre ce pauvre enfant qui appelle son papa, j'en aurais bien soin; il courrait dans le jardin, je ferais sauter sa paume, et ne lui laisserais point toucher d'acide. Tu me dis, ma charmante amie, que tu serais fâchée de quitter notre petit ; aurais-tu formé le projet de t'en séparer en effet pour venir me voir ? Cette supposition est la seule qui se soit présentée à mon esprit, elle ne s'accorde guère avec la faiblesse de ta santé ; mais en me montrant ainsi de loin le plus grand bonheur que je puisse goûter, tu m'as fait éprouver un saisissement de joie. Pauvre petite ! Tu as si peu d'amusement qu'il faut bénir le ciel quand tu ris une fois de bon cœur. Je remercie Destouches d'avoir fait la Fausse Agnès, et ta cousine de t'avoir menée ce jour-là à la comédie.

« Que je suis content d'avoir écrit ce petit mémoire, puisqu'il t'a fait plaisir! Je voudrais bien savoir au juste si tu as pris quelques arrangements avec MM. Périsse à cet égard, en supposant toujours que personne n'ait eu mon idée avant moi, ce que nous saurons bientôt par M. Roux.

« A. Ampère. »

(Au n\ilieu de tous ses travaux, une pensée tourmente incessamment André : d'autres esprits n'ont-ils pas déjà devancé le sien? ses découvertes sont-elles bien réellement nouvelles? M Roux, professeur de mathématiques à l'École centrale de Lyon et président de P Athénée, sera consulté. C'est à sa sincérité comme à ses lumières que le jeune inventeur croit devoir recourir pour trancher ses doutes en cette circonstance importante.)

De Julie à André.

a Lyon.

« Le baromètre et le thermomètre sont sortis cassés de l'étui ; cet accident me fait encore plus trouver que la physique est une sotte chose.

ic Tu voudrais donc bien avoir ton petit près de toi? Je te plains, mon pauvre ami, de ne posséder ni lui ni ta femme.

« Pas un cœur là-bas ne devine ce qui se passe dans le tien; mais à Lyon tu as quelqu'un qui te suit partout, qui voit que tes calculs te font mal à la tête, que tes leçons t'empêchent de travailler, et que plus souvent encore tu soupires en pensant que ton amie est loin de toi. Je trouve aussi cette absence bien triste! Cependant je ne puis songer à t'aller voir. Je ne sais comment je t'ai

parlé de me séparer de mon fils ; c'était, sans doute, en pensant à ce que disent tant de personnes qui n'ont pas le sens commun, qui s'imaginent que si ce pauvre petit était à la campagne je serais moins fatiguée. Elles ne savent pas que c'est à lui que je dois mes meilleurs moments. Se faire part de toutes ses pensées, souvent même s'affliger ensemble, c'est une grande douceur; mais, mon ami, ces jouissances, quoique bien nécessaires, ne ramènent pas la gaieté autour de nous. Ce sont les jeux d'un enfant, ses petites grâces, son petit langage, qui enveloppent le passé, l'avenir et le présent, même dans un voile couleur de rose qui nous éblouit aussi longtemps que ses gentillesses durent. Lorsqu'il est malade, toutes les idées les plus noires nous assiègent et ne nous laissent point de raison. M. Vitet, dont j'apprécie le savoir, n'est guère partisan de la vaccine ; il dit qu'on ne pourra juger de son bon effet que dans vingt ans, et préfère l'inoculation.

« L'impression de ton prospectus et du commencement de ton livre de physique n'est pas payée. Comment dire à Marsil que tu veux immédiatement lui rembourser les frais qu'il fera pour ton petit ouvrage sur le jeu ? II faudrait pour cela avoir de l'argent prêt, et j'ai tout donné' pour les impositions sans rien garder pour le loyer, ni ma dette du médecin. Les trente-six francs de tes deux élèves seront indispensables. Enfin comptons sur la Providence, espérons beaucoup de l'avenir !

d'andré-marie ampère 207

« Je voudrais savoir si tu as toujours beaucoup de monde à ton cours, et aussi le nombre de tes leçons particulières. Mon cousin et ma tante demandent si tu travailles à ton ouvrage ; dis-moi quelque chose làdessus. »

D'André à Mie.

« Bourg.

« Ma bonne amie,

« Voici l'emploi de mes journées. M. Clerc travaille avec moi de six heures du matin jusqu'à dix ; Gripière, depuis onze heures et demie jusqu'à une heure; l'aprèsmidi, depuis trois heures jusqu'à quatre, c'est ma leçon de physique ; le reste de mon temps se passe à penser à Julie et aux ouvrages que je médite. Pendant la vacance du décadi, M. Clerc fait avec moi des expériences de chimie. Hier je ne fus souper qu'à clix heures, bien las d'avoir pilé, broyé, porté du charbon et soufflé le feu pendant douze ou treize heures, mais content d'avoir réussi quelquefois. Ah ! si tout cela me faisait arriver au Lycée, je serais satisfait, et ne craindrais plus de vivre longtemps séparé de Julie, de ne pas pouvoir lui fournir le nécessaire à elle, si souvent privée de mille choses indispensables. Ma bonne , ma charmante amie , qui méri-

terait mieux que toi tout ce qui contribue à rendre la vie heureuse ?

ce J'ai fait un arrangement avec la Perrin, par lequel, à compter d'aujourd'hui, elle me fournira tous les jours à déjeuner pour trois francs par mois.

« Chère Julie, consulte le médecin que tu voudras, mais ne reste pas sans t'occuper de ta santé. Ah ! si je savais te guérir en retournant à Lyon! j'abandonnerais vite École centrale et tout. Mais, loin de là, j'augmenterais tes souffrances en te donnant de l'inquiétude et en détruisant mes espérances d'un sort plus honnête! A Pâques, ma bien-aimée, à Pâques, j'aurai quelques jours de bonheur et peut-être pourras-tu!.... mais non, je ne l'espère plus. Que j'aurais envie au moins de baiser le bord de ta couverture, comme je le faisais autrefois en te disant bonsoir !

« Adieu.

« A. Ampère. »

De Julie à André.

a Lyon.

« Ta femme est tout ennuyée d*avoir une santé qui s'accorde si peu avec son caractère; mais il faut se résigner et espérer du temps. Ne pense donc pas à quitter tes

élèves; ne fais rien dont tu puisses te repentir. Notre petit se porte bien; fais comme lui; c'est ce qui m'importe le plus, car si tu étais malade là-bas , que deviendrais-je ? On ne peut pas tout avoir, tu le sais, mon pauvre ami, toi qui es loin des tiens, et qui n'as que la physique ou la chimie pour te consoler. Tu fais donc toujours ces vilaines drogues? Tu souffles tes charbons, piles toute la journée; tu as encore moins de temps qu'ici, et ton pauvre livre reste au crochet; mais tu aimes ta physique de Bourg, tu as tes raisons, je ne les désapprouve pas. Ainsi, prenons patience et réjouissons-nous de pouvoir parler à Pâques de tout ce que nous avons dans l'âme.

« En souffrant moins je reprendrai des forces» et de l'espérance; regardons dans l'avenir, songeons aux vendanges 1 Mon bon mari, mon fils auprès de rçioi m'empêcheront d'être malade; cette pensée me met une teinte rose dans l'esprit.

« Ferme soigneusement ton bureau, ta chambre et toutes mes lettres; car je n'oserais plus t'écrire.

« Je ne sais rien de M. Roux. Ne te livres-tu pas trop à M. Clerc ? C'est une connaissance bien nouvelle ; s'il te prenait tes idées ! N'oublie pas d'écrire, à Morel-Desjardin. Envoie tes pantalons de drap, pour que les rats ne les mangent pas. *

« Marsil aura le globe que tu demandes, le mercure, la cornue, le ballon aussi. J'ai reçu les six louis que tu avais remis à M. Joli. Pourquoi n'en as-tu pas gardé

plus d'un ? Mon pauvre Ampère, tu es trop content de m'envoyer tout ce que tu gagnes

« Élise serait très-aise d'une lettre de toi ; mais c'est à ta mère qu'il faut absolument écrire.

« Julie. »

(« Mais tu aimes ta physique de Bourg, tu as tes raisons, je ne les désapprouve pas », dit M me André. Ce sentiment de naive condescendance pour la science qui doit illustrer Ampère aurait étonné Julie au moins autant que nous-mêmes, si elle en avait retrouvé l'expression sous ses yeux quelques années plus tard. La pauvre femme, maintenant aux prises avec d'impérieuses nécessités de tous genres, juge ici bien des choses au point de vue de la ménagère. Elle ne voit dans ces expériences, qui préparent de glorieuses découvertes, que la fatigue de son mari soufflant des charbons durant treize heures du jour, et déteste «ces vilaines drogues », si funestes aux habits qu'il faudra remplacer. Mais pourtant, au milieu de toutes ces préoccupations domestiques, une pensée d'un autre ordre la domine, une crainte la saisit : M. Clerc ne va-t-il pas s'emparer des idées d'André? Cette fois elle a fort bien deviné qu'entre les deux professeurs de Bourg et leurs travaux mis en commun, la balance n'est pas égale.

Julie peut se rassurer : les idées d'Ampère ne tariront

pas ; il aura beau en laisser tomber encore et encore, ni celle-ci, ni cette autre, ni toutes celles qu'il jette sans compter à son auditoire ou à M. Clerc, n'épuiseront son génie inventeur, pas plus que les baisers qu'il adresse à Julie n'éteindront sa flamme.)

D'André à Julie.

a Bourg, vendredi

« Ma bonne amie,

« J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du laboratoire, où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie. J'en veux faire la revue ce soir, après avoir, répondu à tous les articles de ta dernière lettre et t'avoir priée, d'après une suite d'idées qui se sont depuis une heure succédé dans ma tête, de m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout à l'heure.

« L'état de mon esprit est singulier : il est comme un homme qui se noierait dans son crachat, et qui chercherait inutilement une branche pour s'accrocher. Les idées de Dieu, d'éternité , dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination ; et, après bien des pensées et des réflexions singulières, dont le détail serait trop long, je me suis déterminé à te demander le psautier de

François de la Harpe qui doit être "à la maison, broché, je crois, en papier vert, et un livre d'heures à ton choix.

c Que tu m'as écrit de jolies choses ! tu ne seras plus malade aux vendanges, parce que tous ceux que tu aimes et que tu rends heureux seront près de toi. Mais je n'ai pas eu de tes nouvelles hier; mon Dieu! si tu étais plus malade ! et je ne puis pas quitter Bourg ! Élise, ma sœur, refuseras-tu une consolation à ton pauvre frère exilé qui t'aime bien! »

(Élise ne reste pas insensible à cette prière. Voici sa lettre tout entière : )

n'Élise à André.

a Lyon, dimanche mars.

« Julie devait t'envoyer un doux billet; le voilà, mon bon frère ; il serait parti plus tôt si une fluxion ne m'avait empêchée de t'écrire; car tu sauras que je ne compte point avec mes amis et que tu aurais pu rester muet deux mois sans que je songeasse à t'en vouloir; prendre la plume pour Julie est une chose si naturelle. Tout ce qui n'a pas quelque rapport à elle ne m'intéresse guère. Tant que sa santé ne sera pas rétablie, il ne faut pas compter sur la mienne ; mais si notre bonheur vou-

lait que Julie redevint ce que je l'ai vue autrefois, la vie me paraîtrait bien douce. Je me transporte à cette époque, et cette pensée chasse un instant toutes les autres. Quelle jouissance nous éprouverions, toi, maman et moi, en la voyant gaie et bien portante! Je me place modestement la dernière , et toi le premier, mais tu sauras que c'est politesse toute pure.

« Il fait aujourd'hui un temps bien laid, bien triste ; je suis enfermée au Griffon et ne verrai ni maman, ni Julie. Je vais passer ce dimanche entre mes livres et André, qui est bien quelque chose de Julie, mais ce quelque chose écrit des lignes si écartées que si je répondais de même j'aurais déjà fait une grande lettre. Voyez, Monsieur, comme l'on écrit quand on est à douze lieues de ceux à qui l'on parle, à moins qu'on n'ait une grande envie de se débarrasser d'eux et de son papier blanc. Si je suivais ton exemple, tu ne saurais pas même que ton fils est de plus en plus charmant. Toutes les fois qu'il vient dans ma petite chambre, il veut baiser le buste de Bonaparte , il l'appelle papa. Il est drôle, si drôle que s'il n'était pas si lourd je voudrais toujours l'avoir près de moi.

« Je ne sais à quel propos l'autre jour Marie fit semblant de pleurer pour l'attendrir. Le petit la regardait attentivement; je dis à Marie qu'il ne fallait jamais tromper les enfants, et là-dessus elle se mit à sourire. Le petit, qui commençait à prendre les yeux brillants, voyant

2l6 JOURNAL ET CORRESPONDANCE

ser à Pâques. Combien reste-t-il d'heures à passer jusque-là? Je suis sûre que tu en as déjà fait le calcul. « Adieu, adieu.

« ÉLISE

(Jean-Jacques Ampère, à l'âge de dix-huit mois, voulait embrasser le buste de Bonaparte en l'appelant son papa : cet enthousiasme précoce pour le héros qu'admiraient alors, en France, beaucoup d'hommes et plus de femmes encore, ne devait pas durer longtemps : il disparut aussi vite que la liberté, et ne se réveilla pas, cinquante-deux ans plus tard, devant un buste de Napoléon III, dans une circonstance que nous rappelle la lettre d'Élise.

En 1854, au moment de la guerre de Crimée , notre ami, toujours à Rome, choyé, recherché, engagé par les indigènes et les étrangers de tous pays qui s'abattent pendant quelques mois sous ce ciel méridional , notre ami, dis-je, fut invité à dîner chez un honorable citoyen américain, M. **\ Bien recevoir ce jour-là un hôte si aimable, si distingué, devint l'idée fixe, le but unique du maître de la maison , qui se mit à chercher, à chercher beaucoup pour tirer de sa cervelle d'outre-mer certaines nuances délicates de politesse raffinée, qu'il voulait rendre toutes françaises.

Offrir d'abord à son convive de choix la société d'un compatriote, M. Mangin (fils du célèbre préfet de police

de la Restauration et remplissant à Rome le même office au double service du pape et de la France), parut à l'amphitryon une ingénieuse inspiration. Mais ce n'était pas assez, il fallait mieux encore. Quoi donc? Nous y voici :

Dans la chambre du festin, l'image de Louis-Napoléon couronné de lauriers sera posée sur une petite colonne, juste en face de M. Ampère. Ainsi accueilli par des visages amis , vis-à-vis de son souverain , à côté d'un fonctionnaire du gouvernement impérial, l'illustre savant, qui n'a pas besoin de stimulants pour être en verve, sera plus à l'aise, plus charmant, plus causeur que jamais. Quelle fête ! quelle aubaine pour les heureux dîneurs !

Il est sept heures du soir ; tous les convives sont réunis via Babouino; la soupe est servie, ^on passe gaiement du salon à la salle à manger; M. Ampère, qui a donné le bras à M™ 6 **% la salue en prenant sa droite, et bientôt, sous l'influence de ces bienveillantes impressions, il gagne tous ces cœurs de Boston en racontant quelques épisodes de ses promenades en Amérique. Tout à coup le narrateur s'arrête comme pétrifié ; ses yeux ont rencontré la figure de plâtre et le sourire de M. le préfet. Dès lors, il ne s'agit plus de souvenirs lointains, de rêves agréables, de république ou de liberté : il faut quitter le Nouveau-Monde et rentrer chez soi.

Un silence obstiné succède immédiatement à l'entrain général. En vain les dîneurs, intéressés tout d'abord par les récits du voyageur, tâchent de ranimer la conversa-

2l8 JOURNAL ET CORRESPOND ANC K

tion interrompue : elle tombe pour ne plus se relever. M. Ampère, qui contenait mal son impatience, se lève de table avec tout le monde, et marchant doucement sur les pas du maître de la maison : « Monsieur, dit-il d'une voix légèrement émue, en me faisant le plaisir de réengager à une réunion de famille, si vous aviez bien voulu m'adresser la liste des invités, j'aurais décliné l'honneur de votre hospitalité. Tous les Français, Monsieur, ne professent pas comme les Américains le culte passionné du pouvoir absolu. » Sur ce, notre ami saisit son chapeau et se sauve»

Cette boutade fit du bruit à Rome et du chemin à Paris.

Rapportée fidèlement par un des convives, racontée par un ministre ' à un académicien a , il est aisé de croire qu'elle n'ajouta rien à la faveur dont jouissait déjà l'auteur de V Histoire romaine à Rome à la cour de César.

Revenons à ces fêtes de Pâques si impatiemment attendues par André et sa femme : le bonheur d'être ensemble n'a pas duré longtemps. « Ce voyage me laisse encore de plus doux souvenirs que l'autre, écrit la pauvre délicate dont la faiblesse augmente. Conservons dans nos cœurs la certitude de notre affection réciproque, et nous supporterons mieux l'absence. »

i. M. Fortoul.

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