‹ Journal et correspondanceChapitre 12 sur 16 · Molh · texte numérisé non relu

Molh

. A ces douces paroles , André répond par de tendres regrets et le récit naïf, de ce qu'il appelle ses petites aventures.)

If André à Julie,

« Bourg, mardi soir.

« Ils ont passé comme un éclair ces trois jours, et je me retrouve à Bourg. Je ne sais quoi me pèse sur le cœur et me fait faire de tristes réflexions sur la rapidité du temps.

* Pourquoi ai-je eu tant d'affaires ou de parties d'àmusement ? Est-il des amusements qui me dédommagent des heureux moments que je passe quand tu me dis toutes tes pensées ? Voilà ceux que je regrette toujours et qui font le charme de mes souvenirs. Que je fus heureux lejour de mon arrivée ; tu vins avec moi chercher le petit en Bellecour; nous y restâmes après lui en tête-à-tête; il me semble encore sentir le chagrin que les demoiselles Allard me firent en l'interrompant ; ce sont elles aussi qui m'enlevèrent la fin de l'après-dînée du lendemain, où j'avais été distrait le matin par mille courses inutiles, et par Ballanche aussi.

« Ce jour compterait à peine dans ma vie d'amour, sans notre solitude du soir. Le samedi devait être le der-

nier jour de ma joie ; il fallait voir M. Roux, M. Petetin; j'accompagnai ma tatan chez M. Dumontet, j'allai chez M Brac, chez Ballanche, où j'appris la mort du préfet; je revenais à tes pieds , j'espérais du moins y passer mes derniers moments; tu me fis asseoir sur la banquette; cette banquette me fait plaisir à penser. Hélas! tu m'envoyas parler à Marsil du préfet et je trouvai en revenant du monde avec toi. »

a Mercredi soir.

« Me voici mieux disposé aujourd'hui à te faire le récit de mes petites aventures. Tout fut bien jusqu'à Trévoux, où je dînai chez M. Billiond, avec lui, sa femme, son frère et son clerc. M me Billiond est fort jeune ; ses traits réguliers, mais durs; il y a quelque chose de singulier dans ses sourcils, qui semblent révéler je ne sais quoi d'atroce; on ne peut en soutenir la vue ; sans cette expression farouche, elle pourrait passer pour jolie. Son beau-frère m'en a fait l'éloge, et je regarde ce qu'il m'en a dit comme bien contraire à l'opinion de Lavater.

« Je me décidai, à cause du mauvais état des chemins de traverse, à suivre la route de Châtillon tant que je pourrais aller. On me parla alors d'une carriole ; je courus à l'auberge où on la prend, elle était partie ; pour mes trente sols, j'aurais épargné mes pieds et mes souliers. J'eus de la pluie jusqu'à Villeneuve; je voulais y coucher à la belle étoile ; mais, voyant le temps s'éclair-

cir, je continuai ma route. La boue de Bresse passait toujours par-dessus les quartiers de mes chaussures; j'arrivai à huit heures à Châtillon, où je n'eus que les premières gouttes d'une pluie à verse; si elle était venue plus tôt, le parapluie que m'avait prêté Billiond aurait été bientôt percé.

« Me sentant le lendemain un peu refait, je voulus passer au Chapuis pour y voir M. et M me Dussablon. Cela allonge d'une bonne demi-lieue ; j'espérais m'y reposer et y déjeuner. Mais, arrivé là, à sept heures du matin, on me dit qu'étant un peu fatigués, monsieur et madame ne se lèveraient qu'à neuf heures. Sur-le-champ je fus rejoindre le grand chemin à Neuville, où j'achetai une demi-livre de pain, que je mangeai en marchant avec un morceau de saucisson. Ayant encore à faire près de trois lieues pour arriver à Bourg, je me sentis si las, si las, que je me couchai au pied d'un arbre sans savoir quel parti prendre. Les cinq lieues faites la veille dans la boue m'avaient coupé les jambes, comme on dit ici ; incapable de continuer, j'attendais sur la route, quand voici venir une carriole; j'approche, c'étaient Cardon, Gripière, etc., qui justement revenaient de Sondron. Je montai auprès d'eux, et comme ils ne voulurent pas que j'entrasse dans les frais, je m'en tirai pour quinze sous d'étrennes au conducteur. Rentré à midi, j'ai dormi jusqu'à deux heures, et donné ma leçon à quatre.»

« Jeudi soir.

« Pour nouvelles, jeté dirai qu'on a rendu ici Péglise de Notre-Dame aux prêtres insermentés ; les autres ont fait contre cette mesure une protestation qui n'a rien produit.

« Le jour de Pâques, on a dit une grande messe solennelle, où le préfet a assisté. Toutes les avenues de l'église étaient encombrées de monde, depuis sept heures du matin jusqu'au soir.

« Je veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais

et prier pour vous deux. Adieu, ma bienfaitrice ; tu me

grondes quand .je me sers de ce mot, et je l'emploie à

chaque instant ; pardonne-moi ; tu ne veux pas sans

doute m'enlever le peu de plaisir qui me reste loin de

toi.

i( A. Ampère. »

De Julie à 'André.

a Lyon, dimanche.

« Pochon m'apporte ton journal. Je vois que mon pauvre ami a été bien mouillé, crotté et peut-être en-, rhume.

« Pourquoi t'imaginer que le temps que tu as sacrifié à tes affaires a pu gâter ton séjour ici? N'avons-nous pas eu de bons moments ensemble, quand je te donnais le bras, ou bien en courant avec le petit sous les arbres de Bellecour? Tout cela, n'étaient-ce pas des jouissances? Tu les as bien comprises, et ta lettre, qui vient de me faire pleurer, n'est pas écrite par un cœur insensible ; je Paime bien, cette lettre ; elle me peint ton âme, et ton âme est ce que j'aime le plus en toi ; elle n'est pas ordinaire : elle sacrifierait tout au bonheur de ton amie. Mais ta mère, tu dois aussi l'aimer bien tendrement; tu l'aimes! mais pas comme il faut aimer sa mère. Tu ne m'as pas dit un mot de gronderie lorsque je te parlais d'elle un certain soir que j'avais l'esprit monté; j'aurais voulu que tu m'eusses fait sentir que j'avais tort, et que ce ne soit pas moi qui m'en fusse aperçue la première. Je suis injuste lorsque j'ai de l'ennui : cette pauvre maman en a eu et en a tant encore!! Mon bon ami, mon André, écris-lui donc toutes les tendresses que tu sens pour elle. Le grand bonheur qu'un cœur maternel puisse éprouver est de retrouver dans celui de ses enfants une partie de ses propres sentiments, de ceux qui l'ont animée dans tous les soins qu'elle leur a prodigués. Mon pauvre petit, s'il venait à ne pas m'aimer toujours, qu'il eût une femme qui lui dise que je ne fais pas les choses comme il convient, que je détesterais cette femme! Mais je ne serai jamais comme cela. J'aime ta mère de tout

mon cœur, je la respecte; elle le mérite par ses vertus, et si quelquefois la vivacité me fait dire quelque chose, c'est toujours sur le manque de prudence pour l'avenir dont sa piété ne lui permet pas de s'inquiéter.

<c Voilà bien des radotages et je n'ai encore rien dit pour celui qui a toute ma confiance, que j'aime comme un frère, qui passera sa vie avec moi et notre enfant, ne troublera jamais sa Julie par des querelles et fera tout pour la rendre heureuse. Quand notre petit sera grand, nous irons peut-être passer la belle saison à la campagne ; l'hiver, nous le ferons danser à la ville, car je veux qu'il soit gai, gentil comme à présent.

« Adieu, adieu.

« Ta Julie. »

(Pour ceux qui ont connu intimement J.-J. Ampère, le cœur de Julie se retrouve tout entier dans celui de son fils, avec ses touchants repentirs, ses remords profonds et pleins de grâce à l'occasion de fautes vénielles ou imaginaires.

M me André gronde son mari de ne l'avoir pas grondée quand elle avait l'esprit monté au sujet de sa belle-mère; voilà un sentiment d'une générosité rare : combien de femmes devront reconnaître ici un exemple à suivre!

Faire la part des autres en pareille circonstance, sans égoïsme, sans petitesse, sans jalousie, quelle équité! quelle preuve d'élévation d'âme et d'intelligence!

N'allons pas conclure de ces doux reproches qu'Ampère négligeait sa mère ; il l'aimait tendrement, au contraire : sa conduite envers elle lorsqu'il s'agit du petit domaine de Polémieux, qui leur appartenait en commun, suffirait à montrer son respectueux dévouement filial, si tout le cours de sa vie n'en offrait de nouveaux témoignages.

En cherchant dans les pieux sentiments de la douairière M mc Ampère l'explication d'une administration parfois imprévoyante, elle fait preuve de bonté en même temps que d'ingénieuse délicatesse : cette fortune de famille était si modique que la plus petite dépense d'extra devait causer de grands embarras.

En matière d'économie, l'indulgence de Julie semble bien aimable, car elle pratiquait dans sa maison un ordre rigoureux, presque stoïque, qui pouvait en faire un juge sévère.)

D'André à Julie.

« Bourg, mardi.

« Qu'elle était jolie, ta lettre, ma chère Julie ! Comme elle m'a fait désirer un autre voyage en me retraçant les joies que j'avais goûtées au dernier!

« Envoie, je t'en supplie, chercher M. Petetin; tu restes dans un état alarmant; rappelle-toi qu'il est abso-

luraent urgent de commencer un traitement; voilà une année perdue qui a sûrement empiré le mal.

« J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu * en parvenant à résoudre un problème plus difficile encore que le précédent. Je travaille à l'insérer dans le même ouvrage, ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau commencement plus court que l'ancien. Je suis sûr qu'il me vaudra, pourvu qu'il soit imprimé à temps, une place au Lycée, car, dans l'état où il est à présent, il n'y a guère de mathématiciens en France (je le répète) capables d'en faire un pareil. Je te dis cela comme je le pense pour que tu ne le dises à personne.

« Ce nouveau projet ne me permettra pas de l'envoyer demain le manuscrit. Quant à celui des séries, il s'avançait bien au moment où M. Clerc est tombé malade. Je le remplace dans sa classe.

« Afin d'imprimer mon mémoire, il faudrait savoir quand il aura été présenté à l'Athénée de Lyon, puis-

i. L'ouvrage publft à Lyon en 1802, sous le titre de : Considérations sur la théorie mathématique du jeu , avait pour but > non la théorie d'un jeu particulier , mais la solution d'un problème générai qui avait occupé le génie de Pascal, de Fermât, et même de Buffon, c'est-à-dire une évaluation exacte, d'après le calcul des probabilités, des dangers que court l'homme qui expose une mise aux chances d'un jeu de hasard \

* Note de M. de Loménie , prise dans sa Biographie des Contemporains illustrts.

qu'on doit en parler sur le titre. Que Ballanche presse, sollicite M. Roux de ma part.

« Pense à toi, ma charmante amie, pour l'amour de ton enfant et de ton mari. Oh! oui, le petit t'aimera bien et sa petite femme aussi. Us auront une si bonne et si aimable maman : voilà des rêves très-éloignés ! Mais le temps a beau peser, il passe. Quand donc sera écoulé celui qui retarde notre réunion ?

« A. Ampère. »

De Julie à André.

« Lyon, vendredi

« Mon ami,

« Tu sais, par le bout de lettre que je mis l'autre jour à la poste, que j'ai vu le médecin, et que tes beaux sermons sont de reste, puisque j'ai fait de moi-même ce que tu voulais que je fisse. Ne suis-je pas la plus intéressée à me soigner? Voilà une année perdue pour ma guérison! Il faut me plaindre d'autant que je n'ai pas manqué de suivre les conseils de celui que vous avez tous choisi.

« Mais, mon pauvre mari, ce n'est pas la première

fois que tu m'as fait sourire en me disant de te promettre que je ne serais plus malade. Ah! la santé est si précieuse que, si je possédais des richesses, pour obtenir ce bien-là je les sacrifierais toutes. Mais il faut se soumettre, espérer dans l'avenir, prendre patience. Prendsla donc aussi cette patience, mon Mis, et ne te fagote point la tête comme tu le fais par tes calculs ; car se guérir n'est pas un problème qui puisse se résoudre, et nous aurions beau vouloir y parvenir, si le Maître de notre être veut que nous soyons ainsi, il faut savoir supporter ses maux en faisant ce qu'on peut pour s'en distraire ; c'est à quoi je tâche d'arriver en ne me désespérant pas. Bénissons tous nos bons parents qui m'aiment bien, qui ne me laissent éprouver de privations d'aucun genre, et tout cela de si bon cœur! Pourtant, malgré leur amitié, il n'est vraiment doux de recevoir que d'une mère et de toi. Je t'aime bien, toi qui aimes ta Julie toujours et quand même; nos cœurs s'entendent, oh ! oui; nous deviendrons heureux ; notre petit restera longtemps jeune et gai. Un jour, dans quelque petite campagne que nous ferons bien cultiver, nous serons paisibles. « M. Coupier te prie de renvoyer le livre à de Gérando ; Bailanche doit demander à M. Roux si ton ouvrage a été présenté. Donne -moi des nouvelles de M. Clerc. Tu dis toujours qu'on devra se presser d'imprimer le petit mémoire : mes cousins pensent de même, mais pour cela il faut l'avoir.

« Ton fils t'a écrit des barres.

« Adieu, adieu, je t'embrasse bien fort ; c'est un bon baiser de ceux que tu aimes, que je ne te donne pas avec distraction, de ceux que M Ue Carron ne t'a jamais donnés.

« Adieu.

« Ta Julie. »

(La reconnaissance de Julie envers les siens est profonde, et pourtant, ajoute-t-elle, il n'est vraiment doux de recevoir que d'une mère et de toi.

Quel éloge Julie sait faire du cœur de son mari en le confondant avec celui de sa mère, et comme une sage résignation se mêle ici à sa tendresse !)

D'André à Julie.

u Bourg, mardi.

« Je mériterais que tu me battisses de n'avoir pas terminé les corrections que je veux faire à mon petit mémoire. De nouvelles idées sur cette théorie m'ont obligé à refondre le tout; il en sera meilleur. Je ne puis l'achever sans un jour de vacance ; mais comment demander

à M. Clerc de reprendre sa leçon avant qu'il ait retrouvé toutes ses forces?

« J'ai enfin été voir l'église de Brou. Je veux en envoyer une belle description à ma sœur Élise, lui faire une superbe lettre tragique, mélancolique et sépulcrale. Je me souviens qu'elle aime Hervé et Young. Au fond, cette église n'a pas tout à fait répondu à mon attente.

« Ah ! si au lieu de lire ma description tu avais pu venir avec moi à Brou ! En sortant, nous aurions été nous promener au clair de lune dans les jolis sentiers d'un petit village, vis-à-vis, à deux cents pas du collège. Je voudrais que tu pusses marcher là un seul jour pour y laisser des souvenirs que j'irais rechercher ensuite.

« Tu m'as dit que mon fils m'avait écrit des barres, pourquoi ne les ai -je pas reçues?

« On m'a envoyé hier deux soldats que j'ai fait loger à l'auberge, à dix sols chacun.

« Croyant que je devais être exempt, ici, les six premiers mois, j'ai été réclamer ; cette démarche n'a servi qu'à m'avertir que j'allais être imposé à la contribution somptuaire et mobilière.

« Ampère. »

(Une contribution somptuaire imposée à la vie laborieuse d'André et à l'élégance de ses quatre murs gris et froids!)

D'ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 23 l

André à Julie.

h De Bourg, jeudi.

<c Ma chimie a commencé aujourd'hui. De superbes expériences ont inspiré une espèce d'enthousiasme à douze auditeurs. Il en est resté quatre après la leçon; je leur ai assigné des emplois qui me mettront à même de n'avoir presque rien à faire.

« i° L'Écuyer, trésorier et gardien de la clef du laboratoire, fera les petites emplettes, préparera et lutera les vaisseaux.

u i° Dubos, rangeur en chef, mettra chaque chose à sa place.

«50 Ribon, aide-rangeur, sera chargé en outre de tirer de l'eau et de fournir du sable.

« 4 Etc.. Mais qu'importe tout cela à une malade qui ne se soucie non plus de chimie que du Grand-Turc?

« Ah ! ma pauvre petite, je viens de recevoir un mot qui ferait pleurer l'homme le plus dur. Jusqu'ici tu n'as gagné à ton traitement que des maux de tête et plus de faiblesse encore. Que je bénirais les eaux de Charbonnières, si tu y retrouvais la santé 1

« A. Ampère. »

De Julie à André.

« Lyon, vendredi.

« Je suis bien aise que tu aies trouvé des aides et plus de temps à toi. Prends garde à ta chimie; tes bas bleus sont perdus avec ce maudit acide qui brûle tout. J'espère que ton livre sera enfin terminé mercredi, et qu'on pourra l'imprimer. M. Daburon est ici; je pourrai le lui montrer, afin qu'il corrige le style du commencement.

« Elise a été malade à la suite de l'inoculation. Toutes les femmes du voisinage, depuis le numéro 1 5 jusqu'au numéro 18, sont accouchées dans l'espace de huit jours : ça fait sept enfants. On a sonné les cloches de Saint* Jean pour le 14 juillet. Je te donne mes nouvelles comme on jette des épogues dans le four. Ce n'est pas ma faute si je suis bête, j'ai été trop longtemps à l'eau fraîche; mais je veux avoir de l'esprit dans mes lettres à venir.

« Peut-être que Dieu me guérira, lui seul, au moment où je l'espère le moins. En attendant, je tâche de ne pas trop m'inquiéter de la dépense que mon régime oc* casionne ; les fraises et les fruits rouges sont hors de prix, le sucre fond aussitôt qu'on l'achète; ma pauvre maman ne cesse de payer. Une petite chambre, à Charbonnières, coûte cinquante sols par jour. Que d'argent! La mienne est arrêtée : je compte partir vendredi.

« A combien de choses ne suis-je pas entraînée pour rétablir cette santé ! Ah ! si une fois je la tiens, je veux en jouir, et n'entends pas que tu me rendes malade. Mais, si les eaux ne me guérissaient pas, je ferais par dépit une petite Julie, pour essayer de tous les remèdes.

« Mon cousin copie pour toi quelque chose qui est sur les journaux. Ecris vite ton livre, je t'en prie en grâce; tant pis si le commencement ne va pas si bien. Adieu, Il y a seize jours que je ne t'ai pas embrassé; je t'aime et t'embrasse pour tous les jours que tu as passés loin de ta Julie. »

D'André à Julie.

« Bourg, samedi.

« Tu me, parles d'un nouveau remède. Oh! que rie peut-il te guérir 1 Je pourrais réparer le mal que je t'ai fait par un remède comme celui-là? Non, ma raison combat ces mots de ta lettre, tu sens bien que cette pensée me revient sans cesse ; mais je la chasse de toutes mes forces, ma Julie! Ils sont passés pour jamais peutêtre ces jours commencés dans la maison rue Bas-d'Argent.

« Quelle émotion leur souvenir fait naître dans tout mon être! Ce n'est pas tant heureux jours qu'heureuses...

« Tu recevras avec cette lettre six louis pour aller à Charbonnières.

« Il ne m'est arrivé aucun accident; les expériences réussissent; je parle avec facilité et abondance depuis qu'il n'est question que de cette science, qpi m'inspire plus d'attrait que le reste de la physique.

« Encore quatre semaines de travail avant d'aller retrouver ma Julie. Je baiserai ce gentil petit babillard, et je serai heureux deux mois. Ah! je veux que ces deux mois soient les meilleurs de ma vie. Si nous nous promenons quelquefois en tête-à-tête dans ces campagnes où M. Ampère cherchait à rencontrer M lle Carron...

« Au sujet de mon livre, je vais te dire le mot de Pénigme : — non-seulement le commencement n'est pas fait, mais je ne savais comment démontrer une formule de mon invention dont j'avais besoin pour la dernière conséquence de mon mémoire. Je cherchais* inutilement cette démonstration depuis plusieurs jours, et cela rue dégoûtait du travail ; je viens de la trouver cette nuit, à deux heures. Je t'écris à neuf heures du matin, et l'ouvrage sera absolument fini à midi. J'aurai une semaine entière pour le relire et le corriger. Tu le recevras certainement mercredi prochain avec mon beau pantalon. J'ai fait le compte de mes nippes : tout y est, excepté un mouchoir qui sera resté dans quelque poche d'habit. »

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a Lundi.

<c J'ai fabriqué des briquets phosphoriques : un seul allait bien. J'en ai rendu un autre bon en le chauffant à la chandelle. Voulant en compléter un troisième de la même façon, il est sauté en l'air avec explosion; le phosphore est tombé sur mon papier et l'a brûlé à cette page de ma lettre. Les éclats de la petite fiole m'ont caressé la figure sans me blesser. Cet incident me rendra bien prudent.

<( J'ai appris que c'était le 14 juillet par M. le maire, qui m'invitait à assister à la messe du Te Deum pour célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille. Les prêtres catholiques ont chanté le Te Deum; cela est tout comique. Mais je n'avais que faire là, et je crois que bien d'autres ont pensé comme moi.

<( Sept enfants en trois maisons, c'est la bénédiction

de Dieu, pourvu qu'ils ne fassent pas tous mal à leurs

mères î

ce A. Ampère. »

De Julie à André.

« Lyon, dimanche.

« Mon ami, je' comptais partir avant-hier; la voiture était arrêtée, les paquets prêts ; mais une bien mauvaise

nuit a tout dérangé ; j'ai senti des douleurs dans le côté, pareilles à celles qui m'ont déjà fait tant souffrir.

« Demain, si je suis mieux, je m'embarquerai ; sinon je payerai la chambre, et une dizaine de francs seront autant de perdus.

« Dans ce dernier malaise, le médecin m'a examinée avec grand soin, disant que jusqu'à présent il n'avait pu bien juger de l'état des choses. Il déclare aujourd'hui que cette douleur et cette grosseur viennent d'un dépôt de lait, que ce n'est pas du tout dangereux. Je le crois comme lui.

« Tu passeras, dis-tu, cher André, deux mois bien heureux près de ta femme et de ton fils si je te dis toutes mes pensées... Mes pensées! mon pauvre ami , elles sont d'un genre triste et monotone. Quand on est forcé de songer à sa personne pour éviter des maux plus cuisants, on est peu agréable , car l'esprit se ressent trop des souffrances du corps. Cette indisposition passera, je retrouverai des forces ; ménage les tiennes, pour que je n'aie pas tous les maux.

« J'avais raison de ne pas tenir pour certain que tous ces remèdes me guériraient ; les médecins ne sont pas des dieux 1 Au reste, si M. Petetin s'est trompé, il l'avoue de trop bonne foi pour qu'il soit possible de s'en plaindre. Aussi j'espère que tu n'en parleras jamais, jamais, à personne.

« Adieu, mon meilleur ami, celui avec lequel j'aime à

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ouvrir mon cœur; tu t'en aperçois, car je ne sais pas assez te cacher mes découragements de santé.

« Adieu, mon fils, je t'envoie plus de baisers que tu ne m'en demandes.

« Ta Julie. »

« Que penses-tu de ce que dit Bonaparte pour le galvanisme ? »

(Les médecins ne sont pas des dieux, dit Julie. Hélas ! ils ne le savent que trop ! Mais malgré l'étonnement que peuvent nous causer, tout d'abord , les ordonnances de M* Petetin , ce régime de fraises, de cerises , de glace, ces infusions de cloportes ou de persil, tâchons d'être aussi indulgents que la pauvre malade, et nous n'aurons pas de peine à expliquer les prescriptions anodines de son docteur.

M. Petetin comprenait sans doute très-bien ce qu'il avait à faire ; sachant qu'il ne pouvait guérir , il essayait de soulager, de soutenir le courage et l'espérance, en indiquant des remèdes certainement peu efficaces, mais, du moins, incapables de nuire. Et puis, voulant ménager le chétif budget du ménage d'Ampère , il prenait grande attention de ne pas envoyer souvent chez le pharmacien.

M. Petetin se trouvait en présence d'une adorable femme, d'une pauvre mère résignée, forte et clairvoyante,

privée des douceurs que donne la fortune, du bonheur de pouvoir conserver près d'elle le plus tendre, le meilleur des maris. Cet excellent docteur, qui soignait Julie depuis son enfance, dut souffrir cruellement en assistant au développement progressif d'un mal que la science ne savait point combattre, et qui consumait de jour en jour une créature tant aimée et si digne de l'être. La sensibilité s'émousse, dit-on, la compassion s'éteint chez les médecins. Non! celui qui va nous révéler tout à l'heure la généreuse et délicate bonté de son âme pouvait peutêtre, à force d'empire sur soi, mettre sur son visage le masque de la confiance, mais l'émotion douloureuse qu'il éprouvait en cette circonstance n'en devait être que plus poignante.) ,

D'André à Julie.

a Bourg, jeudi.

« Je sais bien que ton mal pourra se dissiper de soi* même avec de l'exercice et l'air de la campagne ; mais encore serait-il bon d'aider la nature !

« Mon amie, ma Julie, pourquoi ai-je été nommé professeur à Bourg? Ma Julie, voilà la seule pensée pour laquelle j'ai l'esprit libre, et il faut pourtant que je fasse aujourd'hui une petite explication de mon mémoire à

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M. Delalande, qui est arrivé ici. De plus il a désiré que je l'invitasse à une réunion d'élèves qui ont suivi mon cours d'astronomie, pour observer les astres ensemble. Cela m'aurait bien amusé dans toute autre circonstance.

« M. Ribon a présenté une copie de mon mémoire sur le jeu à la Société d'émulation ^ j'en ai été nommé membre à l'unanimité.

« Mille remerciements à ton cousin de ce qu'il m'a envoyé : c'est un prix de soixante mille francs proposé par Bonaparte que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est précisément le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que j'ai commencé d'imprimer; mais il faut le perfectionner et confirmer ma théorie par de nouvelles expériences.

« Mille choses à ta maman, à Élise , vingt baisers au petit et tout mon être à toi. Oh ! mon amie, si M. Delalande me fait nommer au Lycée de Lyon et que je gagne le prix de soixante mille francs, je serai bien heureux ; car tu ne manqueras de rien et tu n'en seras plus à regretter les dix francs de ta chambre arrêtée à Charbonnières.

« A. ampère. »

(Le programme de ce prix proposé par Bonaparte commençait ainsi : « Je désire donner un encouragement de soixante mille francs à celui qui, par ses expériences et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au galvanisme un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences Franklin et Volta. »

« Quand j'aurai le temps, écrivait André à sa femme, je tâcherai de gagner ce prix, et si M. Delalande me fait nommer au Lycée de Lyon, je serai bien heureux, car tu ne manqueras de rien. »

Adorable bonhomie , belle et naïve confiance en ses forces que son génie justifiait si bien !)

D'André à Julie.

« Bourg, vendredi.

« Je fis avant-hier une visite à M. Delalande ; il me donna de grands coups d'encensoir, disant qu'il n'y avait qu'en France qu'on trouvait des mathématiciens comme moi, etc., etc.

« Il finit par me demander des exemples en nombre de mes formules algébriques, assurant qu'ils étaient nécessaires pour mettre mes résultats à la portée de tout le monde, dans le rapport qu'il en ferait ; tandis que, sous leur forme algébrique, plus élégante et plus intéressante

pour cinq ou six mathématiciens de première classe, elles ne seraient appréciées que d'un très-petit nombre. Il doutait même, ajouta-t-il, que les gens de la force de M. Clerc me comprissent.

«J'ai conclu de tout cela que M. Delalande n'avait pas voulu se donner la peine de suivre mes calculs , qui exigent en effet de profondes connaissances en mathématiques. Je lui ferai des exemples, mais je persiste à imprimer mon ouvrage tel qu'il est, ces exemples lui donneraient l'air d'un ouvrage d'écolier. Je voudrais pourtant être sûr que j'ai raison en cela contre M. Delalande. Mais où consulter quelqu'un capable de décider irrévocablement? Je ne sais à qui m'adresser.

« J'ai trouvé hier une autre démonstration relative à ce problème qui lui donnera un nouveau prix, mais qui m'oblige encore à récrire trois ou quatre pages.

« Je fus hier dîner chez M me Beauregard avec des mains noircies par une drogue qui ne fait point de mal, mais qui s'attache à la peau pour deux ou trois jours. Elle prétendit que cela semblait du jus de fumier, et finit par se lever de table en disant qu'elle dînerait quand je serais loin. Je convins avec cette dame que j'étais au tiers du mois, et que je n'y retournerais que lorsque mes mains seraient blanches ; je n'y retournerai plus, bien entendu. La Perrin me sert à dîner moyennant dix-huit francs par mois, sans le vin.

« A. Ampère. »

« Je n'ai plus rien de propre ; envoie-moi un petit paquet , car, dans une chambre parquetée et bien ornée, il ne faut pas avoir un extérieur aussi négligé que quand on va manger chez une... »

De Julie à André.

« Lyon, vendredi

« Mon bon ami, je t'approuve d'avoir quitté M me Beauregard d'après sa politesse ; mais je voudrais que cela te fit faire un peu plus d'attention à ta personne et à ta propreté , car beaucoup de gens pourront penser tout bas ce que tu as entendu dire tout haut. Si tu rends quelques visites, tâche donc d'avoir un peu l'air d'un honnête homme, cela fera plaisir à ta pauvre femme, qui n'en a pas beaucoup.

« Voici les petites choses demandées et un gilet que je t'ai fait moi-même ; il est plus frais que les autres sans être plus salissant. Tu mettras dans ton paquet de mercredi ta roupe, ton gros habit de velours de coton, tes bas de laine.

« Ma tendresse pour toi fait tout le contraire de mes forces , car depuis notre mariage l'une augmente , les autres diminuent; jamais pourtant je n'ai eu l'esprit si

tranquille, quoique nous ne sachions guère ce que nous deviendrons. Les neuf louis sont arrivés à temps. Écris à Élise et prends garde que je n'aie pas Pair de te l'avoir dit.

« Adieu, mon fils, ta femme t'embrasse et te quitte parce que sa main ne peut plus aller.

« Adieu,.

« Ta Julie. »

(Ce titre de fils, si tendrement donné, fait doucement passer un sérieux conseil.

André, tout absorbé par ses hautes spéculations scientifiques, descendait rarement sur la terre quand il ne s'agissait que de lui- même. Julie était à peu près du même âge . que son mari, et sa sollicitude protectrice veillait et s'étendait incessamment sur lui, de loin aussi bien que de près.* Elle cherchait à écarter tous les petits embarras matériels qu'une distraction déjà parfois invincible créait souvent autour du grand physicien.

Pour réussir à fixer son attention sur de petites choses antipathiques à son esprit, c'était encore au cœur d'Ampère qu'elle s'adressait. « Tâche donc, dit Julie, d'avoir un peu l'air d'un honnête homme, cela fera plaisir à ta pauvre femme. »)

D'André à Julie.

a Bourg, mardi soir.

« Ma bonne amie, tu vas recevoir le petit ouvrage; il s'en faut de beaucoup que j'en sois content. Je viens encore d'y faire des corrections; mais j'en trouve toujours le style détestable. Il est vrai que cela ne nuit pas à l'exactitude des calculs qui en font tout le prix. Si ces calculs sont nouveaux et que personne n'ait encore inventé les formules où ils me conduisent, ils pourront intéresser les mathématiciens. Mais si ces formules, je le répète , sont déjà connues , je n'aurai fait qu'afficher de l'ignorance ou de la mauvaise foi. Cet inconvénient, au reste, a lieu pour toutes sortes de découvertes, puisqu'on ne peut jamais être sûr que les mêmes choses n'aient pas été trouvées avant vous.

« Qui pourrai-je consulter là-dessus? M. Clerc est aussi intéressé que M. Roux à ce que je ne sois pas choisi au concours du Lycée où ils doivent se présenter. Je ne vois que M. Coupier qui, après avoir lu ce mémoire avec attention, puisse décider, s'il consent à dire franchement son avis. S'il le jugeait favorablement, je l'enverrais à Morel Desjardins, à Camille Jordan, ce qui n'empêcherait pas de chercher à le répandre parmi les savants de la capitale. »

d'andré-marie ampère 245

« Mercredi matin.

« J'ai terminé la partie astronomique de mon cours et je vais passer à l'explication des dernières parties de la physique.

« Il y aura au moins trente-deux à quarante Lycées, mettons quarante ; ce sont quarante professeurs de mathématiques et de physique à choisir en France. Le gouvernement nommera sur un tableau formé par trois membres de l'Institut d'après les examens et les informations qu'ils auront prises. Il faut absolument que je sois sur ce tableau un des quarante premiers, ou pour les mathématiques ou pour la physique. Mon espérance est de me faire distinguer en parlant également des deux sciences. J'entremêlerai à tout cela mes petites découvertes.

« Monge, l'examinateur pour l'École polytechnique, est arrivé hier. On commence aujourd'hui à neuf heures le concours. Le préfet m'a écrit pour me demander cPy assister. »

« Mercredi soir.

« J'ai passé une partie du jour sans travailler pour ma Julie, car j'avais été obligé de renvoyer mes élèves du matin à l'après-midi. La journée m'a semblé longue ; comme le but de mon travail l'embellit à mes yeux ! si

pénible qu'il soit, je le trouvejdoux quand il doit arrondir ton petit, si petit trésor.

« Ah ! mon amie, quand serons-nous réunis, quand ce train de vie sera-t-il fini ? Je voudrais précipiter le temps, et je sens cependant que notre sort dépend de l'emploi que j'en ferai.

« Je voudrais que tu devinsses bien, oui , bien heureuse, et je supporterais l'exil à ce prix.

« A. Ampère. »

N De Julie à André.

« Lyon.

« J'espérais trouver ton manuscrit dans le paquet; à force de vouloir le perfectionner il ne sera pas terminé du tout, et tu verras les Lycées s'organiser sans avoir eu le temps de te faire connaître.

« Je suis fâchée de ne pouvoir t'offrir mes conseils au sujet de ce mémoire, mais tu sais que je n'y comprends rien. Ne pourrais-tu, dans ta lettre à M. Roux, lui demander, si par hasard tes idées étaient déjà connues, dans quel livre il te serait possible d'en trouver la preuve? tu le forcerais ainsi à ne pas te répondre oui ou non légèrement.

« Voilà tout ce que je peux tirer de ma cervelle. Tu as

encore un élève pour cette maudite chimie. Ces dix-huit ivres ne profiteront pas du tout ; prends garde à tes gilets, à tes culottes. Je t'envoie un gros torchon avec des attaches pour mettre devant toi.

« Adieu, mon fils, ta femme t'aime bien et dit comme toi : Lycée, Lycée, quand te tiendrons-nous ?

« Julie. »

(Sans être radical, l'expédient de Julie a du bon. « Je suis bien fâchée, dit-elle^ de ne pouvoir t'offrir mes conseils au sujet de ce mémoire, mais tu sais que je n'y comprends rien. »

De son côté, M. Delalande trouve que les connaissances de M. Clerc ne sont point à la hauteur des formules algébriques d'Ampère.

M. Roux, sans nul doute, est plus fort en mathématiques que la femme d'André, mais pas assez cependant pour juger en dernier ressort l'œuvre de l'anxieux inventeur; et celui-ci va bientôt s'apercevoir que l'oracle dont il attend les décrets avec tant d'impatience sur le terrain de ses découvertes ne saura rien non plus tirer de sa cervelle.)

D'André à Julie.

a Bourg, mercredi matin.

« Je t'envoie enfin , mon amie, une lettre pour M. Roux avec mon manuscrit. Tu trouveras dans le même paquet trois gilets, une paire de gros bas de laine, et ma roupe ; dans une des poches du gilet de velours jaune sont les douze livres huit sols que tu me demandes.

« Pourvu que M. Roux ne m'écrive pas que mes formules sont déjà connues !

« Je me trouve bien de mes soupers sans pouvoir concevoir comment la Perrin peut s'en tirer à six francs par mois.

« L'ouvrage que j'ai entrepris avec M. Clerc, et dont je ne serais jamais venu à bout tout seul, avance tellement qu'il sera prêt à imprimer dans un mois. Il sera intitulé :

« Leçons élémentaires sur les séries et autres formules indéfinies.

« Tu verras ce que tes cousins pensent à -cet égard.

« Cet ouvrage étant à l'usage des établissements d'instruction publique, et manquant à l'ensemble des études mathématiques, doit être un jour très-recherché 1 .

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