Voyage à Polémieux pour de la bryone
Juillet, 4, lundi. — Meçse du Saint-Esprit.
5, mardi* — Première leçon au Lycée de Lyon.
7, jeudi. - M. Petetin supprima le vin de bryonne.
8, vendredi. — Je fus chercher M. Brac au pont. (M. Brac est un autre médecin.)
9, samedi. — Le matin Julie bien malade. Je priai M. Mollet de me remplacer au Lycée. M. Petetin fit tout continuer, malgré le nouveau symptôme.
io, dimanche. — M. Petetin supprima Valkekenge. Le nouveau symptôme ne se soutint pas.
11, lundi , Sainte Elisabeth. — Je fus consulter M. Pe-
d'andré-marie ampère 323
tetiiij qui ordonna les emplâtres et le vin de bryone de deux en deux heures.
12, mardi. — Julie prit le matin, de ma main, une cuillerée de vin de bryone. A trois heures, je fus chez M. Petetin pour délibérer sur les scarifications. A cinq heure^, il revint avec M. Martin.
1 3 , mercredi. — A neuf heures du matin :
« Multa flagella peccatoris ; sperantem autem in Domino misericordia circumdabit.
« Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris.
« Amen. »
Suit une prière, écrite sans doute aux suprêmes limites de ses anxiétés.
« Mon Dieu ! je vous remercie de m'avoir créé, racheté et éclairé de votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes égarements ; je vous remercie de me les avoir pardonnes. Je sens que vous voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en êtes le maître, 6 mon Dieu ! mes crimes m'ont mérité ce châtiment. Mais
•peut-être écouterez-vous encore la voix de vos ricordes.
« Multa flagella peccatoris ; sperantem autem in Dote mino misericordia rircumdabit. » — J'espère en Vous, ô mon Dieu ! mais je serai soumis à votre arrêt, quel qu'il sait; j'eusse préféré la mort. Mais je ne méritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger dans rertfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passée dans la douleur me mérite une bonne mort dont je me suis rendu indigne.
* O Seigneur! Dieu de miséricorde! daignez me réunir dans le ciel à ce que vous m'aviez permis d'aimer sur la terre. »
Un mot d'Élise nous confirme le malheur d'André.
« Mon bon Ampère, je sais qu'il n'est plus doux de s'occuper de soi, que tout est égal, aussi n'est-ce pas jpour toi que je t'en prie.
« Ne penses; -tu pas» comme moi, que cette ombre chérie voltige autour de nous, s'intéresse encore à ceux qui lui étaient si chers? je l'appelle si souvent!
« La nuit, je croi^ l'entendre; j'écoute, et si ce n'est elle, c'est quelque chose d'elle-même qui me dit: Je suis là, calme ta peine, nous nous reverrons.
« Ah ! mon pauvre Ampère ! nous avons tout perdu l'un et l'autre; je ne chercherai pas à me consoler; l'idée
de l'oublier me révolte et je ne peux souffrir que ceux qui m'en parlent. Le jour qui me réunira à celle que j'ai chérie sera heureux. Pauvre petite! sais-tu qu'elle m'a serré la main droite; je la sens encore, elle me regarda,' je pleurai et je me sauvai pour bien longtemps peutêtre ..., puisqu'on ne meurt pas de douleur.
« Mais il faut absolument te soigner; consulte M. Brac ; n'ajoute pas à mon .chagrin celui de savoir Kami de ma Julie malade, isolé, abandonné; ton fils, pauvre petit , est aussi bien qu'il peut être sans elle. Adieu , adieu ! Peut-être un jour pourrai-je t'en parler sans contrainte. Ils disent que j'ai tort de t'en rappeler le souvenir. Adieu, adieu. '
« Élise. »
Tout est fini : Jean-Jacques a perdu cette mère dont il était la joie, l'orgueil^ le soleil; cette mère qui dit, en parlant de son enfant : « C'est lui qui ramène autour de nous la gaieté ; ses petites grâces , son petit langage, enveloppent le passé, l'avenir et le présent lui-même dans un voile couleur de rose qui nous éblouit aussi longtemps que ses gentillesses durent. Combien il est doux d'entendre louer ses enfants, ajoute-t-elle, et comme cette satisfaction doit être plus complète lorsqu'ils grandissent et qu'on peut remarquer en eux des vertus ou des talents que vous leur avez inspirés ! » Elle
dit encore à son André, la pauvre Julie, qui bientôt n'existera plus : « Oh ! oui, nous deviendrons heureux ! notre petit restera longtemps jeune et gai ; un jour, dans quelque petite campagne que nous ferons bien cultiver, nous serons paisibles. Songeons aux vendanges ; mon mari , mon fils , près de moi , m'empêcheront d'être malade. »
Son fils, hélas! chère Madeleine, en était désormais séparé pour toujours , encore plus malheureux que toi, car tes six ans et demi n'avaient rien oublié. Son cœur, sa mémoire de trois ans ne pouvaient conserver ni le souvenir ni l'image de celle qui venait de le quitter.
Mais, comme à toi, Dieu voulut réserver à l'enfant d'André un pieux héritage, les lettres de sa mère. En les lisant plus tard, il devait apprendre à la chérir, à la vénérer. Ces lettres, religieusement gardées par Jean-Jacques jusqu'à sa mort, nous furent remises sous le même cachet que celles de son père. De tous les papiers innombrables confiés à notre amitié, ceux-ci n'étaient pas les moins précieux, et c'est avec une émotion pleine de respect que ces touchantes archives de famille ont été lues et relues vingt fois.
Avant de retrouver ici les preuves de tant de vertus, nous en avions entendu souvent la discrète confidence. En parlant de son père, Jean -Jacques se reprochait de ne pas s'être consacré à lui assez exclusivement; mais combien est rassurante à ce sujet la correspondance des
deux Ampère, qui commence en 1 81 1 , au moment de la première communion de l'écolier, et finit en 1836, à la mort de l'illustre savant !
Quels témoignages de confiance, de tendresse, de dévouement et d'admiration réciproque se donnent sans cesse ces deux hommes aimants! Vingt-quatre années de différence existaient à peine entre eux, et cette différence d'âge fut bien vite comblée par l'inaltérable jeunesse de cœur du premier et l'intelligence précoce du second.
André et Julie n'étaient pas complètement disparus de la terre, puisqu'ils avaient laissé un héritier de leur âme; la pauvre mère, qui jouissait à l'avance des vertus et des mérites qu'elle devinait dans son enfant, ne put voir ses espérances réalisées.
Mais le grand Ampère, plus jaloux de la renommée pour son fils que pour lui-même, dut les vrais bonheurs de sa vie aux succès de Jean- Jacques.
Pourtant, à ces heures de triomphes paternels, que de fois le souvenir de l'absente dut se réveiller plus poignant que jamais! ces triomphes, Julie ne les partageait pas!
Un jour, chère Madeleine, si la Providence te permet de posséder et de garder un fils, offre-lui ce manuscrit de la part de sa vieille bisaïeule. Méditant sur l'existence que ces lettres racontent, et comparant les fortunes diverses qui attendent les hommes à la fin de l'adolescence,
au seuil de la jeunesse, cette grand'mère a souhaité plus d'une fois à son arrière-petit-enfant quelques-unes des vertus d'André.
On ne demande pas à Dieu le génie pour son fils : tant d'orgueil ne toucherait point sa bonté; mais on peut désirer ardemment, pour celui qu'on chérit, des facultés heureuses, développées, gouvernées par une âme pure et forte.
Entre la vie attrayante et souvent trop facile que nous fait la richesse, ou bien les devoirs sévères que le travail et le dévouement imposèrent à André Ampère, je ne choisirais pas la tâche la plus molle.
André n'a point dépensé ses veilles en plaisirs. Un sentiment unique, profond , remplissait son cœur; ses joies d'affection, où le sacrifice avait tant de part, ne furent jamais gâtées par la satiété : la vivacité, la réalité de ses naïfs bonheurs eussent pu faire envie aux heureux de la terre. Il vivait en dehors de lui-même, pour deux êtres auxquels il rapportait tout, même l'espérance de sa gloire, dont il avait déjà en 1803 le pressentiment. Soumis à la loi de Jésus-Christ, il ne l'était pas seulement par ses croyances. Il aimait et honorait Dieu par ses œuvres laborieuses ; il accomplissait naturellement, simplement, les pratiques de ses devoirs religieux.
(Les lettres suivantes nous ont été offertes après la
première publication de ce livre. Elles contiennent de charmants détails sur l'enfance de Jean-Jacques, confié à une femme forte et simple, à sa grand'mère, qui unissait Paustérité à la tendresse.)
D'André Ampère à M. Canon.
« Mon ami, je veux t'écrire pour que tu n'oublies pas que je suis au monde. Que pourrais-je te dire ? Tu souffres comme moi. N'est-ce pas que tu aimeras celui que ta sœur aimait, et qui a eu le malheur de lui survivre? On m'assure que l'intérêt de mon enfant veut que je conserve ma place. Je la conserve; je me suis résigné à tout.
« Ta maman, tes sœurs, n'ont point été malades ; elles font pitié. Pauvre Carron! son frère, tous les siens me sont devenus encore plus chers. Si je pouvais t'embrasser, que j'aurais de douceur à mêler nos larmes!
« Adieu! adieu î
« André Ampère. \»
De Madame veuve Ampère à André Ampère.
« Tu m'affliges, mon pauvre Ampère, quand je te vois dans l'état où tu étais dimanche. Tâche donc, mon bon ami, de porter ta croix avec Jésus-Christ : il visite ceux qu'il aime. Que deviendrait ce pauvre enfant s'il te perdait? Hélas ! je vois tous les jours combien il a besoin de toi ; songe qu'elle t'a recommandé son fils et les tiens ; suis-tu ses dernières volontés? Non. Le chagrin est mortel aux hommes ; tu fais peur, maigre, pâle, comme te voilà. Sais-tu où cela peut te conduire? A la langueur. Que de malheurs et d'afflictions sont déjà tombés sur ta mère ! Fais-toi donc une raison ; pense que tu as une tâche à remplir. La Providence t'a laissé un fils pour ta consolation ; l'enfant de Julie est un autre elle-même. Tu es obligé de vivre pour l'élever dans l'amour et la crainte de Dieu, pour le suivre dans le monde et l'empêcher d'en prendre tous les vices. Tu connais mieux que moi la jeunesse, tu sais comme elle est difficile à instruire, à gouverner. Qui plus que ton Jean-Jacques aura besoin d'un mentor? Plus je regarde ce petit être, plus je trouve combien il serait malheureux qu'il fût livré à des mains étrangères ; je suis sûre qu'il deviendrait un bien mauvais sujet. Tu me diras : que peut-on juger d'un
D'ANDRÉ-MARIE AMPÈRE 3}l
enfant de son âge ? Et moi je te réponds qu'il a besoin de toi, que personne ne peut te remplacer, et que tu es forcé de te conserver pour lui et pour ceux qui t'entourent.
« Fais savoir à Delorme si je te verrai samedi ; quant à moi, je n'irai à Lyon que par un beau temps, sinon il faudrait garder le petit dans une chambre, et qu'en ferions-nous?
« Adieu, mon fils. Prends pitié de ta pauvre mère, qui donnerait tout pour te voir heureux et qui n'a jamais eu ce bonheur qu'un instant. Envoie-nous le livre de principes que tu gardes à Jean-Jacques; il me charge de dire à son papa : « Je l'aime bien, qu'il vienne me voir.»
« Veuve Ampère* »
(Cette place au Lycée de Lyon, si chèrement obtenue, André ne se sent plus aujourd'hui le courage de l'occuper. Comme un homme atteint d'un mal incurable, il voudrait trouver un soulagement à sa douleur en changeant de situation et de lieu. Il écoute des propositions diverses, les conseils les plus opposés, ébauche des projets impossibles.)
« Ne donne ta démission qu'à tête reposée », lui écrit M lle Jeanne Boyron. C'est une tante qui radote peut-être, mais passe-le-lui. Sa tendresse pour toi
la tient éveillée jour et nuit; fais ensorte de n'avoir point de regrets ni de chagrin de ta conduite. »
De Madame veuve Ampère à André.
« Ne crois pas, mon bon ami, que ce soient des conseils que je veuille te donner : je suis aussi indécise que toi. Je voudrais te voir heureux et tranquille, c'est tout ce que je désire.
« Qu'est-ce que cette entreprise de vitriol ? Te mettre à la tête d'un commerce, toi, sans expérience, confiant comme tu l'es ! Tu seras trompé, tu te ruineras ! Tu ne veux pas d'associé ; mais ne vaut-il pas mieux gagner mille écus que de risquer d'en perdre six mille, la fortune de ton enfant, la tienne, et qui sait?
« Prendre une pension où il faudra faire beaucoup d'avances sans être sûr d'avoir des élèves, c'est à peu près la même chose. Aller à Paris pour douze cents francs, tu ne pourras pas vivre.... Si tu étais là, tu me fermerais la bouche en me disant : Maman, que veux-tu donc que je fasse? Hélas! mon bon ami, je n'en sais rien. Je voudrais être assez riche pour te dire : Voyage, dissipe-toi ; mais ce n'est pas cela, il faut prendre si bien
ses dimensions que le peu que tu possèdes ne soit pas dépensé. Tuas l'esprit si bouillant! Quand tu as une idée, tout est beau ; c'est pour cela qu'il faut consulter, ne rien précipiter, ne point agir comme tu Je fis l'autre jour avec le meilleur de t^s amis, ne pas répondre : « C'est une bêtise, ça n'A pas de bon sens. » Crois-tu, mon enfant, que ce soient là des propos que l'on ne sente pas? On finit, au contraire, par ne plus rien dire, et on vous laisse faire des sottises. J'ai bien tâché de raccommoder ton emportement en le jetant sur ta triste situation ; il me parut, en effet, bien plus touché de ton chagrin que de tes paroles. Est-il possible qu'un bon chrétien, un membre de Jésus-Christ, qui doit tout souffrir avec patience, résignation et douceur, se désespère comme tu le fais? Jette-toi aux pieds du crucifix et demande-lui qu'il t'éclaire sur ce qu'il veut faire de toi; je prierai, de mon côté, la Mère de tous, qu'elle intercède auprès de lui pour qu'il te rende bon et patient avec ceux qui t'aiment. Hélas! mon enfant, tu dois sentir que si tu te laisses aller à tes vivacités, cela n'ira qu'en augmentant, et tu te. feras horreur à toi-même. Tous les jours, promets à Dieu de devenir plus soumis à sa volonté. MM. Brac, Périsse, Ballanche et Coupier te sont bien attachés # consulte-les, demande-leur, et ne fais rien précipitamment ; tâche de voir si ce commerce vaut ce que Ton t'en dit, si tous ces beaux discours ne sont pas pour se débarrasser, d'une entreprise qui peut
ruiner plutôt qu'enrichir. Je te répète que je suis incapable, dans une affaire pareille, de te donner un avis; je t'invite seulement à suivre ceux des gens plus expérimentés que «loi.
« Adieu, mon pauvre Ampère, aime autant ta mère qu'elle t'aime. Ménage-toi pour notre petit.
« Veuve Ampère. »
(Toutes les incertitudes d'Ampère finissent bientôt quand il est nommé répétiteur d'analyse à l'École polytechnique.
Le 1 1 brumaire an xm (novembre 1 804) , une lettre adressée à Élise, le jour même du sacre de l'empereur Napoléon, annonce la modeste installation du jeune professeur.)
D'André Ampère à Élise.
« 11 brumaire 1804.
« Ma chère sœur,
« Je t'ai promis de t'écrire, mais je ne veux pas t'entretenir de ce qui m'occupe sans cesse, plus encore depuis que j'ai quitté la terre natale. J'avais cru y laisser les pensées que je fuyais, et je me suis trompé. Il serait trop
cruel à moi de renouveler l'impression douloureuse que je te fis éprouver il y a aujourd'hui cinq semaines.
« Je veux te parler de l'événement du jour. Posé au coin de la place du Carrousel, où Louis XIV donnait ses fêtes, j'ai vu ce matin Le Pape passer en voiture , et ensuite Bonaparte qui se rendait à Notre-Dame pour la ' cérémonie du sacre. Il y avait peu de foule et un grand calme. J'ai vu , une heure après , revenir les régiments français qui avaient formé la haie le long de la route. J'en ai distingué un dont le drapeau tout en lambeaux avait été déchiré dans les guerres de la Révolution.
« Je t'écris de ma chambre, à l'École polytechnique ; j'y loge depuis hier. C'est entre ces quatre murs que ma vie va désormais s'écouler. A chaque ligne, j'entends trembler l'atmosphère sous les coups du canon des Invalides, dont l'hôtel est à deux cents pas d'ici. Si tu connaissais ce monument du grand siècle, élevé à l'humanité, tu saurais de combien de souvenirs il est habité.
« Il sonne trois heures ; l'empereur est à Notre-Dame, et cet instant est probablement celui de son couronnement. Ce soir il passera sur les boulevards, devant les fenêtres de Carron.
« Je désire bien avoir de vos nouvelles. Si vous êtes à Saint-Germain, le froid doit vous faire souffrir. Le temps, est moins rude aujourd'hui à Paris ; tant mieux pour ceux qui sont sous les armes.
« Adieu, ma sœur, pense quelquefois à moi, si ce sou-
venir ne te devient pas trop pénible. Jamais les miens ne cesseront de me poursuivre. Adieu, mes sentiments sont pour toi ceux du plus tendre frère.
« André Ampère. »
( « Un drapeau tout en lambeaux, qui a été déchiré dans les guerres de la Révolution, le froid moins rude ce jour-là pour ceux qui sont sous les armes » , voilà ce qui frappe Ampère quand il voit passer le cortège triomphal de Napoléon I er . En 1806, le jeune professeur d'analyse écrit à sa sœur Élise : « T'ai-je dit que j'avais été présenté à l'Empereur il y a quinze jours? J'ai vu tout à loisir cet homme célèbre, qui t'inspire, à toi, de l'admiration. Que n'a-t-il autant de sensibilité que de génie! quel homme ce serait! »
A Bourg, il y a trois ans, André-Marie s'est senti plus troublé devant l'examinateur Delambre qu'à cette heure en présence de Bonaparte souverain.. ..)
D'André Ampère à Élise.
a Janvier 1805.
« J'ai attendu aujourd'hui pour t'écnre, afin de donner à toi et à ta maman des nouvelles de Cârron que je
croyais voir hier. J'y fus inutilement, mais je sus qu'ils se portaient bien, car je vis Êlisa. J 'ai été aussi chez M. de Jussieu, qui m'a témoigné beaucoup d'amitié ; chez MM. Morel, Desjardins, Delambre. Voilà ceux que j'ai vus dans ce jour autrefois si heureux, si triste à présent !
<( Comment s'entendre souhaiter un bonheur qu'on sait perdu à jamais sans pleurer? J'ai été tenté de ne pas t'écrire pour ne pas te faire éprouver ce que j'ai senti moimême; mais tu aurais peut-être attribué mon silence à de l'oubli. Tu n'es pas dans mon cœur pour voir ce qui s'y passe : l'empire toujours plus fort des sentiments qu'il éprouva en ces moments passés si vite !
« Adieu, ton frère l'embrasse de toute son âme.
« André Ampère. »
D'André Ampère à sa sœur Joséphine Ampère.
a Février 1805.
« Je te remercie, ma chère sœur, de la lettre qui me donne de vos nouvelles et de celles du petit bibi. Baise-le bien pour moi, et tâche de lui inspirer sinon le goût de la lecture, du moins celui d'entendre lire. Je t'envoie un volume pour cela, et te prie d'essayer de lui faire comprendre ce que tu liras, en lui expliquant à mesure et lui
montrant les gravures correspondantes. Il faut parvenir à lui faire lier les idées écrites aux idées gravées, soit à l'égard des bêtes, soit à l'égard des historiettes.
« Je ne sais si vous avez bien froid ; il a beaucoup gelé ces jours-ci, la Seine charrie des glaçons. Ce qui est bien joli et qu'on ne voit point à Lyon, ce sont les petits oiseaux qui se promènent dans toutes les rues peu fréquentées, parmi les passants, sans que personne cherche à leur faire mal. Adieu, ma bonne amie, je te recommande mon petit, et je vous embrasse toutes bien tendrement. Serait- il possible de faire apprendre par cœur à Jean-Jacques une petite fable que tu choisiras dans la Bibliothèque des Enfants, parmi celles qui sont le plus aisées à comprendre?
ce Adieu, ma bonne sœur, aime-moi toujours comme
je t'aime.
« Ton frère,
« André Ampère. »
& André Ampère à son fils Jean-Jacques*
« Je baise mon petit s'il est bien sage. Je le prie de bien baiser sa bonne maman, et de lui dire : « Ma bonne « maman, mon papa voudrait bien être auprès de toi, et « t'embrasser comme je fais.» Si tu es bien sage, mon petit
ami, ta bonne maman, te mènera un jour à la Croix des Rameaux pour y cueillir des siles et des narcisses , qui sont de jolies fleurs. Adieu, mon petit ami, je t'embrasse
bien.
<( André Ampère. »
De M. Barret à André Ampère.
« Belley, 2$ février 1805.
« J'ai appris, mon cher ami, que le tumulte de la grande ville laissait votre coeur dans une sorte d'isolement pénible ; que vous vous reportiez par la pensée dans le chemin montueux de Polémieux, et que vous vous rappeliez avec plaisir de l'avoir parcouru quelquefois avec moi et vos amis. Ces doux souvenirs m'occupent aussi et me font désirer de cultiver encore la métaphysique , l'anatomie, la botanique et tant d'autres belles choses que j'aimais et que j'aime encore comme elles méritent de l'être. Mais vous avez fui loin de nous, et si pour mon compte je n'avais trouvé un asile tel que celui que m'a offert la Providence, je ne sais quel aurait été mon délaissement; je ne vous aurais, je crois, jamais pardonné Cependant, non-seulement je vous absous, mais je voudrais que le bonheur vous accompagnât à Paris, ou plutôt que vous vinssiez le retrouver auprès de ceux qui
vous recevraient comme l'Enfant prodigue. Chaque jour j'éprouve de plus en plus les effets de la bonté de Dieu. Débarrassé des inquiétudes et des devoirs du monde, je goûte avec une liberté que je ne connaissais pas encore le plaisir innocent de chérir tous ceux que j'ai semblé quitter. Sur tout ce qui me touche se répand une bénédiction particulière. Mon frère est venu me visiter; il a passé une semaine avec moi; j'ai pu remarquer que son caractère s'était heureusement modifié par les sentiments religieux. Il m'a remis une lettre de son ami dans laquelle celui-ci, également ému d'une grâce céleste, me témoigne qu'il sent mieux que jamais le bonheur d'être chrétien ; et, comme s'ils s'étaient tous donné le mot, je reçois le même jour un mot de Bredin qui déclare que l'orgueil seul a pu le faire reculer dans le chemin de Ja vérité, et que pour y marcher avec plus de fermeté il réclame mes services et les vôtres. Ce n'est pas tout: Bonjour parait s'ébranler, et j'ai engagé Bredin à s'attacher à lui, promettant que vous et moi le seconderions. D'un autre côté, Grognier s'est marié; sa femme est pieuse: cela doit contribuer à le ramener au christianisme. Enfin, c'est dans dç telles circonstances que M. Lambert doit prêcher à Saint-Jean pendant le carême; c'en est assez, je pense, pour que nous puissions espérer la conversion sincère de nos amis. Mon brave et digne Ampère, notre petit apostolat n'a donc pas été inutile. Après Dieu, c'est vous qui avez puissamment agi sur l'esprit de mon frère* Je vous
engage, par tout ce que vous aimez, à tenter la même entreprise auprès de son cadet; mais la guérison d'un tel malade n'est pas une petite cure. Cette œuvre accom> plie, vous pourriez non pas m'être plus cher, mais devenir plus agréable à Dieu. Faites œ miracle, et j'oublierai tout à fait que vous avez quitté Lyon pour Paris.
« Embrassez Lenoir et Ballânche s'ils sont près de vous.
« Votre bien dévoué amL
« Barret. »
De Madame veuve Ampère à André Ampère.
« Mars 1805.
« Tu as dû recevoir, mon cher fils,. une lettre où je te dis que tous les effets du Lycée sont arrivés à bon port. Pour le paquet de livres que tu envoies à Jean- Jacques, je ne l'ai pas encore
« Nous te ménagions une surprise que le petit devait t'annoncer lui-même, mais il s'est allé promener avec sa Tatan et je ne veux pas manquer l'occasion qui se présente. Il sait lire assez pour s'amuser, et a lu tout seul la lettre que tu lui as écrite. Chaque jour, après le diner, il lit deux pages, le dirrîanche trois, dans un livre de Buffon. Ce n'est que l'espoir de connaître l'histoire des bêtes, qui l'a décidé à se bien dépêcher. Qu'il soit
dans ses malices ou dans ses bons jours, il va lui-même chercher son petit fauteuil, s'asseoir auprès de sa Tatan, et ne manque pas une fois de finir sa tâche. Il a été charmant toute une semaine; ça n'a pas pu durer plus longtemps, c'est un diable! On ne sait qu'en faire. Rien ne l'arrête que la prison. Alors que ses crises sont passées, il dit qu'il est bien plus heureux quand il est sage, parce qu'on le caresse et qu'on l'aime II dit : « Je ne sais « pas pourquoi je suis méchant , ça m'ennuie tant ! » Hier au soir, il s'occupa à lire tout bas un petit conte , resta tranquille, parut très-content. ïl faut espérer que la raison le corrigera de ses emportements , mais c'est un caractère bien violent!
« Ta tante te remercie de tous tes souvenirs, et te souhaite, comme nous, une bonne santé, un peu plus de bonheur et surtout de tranquillité Ah ! mon cher enfatit, si tout pouvait réussir au gré de tes désirs !
« Adieu, aime-moi toujours autant que je t'aime, et
donne le plus souvent que tu pourras de tes nouvelles à
ta bonne mère.
« Veuve Ampère. »
De Madame veuve Ampère à André.
« Mon bon Ampère, n'achète pas de livres si chers à
ton fils, ils ne peuvent lui servir à rien dans ce moment. Il n'est point assez raisonnable pour s'amuser de toutes les choses qui s'y trouvent Nous n'avons pu lui faire lire que la Petite Suiette et le Petit Négrillon; car il y a un chien enragé dans l'autre histoire, et dès qu'on lui parle de bêtes méchantes, ses peurs lui reviennent:
« Le Buffon de la jeunesse l'amuse beaucoup; la Tatan lui en lit tous les soirs, et ta sœur lui montre les gravures. Tu dois être bien tranquille avec Joséphine, qui se donne grande peine pour l'instruire et tâcher de radoucir son caractère; j'admire souvent sa patience Elle voudrait des petits contes, imprimés en gros, où il n'y aurait que des enfants sages. Si ce sont des enfants sots, c'est ce qu'il imite, mais il ne cherche pas comme •eux à se corriger II est fort embarrassant pour ses lectures : quand il ne comprend pas, ça l'ennuie; quand les histoires sont longues, il bâille. Ta soeur voudrait un livre fait exprès pour lui, comme le premier volume de Charles, qui l'instruisit de toutes les petites choses à sa portée. Elle n'a pas pu continuer le second tome, parce que ce sont tous des petits vauriens comme lui, qui se corrigent à la vérité ; mais je te répète que Jean- Jacques n'entend pas celai II aime beaucoup à lire dans mes Heures, je lui ai promis qu'à Pâques il aurait les siennes pour aller à la messe.
u Quant aux joujoux, il ne me faut que quelques boites de carton. Il n'a pas beaucoup l'amour de jouer et
de s'amuser avec tout cela ; ce serait de l'argent dépensé mal à propos, comme ce troisième livre dont tu parles
« Adieu, mon bon ami. Dînes-tu toujours chez cet ecclésiastique? Tu es heureux de voir si près de toi des petits oiseaux quand tu te promènes. Nous vivons à la campagne et nous n'avons pas ce plaisir.
« Nous t'embrassons toutes trois de tout notre cœur.
« Veuve Ampère. »
De Madame veuve Ampère à André.
a 29 mars 1805.
« Tu n'écris pas souvent, mon cher fils, sûrement tes occupations t'en empêchent. Ton petit continue d'apprendre avec beaucoup d'aisance ; il aime tant son catéchisme que ma sœur prétend qu'il sera un jour Père de la Foi. Il retient des fables très-facilement; Joséphine lui en lit une jusqu'à quatre fois, alors il la sait sans faute. Sa bibliothèque l'intéresse plus que ses joujoux ; il compte ses volumes comme il comptait ses badinages* Pour faire le vingtième il a voulu mon almanach.
« Il est toujours bien lutin quoiqu'ayant un peu plus de crainte ; quand viennent les mauvais jours, il a les
yeux méchants, il fronce le sourcil, et nous avons bien de la peine à éviter l'orage ; mais le temps, la patience, les soins, et, par-dessus tout, l'esprit qu'il a, en feront un enfant charmant. Il prend de plus en plus l'amour des histoires; il voudrait un livre qui en serait tout plein.
« D'après ta dernière lettre, mon bon ami, tu parais recommencer à t'ennuyer, tes humeurs noires te reprennent. Ne te laisse pas aller à ce découragement., Dieu nous place où il veut que nous soyons.
« Comme Jean-Jacques a fait une sottise, pour le punir, je ne veux pas lui permettre de baiser son papa dans cette lettre ; mais il dit tout de même qu'il voudrait te voir, qu il est bien fâché que tu l'aies quitté. Je te répète la prière de ne pas veiller si tard, de te soigner. Tu es tout pour nous) mon cher fils.
« Veuve Ampère »
« L'on a vu, le 20 mars, se lever trois soleils qui paraissaient se tenir par les couleurs de l'arc-en-ciel. A Anse, où l'on a suivi le phénomène, on les vit se réunir à dix heures du matin. Pour moi, je les vis et je jugeai que c'étaient deux nuages chargés d'eau qu'un rayon de soleil éclairait, et je les laissai se réunir à leur gré.
« Ton petit demande à t'écrire, je viens de lui pardonner.
« Je t'aime bien, mon papa; j'aurai bien du plaisir à c te voir. Je vais commencer à être un peu plus sage. »
D'André Ampère à Élise.
« J'ai été à Lyon après des mois d'absence, et à peine t'ai-je vue quelques instants. Combien j'en aurais de chagrin si je ne pensais que ma présence ne peut que te faire sentir plus vivement ta douleur!
« Dans la lettre que j'écris à ta maman j'envoie de bonnes nouvelles da Carron, de sa femme, de ses enfants. Je t'écris le soir, la lune éclaire mélancoliquement ma chambre, qui est plus à l'unisson de mon âme que celle que j'occupais l'année dernière. Elle est sur une petite cour où personne ne passe. Il n'y a point ici de petits oiseaux qui viennent sur ma fenêtre , comme au palais Bourbon, ni de beaux marronniers comme ceux que je voyais de ma chambre, tout chargés de fleurs J'en suis bien aise, car ces marronniers et ce dôme des Invalides qui semblait sortir de leurs touffes, me faisaient faire de trop tristes réflexions. On me parle toujours de mon pauvre petit; aime -le comme tu aimais celle qui s'appelait Julie.
« Que te dirai-je, ma bonne sœur? Les heures s'é-
coulent dans la même uniformité. Le temps où je ne travaille pas n'est rempli que de pensées sombres. Depuis que je suis ici, un jour de tna vie ressemble à tous les jours. J'espère une autre plaee, et ne serai pas plus content quand je l'aurai. Mais je ne dois pas me plaindre : la plupart des hommes sont-ils plus heureux que moi?
« Adieu, ma chère Elise, pense quelquefois à ton frère quand tu le pourras sans trop t'affliger, et sois sûre <jue personne ne désire aussi vivement que lui ton bonheur. Hélas! est-il possible? Oh! du moins, puisses-tu retrouver un peu de calme! puisses-tu, comme moi, tomber, dans cette apathie où l'âme ne sent presque plus qu'elle souffre, parce qu'elle ne se sent plus ellemême!
« Ton frère,
« André Ampère. »>
D'André Ampère à Élise.
« Tu dois m'en vouloir, ma chère sœur, d'être resté si longtemps sans t'écrire, mais que t'aurais-je dit ? Ma vie -est un cercle dont tous les anneaux se ressemblent : m'ennuyer en travaillant, m'ennuyer lorsque j'ai un mo-
ment de repos, voilà à peu près toute mon existence. Je n'ai qu'un seul plaisir, bien creux, bien factice, et que je goûte rarement, c'est celui de me disputer sur des questions de métaphysique avec ceux qui s'occupent de cette science à Paris, et qui me montrent encore plus d'amitié que les mathématiciens. Mais ma position m'oblige à travailler au goût de ces derniers, ce qui ne contribue pas à me distraire , parce que je n'aime plus du tout les mathématiques. Depuis que je suis ici j'ai cependant fait deux mémoires de calcul qui vont être imprimés dans le journal de l'École polytechnique. Ce n'est guère que le dimanche que je puis voir des métaphysiciens, tels que M. Maine de Biran, avec qui» je suis fort lié, et M. le sénateur de Tracy , chez qui je vais quelquefois dîner à Auteuil, où il demeure; c'est presque le seul endroit près de Paris dont le paysage rappelle les bords de la Saône. On trouve aussi de jolies saussaies sur les rives de la Seine ; mais la campagne ne fait plus que m'attrister. Il y a quelque temps je dînai à Auteuil avec le célèbre Lafayette, dont le fils a épousé M ne j e x raC y # La vue du libérateur de l'Amérique me fit éprouver une émotion dont je ne me croyais plus susceptible , dans cette sorte d'apathie morale qui fait à présent toute mon existence.
« De quoi k vais- je te parler? mais en vérité je suis tellement vide d'idées et de sentiments que je ne sais trouver un sujet dont je puisse l'entretenir sans
t'affiiger. Tu verras dans la lettre que j'écris à ta maman que tous ceux à qui tu peux t'intéresser à Paris se portent bien.
« Adieu, ma chère sœur, songe quelquefois à moi, si tu le peux faire sans trop de chagrin. Je t'embrasse de toute mon âme. Adieu.
a Ton frère,
a André Ampère. »
D'André Ampère à Élise.
iSof.
« Combien j'ai éprouvé de sentiments divers, ma chère sœur, en lisant ta lettre. Pleins tous deux des mêmes souvenirs, nous souffrons les mêmes peines. Mille choses se réunissent pour me distraire : des projets d'avancement, des recherches abstraites, la société des savants, un séjour bien éloigné de Lyon. Mais toi, pauvre Élise, quelle différence!. Tout est là pour entretenir tes regrets. Oh! oui, je sens ce contraste; tu es peut-être la plus à plaindre, dans une situation où il me serait impossible de subsister. Et pourtant ces projets, ces echerches, ces savants, ne sont pas capables de m'oc-
cupcr longtemps ; toujours je reviens à l'idée fixe que je devrais m'efforcer d'éloigner. On me dit qu'il faut faire pour cela tout ce qui est en mon pouvoir, mais je n'y réussis jamais, car je n'en ai pas même la volonté.
« Quelquefois il me prend l'envie de quitter ce Paris, d'aller à Polémieux, pour être tout entier à mes pensées et au pauvre petit. Pauvre enfant! On me dit qu'il serait plus sage s'il ne se ressouvenait pas tant; qu'il fait encore souvent des questions déchirantes. Il ne sait pas cependant combien il est à plaindre.
* Il y a une chose dont je veux te parler, Élise. Tu me dis de le garder : puis-je le faire venit; à Paris ? Je veux le laisser à des mains bien dévouées; ma bonne mère en a soin la nuit et le jour. Ce monument d'une douleur que je voudrais éterniser, qui pourrait conserver mieux que toi dans son cœur la mémoire de ce qu'il a perdu? Tu as raison, qu'il net rentre jamais d'où il est sorti ce jour funeste.
« Mais tu n'y vivras pas toujours dans ce lieu, alors prends-le avec toi et qu'il ne te quitte plus. Ah! s'il pouvait être pour toi un objet de consolation, te rendre la paix, la santé, le sommeil , je sacrifierais sans hésiter ma jouissance à la tienne.
« Je ne t'en écrirai pas davantage aujourd'hui, je me sens trop découragé de l'existence.
« Adieu, ma sœur, offre à ta mère l'hommage de la tendresse d'un fils qui devait ce titre à son choix. Ce
titre je l'ai porté avec bonheur. Adieu. Quant à ce qui regarde mes intérêts, ma position, tout est comme je le souhaite.
« Adieu, adieu, ma sœur.
« André Ampère. »
(Pourquoi Ampère, qui se sent pénétré de reconnaissance envers sa mère pour les soins qu'elle prodigue à Jean-Jacques nuit et jour, pourquoi songe-t-il non-seulement à lui retirer son fils, mais à s'en séparer aussi ? C'est que, dès à présent, Élise, la sœur, la meilleure amie de Julie, est atteinte d'un mal dangereux dont le chagrin précipite la marche. André, par un dernier sacrifice, voudrait essayer de la soulager.)
Quinze mois après la mort de Julie , Ampère écrivait cette dernière méditation :
« Septembre 1805.
« Défie-toi de ton esprit; il t'a si souvent trompé! Comment pourrais-tu encore compter sur lui? Quand tu t'efforçais de devenir philosophe, tu sentais déjà combien est vain cet esprit qui consiste en une certaine facilité à produire des pensées brillantes. Aujourd'hui que
tu aspires à devenir chrétien, ne sens-tu pas qu'il n'y a de bon esprit que celui qui vient de Dieu? L'esprit qui nous éloigne de Dieu, l'esprit qui nous détourne du vrai bien, quelque pénétrant, quelque agréable, quelque habile qu'il soit pour nous procurer des biens corruptibles, n'est qu'un esprit d'illusion et d'égarement.
« L'esprit n'est fait que pour nous conduire à la vérité et au souverain bien.
a Heureux l'homme qui se dépouille pour être revêtu ! Qui foule aux pieds la vaine sagesse pour posséder celle de Dieu méprise l'esprit autant que le monde l'estime. — Ne conforme pas tes idées à celles du monde, si tu veux qu'elles soient conformes à la vérité.
« La doctrine du monde est une doctrine de perdition. — Il faut devenir simple, humble, et entièrement détaché avec les hommes ; il faut devenir calme, recueilli et point raisonneur avec Dieu.
« La figure de ce monde passe. Si tu te nourris de ses vanités, tu passeras comme elle. — Mais la vérité de Dieu demeure éternellement; si tu t'en nourris, tu seras permanent comme elle. — Mon Dieu ! que sont toutes ces sciences, tous ces raisonnements, toutes ces découvertes du génie, toutes ces vastes conceptions que le monde admire et dont la curiosité se repaît si avidement? En vérité, rien, que de pures vanités.
c Étudie cependant, mais sans aucun empressement.
« Que la chaleur déjà à demi éteinte de ton âme te
serve à des objets moins frivoles. — Ne la consume pas à de semblables vanités.
« Prends garde de ne te pas laisser préoccuper par les sciences' comme ces jours passés.
« Travaille en esprit d'oraison. — Etudie les choses de ce monde , c'est le devoir de ton état ; mais né les regarde que d'un œil ; que ton autre œil soit constamment fixé par Ja lumière éternelle. Écoute les savants, mais ne les écoute que d'une oreille. Que l'autre soit toujours prête à recevoir les doux accents de la voix de ton ami céleste.
ce N'écris que d'une main. — De l'autre, tiens-toi au vêtement de Dieu comme un enfant se tient attaché au vêtement de son père. — Sans cette précaution, tu te briserais infailliblement la tête contre quelque pierre. — Que je me souvienne toujours de ce que dit saint Paul : <( Usez de ce monde comme n'en usant pas. » Que mon âme, à partir d'aujourd'hui, reste ainsi unie à Dieu et à Jésus-Christ.
« Bénissez-moi, mon Dieu. »
André a souffert, travaillé, lutté; mais de ces travaux, de ces souffrances, de ces luttes, un homme est sorti, un homme d'une intelligence à la hauteur de laquelle il est difficile de s'élever sans doute, mais qui montre à tous ce
que peuvent de courageux efforts, une persévérance à toute épreuve, une absence absolue de besoins factices, un curieux et respectueux amour de la science et de la vérité sans outrecuidance.
Jeunes gens, au récit des travaux de cet homme, inclinez votre front.
Mais s'il vous est donné de pénétrer dans l'intimité de cette âme honnête, droite, humble, bonne» généreuse et tendre, baissez plus bas la tète, et découvrez-vous.